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Selon le président de l'Assemblée nationale, Christiane Taubira "ré-enchante le pays et la politique".
Selon le président de l'Assemblée nationale, Christiane Taubira "ré-enchante le pays et la politique".
©Reuters

Plaît-il ?

"Elle réenchante la gauche" : pourquoi le gouvernement fait fausse route en s'accrochant à Taubira

A l'évocation d'une possible démission de Christiane Taubira, Claude Bartolone s'est fendu de louanges très marquées à l'égard de la garde des Sceaux. Mais le "réenchantement" dont il parle ne porte que sur des questions de société qui ont profondément divisé le pays.

Laurent Bouvet

Laurent Bouvet

Laurent Bouvet est professeur de science politique à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il a publié Le sens du peuple : La gauche, la démocratie, le populisme (2012, Gallimard) et L'insécurité culturelle (2015, Fayard).

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Atlantico : S'exprimant sur les rumeurs autours d'une démission de Christiane Taubira, le président de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone, a déclaré qu'elle "ré-enchante le pays et la politique". Peut-on dire que ce "réenchantement" est aujourd'hui perçu comme une priorité par l'opinion ? En particulier celle de gauche ?

Laurent Bouvet : Sans doute Christiane Taubira a-t-elle « réenchanté » la gauche, ou du moins une partie de celle-ci lorsqu’elle a défendu le « mariage pour tous ». Elle est devenue à cette occasion, à l’issue de longs mois de débats, une sorte d’égérie des plus fervents supporteurs de la mesure. J’imagine que c’est à cela que faisait référence le président de l’Assemblée nationale, ainsi qu’aux qualités d’oratrice de Christiane Taubira qui a impressionné le monde politico-médiatique en discourant sans notes et en citant des poètes comme René Char ou Aimé Césaire. Je suis en revanche plus circonspect concernant le pays et la politique… Les clivages nés du débat sur le « mariage pour tous » sont profonds et ont créé un climat politique assez détestable.
Après, sur le fond, il faudrait regarder de plus près ce qu’elle a apporté concrètement à l’action de la majorité, au gouvernement et au président de la République en termes politiques, ou encore quel a été son bilan précis comme ministre de la justice. Il faudra aussi juger de son passage au gouvernement en fonction de ce qui vient de se passer ces derniers jours et du coût politique pour la majorité de la maladresse de Chistiane Taubira à quelques jours des élections municipales.

Quel "risque" prendrait concrètement le PS sur le plan électoral a abandonner la ligne du progressisme culturel, dont la garde des Sceaux est une figure emblématique ? 

Je poserai la question dans l’autre sens : quel risque a pris le PS, et la majorité tout entière d’ailleurs, à insister prioritairement pendant des mois et des mois dans sa différenciation avec la droite essentiellement sur des questions dites « de société » ? En mettant, de plus, sans cesse en avant une attitude morale, celle qui oppose le Bien et le Mal, le Progrès et la Réaction ?
Je fais l’hypothèse que ça a pesé lourd sur le climat général, sur les bourdes à répétition qui ont émaillé le calendrier de la majorité, et que ça a « plombé » une partie de l’action du gouvernement. On l’a vu récemment sur la PMA par exemple. Sans même parler de l’effet sur la popularité du président de la République et sur sa capacité à fixer un cap clair dans la durée.
D’un point de vue électoral, on verra ce qu’il en est après la série d’élections qui vont avoir lieu dans les semaines qui viennent (municipales, européennes) mais aussi l’an prochain (régionales, départementales). Il sera alors temps, au vu des résultats de ces élections, pour le PS et la majorité, de s’interroger sur les choix stratégiques qui ont été faits, et d’en tirer les conséquences en cas de défaite.

Comment expliquer qu'en dépit d'une forte demande de son électorat, les socialistes se refusent aujourd'hui à articuler un discours économique s'émancipant de la social-démocratie ?

Si vous voulez dire par là que la demande de l’électorat socialiste est que le PS suive le chemin tracé par le président de la République - celui du « pacte de responsabilité » –, c’est déjà le cas ! Le problème est qu’une partie de l’électorat socialiste, sans parler de celui de la gauche, n’est pas du tout d’accord avec ce chemin « réformiste » et souhaite notamment une révision de la politique européenne choisie par le président.

La gauche au pouvoir est-elle finalement prisonnière de ce que Jean-Claude Michéa appelait "la religion du progrès" ? Une offre politique alternative est-elle envisageable aujourd'hui ?

La « religion du Progrès » devrait, comme toute religion, poser quelques questions à des esprits raisonnablement laïques, et donc d’abord à ceux qui se disent « de gauche ». Or, au vu de ce qui s’est passé ces derniers mois, disons que ce n’est pas toujours le cas…
La gauche au pouvoir ne peut pas, ne peut plus, se résumer à, d’un côté, une forme de gestion technocratique de l’économie indexée sur les orientations fixées à Bruxelles, et, de l’autre, à une politique visant à augmenter constamment les droits des individus au nom d’un Bien et d’un Progrès dont elle serait nécessairement, par définition ou par principe, la détentrice. C’est, à mon sens, ce qui est aujourd’hui très largement rejeté par nos compatriotes.
Il s’agit là d’un cocktail mortel pour la gauche, alimenté par la technique d’une part et la morale de l’autre, bref, par le vide politique absolu. Pour qu’un débat puisse avoir lieu à gauche sur les orientations politiques pour l’avenir, il est indispensable de desserrer les mâchoires de cet étau.
Propos recueillis par Théophile Sourdille

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