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Michel sapin, ministre des Finances.
Michel sapin, ministre des Finances.
©Reuters

Zéro pointé

Croissance nulle au 1er trimestre : les politiques publiques sont-elles pires que de ne rien faire ?

Le ministre des Finances Michel Sapin a expliqué à propos de la croissance nulle de la France au premier trimestre que "ce n'est pas grave mais cela conforte toute la politique que nous menons aujourd'hui".

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Atlantico : Michael Spence, prix Nobel d'économie et auteur de l'article 'l'économie sans politique" indique qu'en Europe, les politiques de croissance sont "décentralisées", c’est-à-dire qu'elles n'appartiennent plus au politique. Est-ce un abus ou a-t-il raison ?

Nicolas Goetzmann : C’est une vision bien pessimiste qui est exprimée ici, mais elle est correcte si l’on estime que les politiques doivent strictement respecter les règles qu’ils se sont eux-mêmes infligées. La construction européenne, et plus encore la création de l’euro a eu deux effets majeurs : un abandon de souveraineté monétaire et un abandon partiel de la souveraineté budgétaire. Le premier point est sans équivoque, car les règles ont été définies dès le départ lors de la rédaction des statuts de la BCE. Pour le budgétaire, les premières contraintes sont apparues également dès le départ en inscrivant comme règle la nécessité de respecter les règles de 3% de déficits et de 60% d’endettement. La fréquence du non-respect de ces dernières règles est à l’origine d’un abandon supplémentaire de souveraineté en donnant la possibilité à l’ensemble de venir sanctionner plus durement les réfractaires.

Le résultat est que le champ d’action politique sur l’économie est devenu très marginal. On peut estimer raisonnablement que 75% du pouvoir réel ne dépend plus des instances nationales. Mais une telle vision me semble finalement plutôt abusive, car le président, en France, a les moyens de changer ces règles, dans un objectif d’intérêt général européen. Pour cela, il doit convaincre. C’est ce sens politique là qui fait cruellement défaut aujourd’hui : le politique n’est pas condamné à un rôle de boutiquier, c’est un choix.

L'auteur remarque également que la forte polarisation politique actuelle aux Etats-Unis n'a pas empêché d'avoir des résultats sur le front économique. Il indique qu'il n'existe finalement que peu de corrélation entre les résultats obtenus et le fonctionnement politique. Est-ce à dire que les politiques ont perdu tout pouvoir sur l'économie ?

La « polarisation » du débat économique aux Etats-Unis, la confrontation entre les deux partis sur les questions de budget n’ont finalement eu que peu d’impact pour une raison simple : le pouvoir budgétaire a été enseveli par l’importance de la relance menée par la Fed, qui est indépendante. Le chômage a baissé de plus de 3 points entre 2010 et 2013, pour atteindre 6.7% en février 2014, la croissance est de retour depuis 2 ans, et ce malgré les incessantes menaces de coupures budgétaires et même de leur réalisation.

Mais je ne suis pas convaincu par l’approche de Michael Spencer, car même si le débat politique peut se focaliser sur des points clivants et créer un climat délétère, ces points n’ont simplement pas été essentiels au retour de la croissance américaine.

Bernanke avait été nommé une première fois par Bush et reconduit par Obama. Sur ce point-là au moins, il y avait consensus.

Les politiques n’ont pas perdu tout pouvoir sur l’économie, ils en détiennent toutes les clés. Mais en Europe, il y a consensus dans une mauvaise direction, et aux Etats-Unis, la Fed fait le travail. Mais la Fed reste un organe politique, puisque ses membres sont proposés par le président et acceptés par le Sénat.

Faut-il en déduire que les politiques mises en place depuis deux ans, qui s'assument volontaristes, sont de fait condamnées à n'avoir qu'un impact marginal ?

Deux exemples. Le CICE de 2013 et le pacte de responsabilité en 2014. Selon les économistes de l’OFCE, l’impact positif du CICE devait être de 0.2% de croissance sur l’année 2013, avoir un effet nul en 2014, puis avoir un effet négatif de -0.1% en 2015 et -0.1% en 2016. Nous parlons ici d’un effet équivalent à 2 milliards d’euro sur le PIB du pays. Et c’est la même chose pour le pacte de responsabilité qui n’est, dans le principe, qu’une tranche supplémentaire donnée au CICE. Le débat économique du pays s’est cristallisé sur le CICE tout au long de l’année 2013 et l’année 2014 est bien partie pour être l’année du pacte de responsabilité. Tout cela pour savoir si la croissance 2014 va être de 0.9% ou de 1%, c’est-à-dire encore une fois un différentiel de 0.1%, alors que la perte de croissance depuis 2008 atteint 20 points en nominal. Ce qui est édifiant, c’est de constater que nous arrivons à consacrer autant de temps et d’intérêt à des mesures qui sont effectivement totalement marginales. La révolution annoncée tombe à plat. Si rien n’avait été fait, cela serait plutôt mieux ou au pire équivalent. Cette situation est tellement flagrante que la commission par exemple ne tient même pas compte de cette mesure dans ses prévisions.

Mais il ne s’agit aucunement d’une « condamnation » de la politique vis-à-vis de l’économie. C’est l’ambition affichée par ces mesures qui est sans aucun rapport avec la crise qui étouffe le pays. Le gouvernement n’a jamais pris en compte l’ampleur du problème et cela se traduit parfaitement par ses ambitions. Si tout va bien, le chômage baissera de un ou deux dixièmes de points. C’est le programme annoncé.

Plutôt que de se préoccuper de politiques visant à guider l'activité économique, le rôle du politique devrait-il se recentrer sur un rôle de régulation, c'est-à-dire un rôle d'encadrement plus que de pilotage ?

Le volontarisme affiché du « pilotage » n’est même pas une notion satisfaisante. Si nous avons besoin de préciser le terme de « volontarisme », cela veut bien dire que le terme « politique » n’en couvre plus l’idée. Alors qu’il devrait en être la définition même. Le « volontarisme » illustre bien plus une agitation, un théâtre, destiné à masquer le manque de résultat. On met un casque et on visite une usine en bougeant les bras. Le rôle d’encadrement consiste avant tout à se préoccuper de macroéconomie, de fixer un cap clair avec des actions qui ont des effets perceptibles par la population. Cela a été le sens de la campagne menée au Japon par Shinzo Abe. Grandes réformes, grands projets, quelques points clés et un cap clair et net : le « renouveau ». Suite à son arrivée au pouvoir en décembre 2012 et avec une ou deux réformes, la croissance du pays atteignait près de 4% pour les deux premiers trimestres 2013. Des chiffres inconnus au Japon depuis bien longtemps. C’est ce qui s’appelle faire de la politique, et c’est le gros avantage de l’économie de marché : lorsque vous menez les bonnes réformes, cela va très très vite. Pas besoin de « volontarisme ».

Cet article a déjà été publié sur Atlantico le 21 mars 2014

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"


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