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"De l’abîme à l’espoir, Les années folles du mondialisme" : quelle société voulons-nous ?
"De l’abîme à l’espoir, Les années folles du mondialisme" : quelle société voulons-nous ?
©JACQUES DEMARTHON / AFP

Bonnes feuilles

"De l’abîme à l’espoir, Les années folles du mondialisme" : quelle société voulons-nous ?

Michel Fize publie « De l’Abîme à l’Espoir: Les années folles du mondialisme (1945-2020) » aux éditions Mimesis. Michel Fize poursuit sa réflexion sur la société contemporaine et dresse un état des lieux des « abîmes actuels » : économiques, sociaux, politiques, écologiques, intellectuels, moraux. Il constate que si l'individualisme est préférable au collectivisme totalitaire, le libéralisme au socialisme d'État, la démocratie à la dictature, les grands principes finissent toujours par être pervertis. Extrait 2/2.

Michel Fize

Michel Fize

Michel Fize est un sociologue, ancien chercheur au CNRS, écrivain, ancien conseiller régional d'Ile de France, ardent défenseur de la cause animale.

Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages dont La Démocratie familiale (Presses de la Renaissance, 1990), Le Livre noir de la jeunesse (Presses de la Renaissance, 2007), L'Individualisme démocratique (L'Oeuvre, 2010), Jeunesses à l'abandon (Mimésis, 2016), La Crise morale de la France et des Français (Mimésis, 2017). Son dernier livre : De l'abîme à l'espoir (Mimésis, 2021)

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Il fut un temps, comme il été dit plus haut, où les Etats imaginaient des futurs. Ce fut, en France, la grande aventure des Plans de développement économique, inventés à la Libération pour permettre aux gouvernements, par toute une série d’actions, d’atteindre certains objectifs. Ces Plans étaient « indicatifs », c’étaient des plans d’orientation ; ils n’étaient pas impératifs comme ceux de l’Union soviétique, avec sanction des entreprises qui n’obtenaient pas les résultats définis.

A côté de ces Plans à la française, des intellectuels de tous horizons, qui s’appelaient Gaston Berger, Jacques Ellul ou Jean Fourastié, développaient la « futurologie », science de la prospective en somme. Dans les années 1960-1970, les futurologues tenaient même le haut du pavé, publiant best-seller sur best-seller. L’un des plus célèbres, l’américain Herman Kahn, annonçait dans son livre L’An 2000, publié en 1968, qu’au début du troisième millénaire, il n’existerait plus de maladie qu’on ne puisse éradiquer ou soigner, que l’homme vivrait au moins jusqu’à 150 ans, qu’il ne travaillerait que quatre jours par semaine au maximum, qu’il passerait ses week-ends sur la Lune. Toutes ces prédictions ont été démenties.

Aujourd’hui (depuis 2006), il n’y a plus ni Plan d’experts ni « futurologues ». Tout simplement parce que les hommes ne croient plus beaucoup au progrès.

Leur succédèrent un temps les « déclinologues » et leur vision pessimiste de l’avenir. On se souvient de L’Horreur économique de Viviane Forrester, de La France qui tombe de Nicolas Baverez et du Suicide français d’Eric Zemmour.

Il semble que la « déclinologie » soit elle-aussi passée de mode.

Il reste ce mauvais état général des sociétés, que nous avons décrit en première partie, qui touche à présent la majeure partie de la planète. Le monde est en effet la proie d’une anxiété galopante. Pour les uns, il s’agit de survivre, pour les autres de réussir la compétition individuelle.

Nous projetant vers l’avenir, pour imaginer le futur – car il faut une ligne d’horizon pour avancer – nous puiserons, ici ou là, notamment dans les écrits anarchistes : Proudhon, Kropotkine, Bakounine…, les analyses des sociologues : Auguste Comte, Emile Durkheim, Max Weber… Les écrits anarchistes en particulier portent en effet une forte charge égalitaire, certains diraient « utopique », de nature à révolutionner les sociétés de demain. Ils sont de bons indicateurs de pensée.

*

Nous devons nous poser ces premières questions : qu’est-ce que « faire société » ? et comment « faire société » ? Ce qui revient à se demander : « Qu’est-ce que l’homme » ? Est-il naturellement bon envers ses semblables, comme le clamait Rousseau ? Les hommes éprouvent-ils une « sympathie mutuelle » qui leur permet la coopé[1]ration sociale, comme le prétendait David Hume (1711-1766) ? Ou bien, comme le soutenait Proudhon, est-il « mû par un attrait intérieur pour son semblable, par une secrète sympathie qui le fait aimer, conjouir et condouloir » ? (Qu’est-ce que la propriété ?, p. 238). L’homme au contraire n’est-il pas, comme le prétendait Hobbes, foncièrement mauvais, envieux, jaloux, mû par une détestation spontanée pour son semblable, par une antipathie première ? N’a-t-il pas pour passion fondamentale le désir de pouvoir ? « Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre », concluait Pascal. Et si l’homme en fait n’était ni bon ni mauvais, ou bien un peu l’un, un peu l’autre, l’éducation le poussant dans différentes directions ? Si l’homme n’était poussé vers rien a priori, ni vers le bien ni vers le mal, s’il avait la liberté d’agir comme bon lui semble ? S’il n’avait pas « l’instinct de société », comme l’affirmait Proudhon ? Si sa sociabilité était construite ?

La sociabilité, voilà le maître mot. Il n’y a pas de sociabilité sans « reconnaissance en autrui d’une personnalité égale à la nôtre » (Proudhon). Le confinement a été l’occasion d’un retour de cette sociabilité égarée avec le temps, de la résurgence de gestes fraternels. Dans les « grands ensembles », les voisins parlaient enfin aux voisins, les plus jeunes proposaient leurs services aux plus âgés, allaient faire leurs courses, sortir leur chien, les adolescents proposaient aux parents qui travaillaient de garder leurs jeunes enfants. Les possesseurs d’imprimante imprimaient, pour ceux qui n’en n’avaient pas, les attestations de déplacement. Les grandes sociétés à l’image de L’Oréal, Clarins, LVMH, etc, ne se voulant pas en reste, abandonnaient séance tenante la fabrication de leurs propres produits (citons articles de soin et parfums), pour la production de gels hydroalcooliques ou de masques de protection (chirurgicaux ou FFP2), avec l’objectif solidaire de protéger davantage les agents de santé des hôpitaux, les caissières de supermarché.

On le sait, la sociabilité est l’un des buts de l’homme. Les gens ont besoin de se retrouver, de se serrer les uns les autres, dans des défilés, sur des ronds-points (Gilets jaunes), dans des manifestations (enseignants, avocats, cheminots…). Ils ont besoin de la chaleur du contact pour dépasser leur propre individualité.

Cette proximité, ils ont dû la mettre de côté durant les deux mois de confinement. On les invita même à se placer dans « la distanciation sociale » (quel horrible mot, pillé tout de même aux sociologues), à rester chez eux. D’où la parade que les gens ont trouvé en établissant cette « proximité du quotidien », du voisinage, dont j’ai parlé plus haut, par la ritualisation, chaque soir à 20 heures, du soutien au personnel soignant, personnel en crise, depuis longtemps dépourvu de moyens, accablé par des cadences infernales de travail. De leur fenêtre, de leur balcon, les Français applaudirent longuement, crièrent, chantèrent, firent de la musique, improvisèrent des concerts.

Avec le déconfinement, tout ceci s’en est beaucoup allé.

Reste une question de fond : qu’est ce qui relie vraiment les hommes ? Ce fut pendant longtemps la religion. Elle seule assurait la permanence, l’immuable, la répétition. Elle était, dans les temps antérieurs, moins une expérience intérieure qu’une expérience collective. L’on sait qu’il n’y avait alors pas de structure sociale solide sans un climat religieux. Mais, depuis deux siècles, la pensée et la pratique religieuses ont perdu de leur importance d’antan. Il y a désormais des sociétés sans religions. Qu’à cela ne tienne, comme les hommes ont tout de même besoin de croyances, ils se retrouvent dans des sectes ou des groupes religieux radicaux, intégristes, islamistes.

Les institutions aussi relient les hommes… par la contrainte. C’est ce à quoi on les reconnaît. Durkheim disait que la contrainte institutionnelle était une force à laquelle les individus ne pouvaient résister, force d’autant plus forte qu’elle est reliée à l’autorité. Qui dit autorité dit hiérarchie. Or les hommes des sociétés « individuodémocratiques » ne veulent plus ni contrainte, ni autorité ni hiérarchie. En effet, l’essor de l’individualisme a développé chez eux le besoin de s’affirmer sans entraves, au nom d’une liberté sans freins : « tout, tout de suite, tout le temps et partout » (Gérard Mendel).

Il n’y a pas de sociabilité sans solidarité, sans justice. Une société doit réaliser la justice entre les hommes, et c’est à l’économie qu’incombe en partie cette mission. Il faut, selon l’enseignement de Proudhon, « faire à chacun une part égale des biens, sous la condition égale du travail … car la société, sans la justice, est un non-sens ».

Puisque nous sommes aujourd’hui dans nos sociétés « individuodémocratiques » en phase de démoralisation (voir 1ère partie), voire d’a-moralisation individuelle et collective, il nous faut réagir. Mais comment ?

D’abord, il faut sortir de la société UN-dividualiste. Si cette société est, pour une part, corrigée par le « groupisme » – un communautarisme « soft », elle se doit de devenir réellement une « société ouverte » (Henri Bergson), respectueuse de la liberté de tous les individus, ceux d’ici, ceux d’ailleurs aussi, que l’on appelle les « migrants », elle se doit d’être protectrice des communautés. Occasion de dire ici qu’il n’y a pas de « communauté nationale » mais un « peuple français » composé d’une multitude de communautés culturelles, religieuses, ethniques, géographiques même, communautés à la fois autonomes et (un peu) solidaires. Tout est définitivement plu[1]riel. Sortons de l’utopie universaliste de « l’un et de l’indivisible ».

La sortie de l’individualisme conçu comme système social n’est pas une mince affaire. Chacun existe « en et pour soi », quelles que soient ses relations avec autrui, disait Leibniz, et chacun est unique de par sa situation spécifique dans la vie sociale. Tout le défi est que cette unicité – légitime – n’empêche pas la sociabilité.

Nous devons aussi RE-FINALISER nos sociétés (et pas seulement la société française), définir pour elles un vrai projet, une perspective globale. Sous-développement économique, malnutrition, famines, chômage, précarité, non-accès à l’éducation, aux soins, persistance des guerres, frappent des milliards d’individus dans le monde. Comme nous l’avons vu, une double fracture existe, entre d’une part des pays riches et des pays pauvres, et d’autre part, au sein des pays riches, entre les insérés et les exclus. Il y a une quarantaine d’années, Sir Galton Darwin indiquait qu’un jour les pays nantis, d’une grande stabilité démographique, seraient envahis par des hordes d’affamés provenant des pays démunis, surpeuplés de surcroît. Ce scénario n’est-il pas, au moins pour partie, en voie de réalisation ? Affamés ou réfugiés politiques, les migrants poussent les portes de l’Europe, surtout celles de l’Allemagne, ou de la Turquie.

Devant de tels constats, l’on peut comprendre que l’idée de progrès soit malmenée. N’aurait-elle plus d’avenir ?

Il faut remonter aux origines de l’idée. Celle-ci, on le sait, est intimement liée au développement des connaissances, et d’abord des sciences physiques avec Galilée, Bacon, Descartes. Le deuxième nommé posa, pour la première fois, le principe de la supériorité des Modernes sur les Anciens, invoquant, à titre de preuves, les compas de navigation, l’imprimerie, la poudre à canon. Fontenelle, un siècle plus tard, écrira : « Les hommes ne dégénèreront jamais et il n’y aura pas de fin à la croissance (nous verrons ultérieurement ce qu’il faut penser d’un monde sans croissance) et au développement de la sagesse humaine. » Il faut attendre le Siècle des Lumières avec Voltaire, les Encyclopédistes, Condorcet, Saint-Just, Turgot pour que le progrès sorte de son seul chapeau scientifique et que l’on commence à parler de progrès social et politique. Dans son ouvrage Progrès de l’esprit humain, Condorcet retrace une histoire de l’homme en dix étapes, dont la dernière – en voie d’achèvement – se conclurait par l’égalité des chances, la liberté, le rationalisme, la démocratie et l’éducation pour tous. Plus tard, le sociologue Auguste Comte (1798-1857) défendra cette même idée de progrès dans l’histoire humaine, affirmant à cette occasion que le principal objet des efforts humains est le perfectionnement moral.

Le progrès en somme est tout à la fois un fait historique, une valeur et une idéologie fondée sur la croyance en la perfectibilité de l’homme. Il induit l’idée que les hommes et les sociétés ne peuvent que s’améliorer. Le progrès a par conséquent une fin, un état défini[1]tif, absolu (pour Marx, c’était la société communiste).

Il est très à la mode à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. Tout le monde y croit : écrivains à l’image de Victor Hugo, politiques comme Jules Ferry ou Marx déjà cité. La croyance est forte : l’avenir ne peut être que progrès dans tous les domaines, et en particulier politique, économique, scientifique, médical.

Les objectifs de liberté, de démocratie, d’éducation seront effectivement atteints un siècle plus tard, ce qui peut expliquer qu’encore dans les années 1950-1960, cette idée de progrès, dans ses différentes dimensions technique, économique, sociale, soit toujours une idée courante, appréciée, encouragée. Le progrès, bien sûr, doit aussi beaucoup à la théorie biologique de l’évolution.

Mais le progrès a beaucoup failli. Crises économique, politique, morale en ont fait pour beaucoup un concept « dépassé » (Robert Redeker). Son « acte de décès » est même dressé par nombre d’auteurs, dont Pierre-André Taguieff.

Le progrès, assurément, a un passif. Assurément, la nature humaine semble restée intangible à travers les âges mettant en cause l’idée de « progrès humain ». Schopenhauer (1788-1860) notait que, malgré tous les changements au sein des sociétés, « nous nous trouvons devant la même nature inchangée, agissant aujourd’hui comme elle agissait hier et toujours. » (Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818). Un autre auteur, américain cette fois, Ralph Waldo Emerson (1803-1883) n’hésitait pas à affirmer : « La société ne progresse jamais ; elle reperd aussi vite d’un côté ce qu’elle a gagné d’un autre… L’espèce ne progresserait donc pas dans le temps. » Quant au Français, Charles Renouvier (1815-1903), il ne croyait pas du tout à une loi du progrès universel et continu.

H.G. Wells (1866-1947) a, lui, d’abord cru que le monde progressait et progresserait encore, rêvant même d’un gouvernement fédéral mondial et d’éducation universelle. Et puis, avec la Seconde Guerre mondiale, son optimisme s’est effiloché. L’on pourrait encore citer, parmi les « défaitistes », le comte de Gobineau et sa thèse de la décadence, ou bien Joseph de Maistre et Bonald avec leur mythe d’un « bon passé » qu’il faudrait retrouver très vite.

Le progrès, en contrepartie, a un actif. En un siècle, l’humanité a réalisé plus de progrès techniques qu’elle n’en avait fait au cours des deux millénaires précédents. La productivité a cru dans des proportions considérables. Là où il fallait, pour produire un objet, un dur labeur pendant de longues journées, il suffit aujourd’hui de quelques heures durant lesquelles l’homme se borne souvent à surveiller un robot. Dans le même temps, la quantité de biens produits permet de mettre à la disposition du plus grand nombre des objets qui, autrefois, étaient réservés aux « possédants ». Et les niveaux de salaires, toutes catégories professionnelles confondues, ont triplé entre 1950 et 1980.

Si donc le progrès économique des sociétés est incontestable, (encore qu’il se soit accompagné de la création de formidables poches de pauvreté un peu partout sur la planète), le progrès humain se fait effectivement attendre : le XXème siècle, pour ne parler que de lui, nous a tout de même « inventé » deux guerres mondiales particulièrement meurtrières, la Shoah, le Goulag, etc.

Mais, soyons clair, le progrès humain et moral doit rester une « volonté » pour reprendre le mot de Schopenhauer. Il faut se battre pour lui, il faut se battre pour le développement de la bienveillance, pour mettre enfin la bonté au cœur des hommes. Il faut continuer de croire en la perfectibilité de l’homme. En ce sens, le progrès est aussi une foi. Sans doute devons-nous admettre que le progrès n’est pas une marche continuelle en avant, une chose continue. Comme disait l’historien italien, Benedetto Croce (1866-1952), le progrès n’est pas le passage du mal au bien, mais le passage du mal au mieux. Il va d’avant en arrière avec des époques de prospérité et des époques de catastrophes. Le progrès a un horizon : « renverser tous les rapports où l’homme est un être abaissé, asservi, abandonné, méprisable » (Karl Marx, Contribution à la Critique de la philosophie de Hegel, p.96-97).

Le progrès a donc encore un avenir devant lui, mais, assurément, il « doit être voulu et réalisé, et cela par chaque individu. » (Charles Renouvier). Il n’est pas nécessairement quelque chose qui doit arriver. « Le progrès conscient n’est pas un fonctionnement normal de la société, un acte de croissance analogue à celui de la plante ou de l’animal ; il n’éclot pas comme une fleur, mais se comprend comme un acte collectif de la volonté sociale, qui arrive à la conscience des intérêts solidaires de l’humanité et les satisfait à mesure et avec méthode. » (Elisée Reclus, L’Homme et la terre, II).

Il nous reste à en préciser les directions.

Cette nouvelle société que l’on pourrait nommer « société individuo-communisante » devra à chacun de ses membres, d’abord la subsistance. Peut-on accepter, en 2020, qu’en France par exemple, des millions de Français ne puissent subvenir à leurs besoins élémentaires, que, dans les pays riches, les poches de pauvreté gonflent à un point si considérable ? Cette nouvelle société devra ensuite à chacun – où qu’il vive – toutes les fonctions de la cité : travail, loge[1]ment, transports, loisirs, tous les bâtiments publics : commissariat de police, Poste, école, hôpital – fut-ce sous la forme d’une simple antenne. La ville devra aussi redevenir « l’espace du commun », et pas seulement de « l’entre soi », devra cesser d’être cet espace, tour à tour approprié par les uns et les autres. Comme l’air ou l’eau, l’espace public n’est pas appropriable : il appartient à tous, tout le temps.

Il faudra rebâtir pour cela l’« Etat-providence », réhabiter l’idée même de service public, en inventant notamment un grand service public hospitalier, définir un grand plan d’équipements collectifs (transports, logements, etc.). C’est en fait tout l’édifice social qui est à réinventer. Il faudra ainsi repenser toutes les institutions, depuis l’hôpital jusqu’aux écoles. N’oublions pas qu’une « bonne société » n’est jamais définie une fois pour toutes.

Un mot sur la jeunesse périphérique qui doit, elle aussi, être réarrimée à la société.

Tandis que 60 % des 15-19 ans vivent dans les territoires périphériques, « ces jeunes sont oubliés, car trop éloignés des centres-villes. On ne les voit pas et on ne les entend pas », expliquait récemment Erkki Maillard, lors d’une conférence à la Fondation Jean-Jaurès.

Leur premier frein dans la vie réside dans leurs difficultés à se déplacer. Et ce, parce qu’ils n’ont pas le permis de conduire, que le réseau de transports en commun est trop peu développé, que les tarifs ne sont plus à leur portée, que certains bus ne circulent pas certains jours de la semaine… Difficile donc pour eux d’accéder aux activités extrascolaires ou culturelles. Ainsi que de pouvoir faire les études dont ils rêvent. « Exemple avec Charlotte, qui a dû renoncer aux études de médecine car la fac était trop loin de chez elle. N’étant pas boursière, elle n’était pas suffisamment riche pour se payer une chambre étudiante ».

Certains élèves de cette France périphérique s’interdisent même d’aller au lycée général alors qu’ils en ont le niveau, car il est trop loin de chez eux. Ils choisissent donc de s’orienter par défaut en lycée professionnel ou agricole. Et, bien sûr, ils vivent leur absence de mobilité comme un échec : « Certains d’entre eux n’ont jamais pris le train. Ils ont l’impression d’être assignés à résidence », indique Erkki Maillard. D’où le sentiment de déconnexion qu’ils éprouvent, mêlé à une forme de frustration.

Mais leurs entraves ne sont pas uniquement matérielles, elles sont aussi psychologiques. Car ces jeunes s’autocensurent en permanence. Ils s’autolimitent dans leurs choix d’orientation et intériorisent leur incapacité supposée à accéder aux métiers de leur choix. Ils se concentrent sur les diplômes les plus facilement professionnalisants. Une tendance qui est renforcée par leur manque d’informations sur les filières d’excellence et la pénurie de conseillers d’orientation-pyschologues dans les établissements. Même si Internet regorge d’informations sur les filières, le fait qu’ils n’aient pas accès à une information vivante et personnalisée les prive de certaines opportunités. Quand on envisage de faire médecine et que l’on connaît un médecin dans son entourage, cela permet évidemment de désacraliser le concours.

Les personnels de l’Education nationale ont aussi une part de responsabilité dans la tendance à ne pas s’autoriser certaines ambitions, estime justement Erkki Maillard : « Dans les établissements de la France périphérique on note confortablement les élèves pour les encourager. Mais l’effet pernicieux, c’est qu’ils le savent et complexent par rapport au niveau des élèves des grandes villes.

Finalement, quand ces jeunes ne sont pas au chômage, ils n’accèdent qu’aux emplois les moins qualifiés. Comme l’observe Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop : « Dans la France périphérique, les perspectives d’emploi sont moins évidentes que dans les grandes villes: on travaille surtout dans la logistique, les services à la personne, le commerce, le tourisme… D’où l’impression d’une France qui avance à deux vitesses : celle de métropoles, connectée à la mondialisation et celle des territoires où se développe « l’économie de la débrouille. » Face à ce constat, il y a urgence à agir. Pour Jérôme Fourquet : « cette jeunesse est sous les radars des politiques publiques et le risque majeur c’est qu’elle fasse sécession avec le reste de la société française ». « Il faut donc développer le mentorat, estime Erkki Maillard. Ils ont besoin d’être poussés par quelqu’un qui leur donne le déclic psychologique de tenter des études dans une autre ville, par exemple ». « Il faut aussi développer des bourses pour ceux qui décident d’étudier loin de chez eux et accompagner les jeunes qui veulent passer des concours pour leur donner les codes ».

A lire aussi : "Les années folles du mondialisme" : l’abîme politique

Extrait du livre de Michel Fize, « De l’Abîme à l’Espoir : Les années folles du mondialisme (1945-2020) », publié aux éditions Mimesis

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