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 Etat d'urgence et déchéance de nationalité : pourquoi les sondages favorables d'aujourd'hui dissimulent un redoutable piège politique en différé
©Reuters

Captation du débat

Etat d'urgence et déchéance de nationalité : pourquoi les sondages favorables d'aujourd'hui dissimulent un redoutable piège politique en différé

Par ailleurs, si un clivage gauche-droite s'observe sur la question, la totalité du spectre est majoritairement en faveur d'une prolongation de l'état d'urgence, selon un sondage Ifop pour Atlantico.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico : Quels enseignements peut-on tirer de ce sondage ?

Jérôme Fourquet : On est sur un score massif : près de 8 Français sur 10 sont favorables à la prorogation de l'état d'urgence pour 3 mois supplémentaires. C'est une situation exceptionnelle que cet état d'urgence et nous avons néanmoins une majorité écrasante de Français qui l'approuve. Deux facteurs expliquent cette situation.

D'abord, cela illustre le niveau de menace ressenti par les Français vis-à-vis du risque terroriste trois mois après les attentats. On mesure régulièrement sur le baromètre de la menace terroriste que nous sommes toujours à des niveaux très élevés et il faut remarquer que depuis 3 mois, il s'est passé des choses comme des attaques dans d'autres pays ou le démantèlement de filières djihadistes. Nous avons également eu des répliques, beaucoup plus limitées mais qui ont rythmé l'actualité comme l'attaque de la Goutte d'Or, l'arrestation de jeunes à Orléans ou le jeune qui a cherché à foncer en voiture sur des militaires à Valence. L'actualité n'a pas arrêté de charrier des événements de ce type qui ont laissé entrevoir à la population française que le niveau de menace était toujours réel et qu'il était tout à fait envisageable et même probable hélas que de nouvelles répliques se fassent entendre. De ce point de vue, le gouvernement et les autorités n'ont pas joué la dissimulation car autant Bernard Caseneuve que Manuel Valls ont annoncé à plusieurs reprises que des projets d'attentat assez aboutis avaient été déjoués dans les dernières semaines. On a parlé à nouveau d'une salle de spectacles qui aurait été pris pour cible, et parlé de 5 ou 6 projets évités. Ces derniers jours, une note d'Europol annonce qu'il y a des menaces imminentes partout en Europe avec un degré de préparation et des moyens importants à disposition de l'Etat islamique. Tout cela a entretenu le sentiment d'une menace encore très présente. Dans ce cadre-là, l'état d'urgence apparaît comme tout à fait justifié et légitime dans sa prolongation.

L'autre élément qui explique cette très forte adhésion, c'est le fait que nous sommes objectivement dans une situation anormale au sens étymologique du terme. Pour autant, pour l'immense majorité des Français, les conséquences de l'état d'urgence n'ont pas d'incidence ou d'impact concret sur leur vie quotidienne. Il y a certes des militaires et des policiers en nombre dans les rues, en raison du Plan Sentinelle, et non de l'état d'urgence. Il y a eu un nombre astronomique de perquisitions administratives partout sur le territoire, plus de 3000, souvent de nuit et qui ont, pour certaines conduit à des dérapages. Il y a eu un certain nombre de polémiques qui n'ont certes pas fait grand bruit. Tout cela en raison du fait que les Français, dans leur quotidien et dans l'immense majorité n'ont pas été impliqués ou impactés par ces événements.  

Sommes-nous dans un système de privation de libertés ? On voit que des manifestations ont pu avoir lieu, parfois même assez violentes comme avec les agriculteurs en Bretagne ou chez les taxis récemment à Paris. Donc quelque part, la vie sociale de notre pays ne s'est pas arrêtée. De la même façon, il n'y a pas de censure dans les médias et la presse. Il n'y a pas de limitation aux libertés individuelles. Même si un certain nombre d'organisations ont pu tenter de faire monter la mayonnaise sur ce sujet, cela n'a pas pris car pour l'immense majorité des Français, il n'y a pas d'atteinte aux droits fondamentaux, à la liberté de la presse, à la liberté de circulation, il n'y a pas d'intrusion dans la vie de tous les jours des Français.

Du coup, on ne voit que les bénéfices de l'état d'urgence et aucun inconvénient. Le bénéfice, c'est que c'est perçu comme un des éléments pouvant nous protéger ou circonscrire la menace terroriste qu'on sait grande sans pour autant que le coût à payer en termes de libertés individuelles ou collectives n'apparaisse aujourd'hui lourd.

La menace est telle et le nombre de personnes potentiellement incriminées est tel que pour les Français la légitimité de l'état d'urgence est grande. Même les annonces polémiques faites sur les failles des services de renseignements ou leurs ratés ne prennent pas tant dans l'opinion publique. Les Français se disent qu'ils font avec les moyens qui sont les leurs et qu'il faut sans doute les renforcer. C'est ce que fait actuellement l'état d'urgence. Maintenant, nous ne sommes pas dans une formule magique totalement rassurante dans la mesure où l'on sait que l'ampleur de la tâche est telle qu'il est illusoire de penser qu'une seule mesure permettrait en elle-même de régler le problème.  Les Français sont dans cet état d'esprit aujourd'hui. 

Observe-t-on des différences en fonction des sensibilités politiques et des différents groupes sociaux ?

Jérôme Fourquet : A 80 % on est majoritaire mécaniquement dans toutes les catégories politiques et dans toutes les strates de la société française. Ce que nous avons mis en valeur c'est qu'on a quelques écarts d'intensité selon les familles politiques avec assez logiquement les sympathisants du Front de Gauche qui sont les moins avenants sur cette question puisque de par leur culture en partie libertaire ils sont toujours méfiants face aux dispositifs sécuritaires. Un certain nombre de parlementaires communistes avaient faits entendre leurs voix au cours des débats au Congrès. Il y a cette culture là néanmoins, même si ils sont le plus opposés sur le papier,  il y a toutefois 2/3 d'approbation et parmi eux, 20 % qui sont très favorables.

A nouveau cela montre de l'ampleur du sentiment de menace. Mais encore une fois, le coût en terme de liberté n'est pas élevé. S'il y avait le contrôle de la presse, l'interdiction de rassemblement dans la pratique (car elle y est dans le texte), ce serait autre chose. Aujourd'hui, si on vient en France depuis l'étranger, on ne voit pas d'impact fort de l'état d'urgence sur la vie des Français. Il y a donc juste un bénéfice potentiel qui est celui de nous protéger davantage face à une menace qu'on sait très grande.  Donc y compris dans les catégories politiques les plus réfractaires comme le Front de Gauche, au vue de l'étendue des menaces et du poids relativement  faible du coût en terme de liberté et bien nous avons 2/3 d'adhésion.

L'intensité d'adhésion est plus forte à droite. 46 % des Républicains y sont tout à fait favorable, 44 % au FN et 31 % au PS, donc sur ce dernier on revoit la nuance du clivage gauche/droite. Et là c'est intéressant. Sur les mesures les plus sécuritaires comme la déchéance de nationalité ou la prorogation de l'état d'urgence, l'intensité du soutien est plus fort à droite que dans les propres rangs de la majorité.

Déchéance de nationalité, état d'urgence... Quelle a été la stratégie vis-à-vis de la droite derrière les mesures portées par François Hollande pour lutter contre le terrorisme ?

Eric Verhaeghe : La droite a manifestement géré cette situation au coup par coup en manquant singulièrement d'homogénéité et de cohésion dans les réponses. Sur le fond, le "coup" de François Hollande était assez bien joué. En reprenant à son compte une proposition du Front National quelques semaines avant les élections régionales, le Président coupait l'herbe sous le pied de la droite. Il obligeait chacun à faire le grand écart. La riposte sous le coup de l'émotion était difficile. Comment s'opposer à une mesure qui fait encore consensus dans l'opinion publique? Soit la droite donnait son accord (ce qu'elle a majoritairement fait) et elle ouvrait un boulevard à l'extrême droite en montrant que les mesures proposées par Marine Le Pen étaient les bonnes. Soit elle s'y opposait et elle manifestait sa logique partisane, ce que les Français ne pouvaient accepter. La séance de l'Assemblée Nationale où les députés des Républicains se sont opposés au gouvernement dans la foulée des attentats du 13 novembre l'a prouvé: les Français n'étaient pas prêts à entendre une logique partisane au moment où l'unité nationale devait prévaloir. 

Sur tous ces points, la droite s'est trouvée prise au dépourvu, et, incontestablement, François Hollande a joué le jeu du Front National en cornérisant ses opposants les plus directs pour les marginaliser. La question reste de savoir ce qu'il a gagné à long terme. La querelle de la déchéance de nationalité montre bien qu'il est difficile de jouer des coups à court terme sans se préoccuper de l'effet boomerang dans l'opinion. 

Pour autant, la situation du Président vous semble-t-elle plus enviable ? Combien de temps François Hollande pourra-t-il encore tenir sa majorité, et à quel prix ?

Eric Verhaeghe : L'inconvénient des coups politiques n'apparaît jamais le jour même où on les joue, mais seulement le lendemain. Dans le cas de la stratégie sécuritaire de François Hollande, cette maxime a trouvé toute sa justification. Souvenez-vous du vote de Cécile Duflot: comme beaucoup, le jour du discours de Versailles, elle a applaudi des deux mains à la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux que François Hollande avait annoncée. Puis elle s'est re-saisie, une fois qu'elle a compris le piège dans lequel elle était tombée: accepter une mesure proposée en son temps par le Front National, qui menaçait les fondements idéologiques de la gauche. 

Hollande a manifestement joué l'émotion contre la raison politique. Tout événement menaçant est utilisé pour souder à nouveau les Français ensemble dans un délire d'amour dégoulinant de bons sentiments. Ce faisant, Hollande affronte une bonne partie de la gauche, qui n'est pas dupe et qui se demande (à juste titre) si le Président n'est pas pollué par des calculs électoraux compliqués. Reste que Hollande se trouve désormais face à un dilemme: soit il continue sur sa lancée et il se coupe irrémédiablement de l'importante fraction de la gauche qui considère que la situation générale ne justifie pas les atteintes de fait aux libertés qui sont pratiquées. Soit il change son fusil d'épaule et il se grille définitivement face au pays qui considère qu'il ne peut plus guère tergiverser dans la lutte contre le terrorisme.

En réalité, le fait terroriste a bouleversé le paysage politique et met en cause les frontières acquises entre la droite et la gauche.

publié par Atlantico

 

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