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Les classements des grands crus sont parfois inadaptés.
Les classements des grands crus sont parfois inadaptés.
©Reuters

Bonnes feuilles

"Bordeaux connection" : ces classements de vin qui rendent fou

"Bordeaux Connection" raconte pour la première fois au grand public, ce système des grands crus vu de l'intérieur. Depuis les secrets de fabrication d'une bouteille à Bordeaux jusqu'aux mystérieuses transactions opérées en Asie, en passant par toutes les questions qui fâchent : classements inadaptés ; culture bio inexistante ; inféodation à un "goût mondial"; rupture avec un public d'amateurs français ; impuissance devant la contrefaçon, etc. Une enquête de Benoits Simmat, publiée chez First Editions (1/2).

Benoist Simmat

Benoist Simmat

Benoist Simmat est journaliste économique, spécialiste reconnu de l’économie mondiale du vin. Longtemps reporter au Journal du Dimanche, il est dorénavant journaliste indépendant (Libération, Management, L’Optimum, etc) et responsable des actualités pour La Revue du vin de France. Coauteur de plusieurs essais dont Ségolène Royal, La Dame aux deux visages (L’Archipel, 2007), La Guerre des Vins (Flammarion, 2012), il est également scénariste de bandes dessinées-enquêtes (Robert Parker, les sept péchés capiteux, Vent d’Ouest ; La Gauche Bling-Bling, 12Bis) et La Ligue des économistes extraordinaires, aux éditions Dargaud.

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Quand le seul démissionnaire du classement de 1855 s’intéresse au droit d’aînesse – L’histoire de la sécession de Léoville Las Cases – Ces châteaux qui disparaissent, réapparaissent ou s’agrandissent mystérieusement – Le vaste bazar des classifications à la bordelaise – La City publie sa hiérarchie – À Saint-Émilion, on fait profil bas.

Jean-Hubert Delon, taille fluette mais caractère de bois, n’a pas vraiment l’habitude, le goût, ni le temps de recevoir quiconque s’intéresserait de près à sa bio- graphie et au caractère unique du grand bordeaux dont il a la charge : Léoville Las Cases.

Aujourd’hui, en plein cœur de l’hiver, il a un peu de temps et introduit son visiteur avec une chaleur retenue et une curiosité manifeste, s’installe dans un petit fauteuil Empire devant un guéridon sur lequel il place un cendrier puis, fidèle à une forme de politesse surannée, propose de se servir dans son paquet de cigarillos.

Cet ancien avocat, né en 1949, ayant dépassé l’âge de la retraite depuis plusieurs années, observe l’inter- locuteur à travers ses larges lunettes et démarre avant même que la moindre question lui soit posée sur le sujet qui justifie sa carrière : l’histoire de France.

« Regardez la cour par laquelle vous êtes arrivé, ici, au fond, devant mon bureau [nous sommes au rez-de-chaus- sée, la fenêtre de celui-ci donne sur l’extérieur], c’est Las Cases, mais quand vous êtes passé par l’entrée, c’est Léo- ville Poyferré, propriété de notre voisin, un pilier du portail lui appartient, l’autre c’est à nous… Tout cela est en indivi- sion, ça n’a jamais été régularisé, voilà le résultat des péri- péties depuis la Révolution… N’oubliez jamais que le droit d’aînesse a été supprimé par les révolutionnaires… »

Devant l’ignorant, Jean-Hubert Delon explique vouloir narrer par l’absurde comment son château de Léoville Las Cases et celui de son voisin, Léoville Poyferré, deux perles de l’appellation Saint-Julien, ne faisaient qu’une seule et même propriété dans les temps anciens, avec également Léoville Barton, le troi- sième voisin plus au sud, toujours en AOC Saint-Julien.

Autrefois, le domaine de Léoville, Léoville tout court, était un seul et même très grand cru sous l’An- cien Régime, un grand Médoc, un vin de roi, un des authentiques grands crus prérévolutionnaires avec Lafite, Latour, Margaux ou encore Rauzan-Ségla.

Pendant la Révolution, poursuit-il, l’abandon de la règle séculaire du droit d’aînesse va avoir des consé- quences sur l’avenir de ces grands domaines médocains dont les bouteilles, à l’époque, étaient déjà exportées jusqu’en Russie impériale ou en Amérique libre.

L’Histoire, nourrie d’expropriations, de ruines, d’héritages, de réappropriations, de rachats, aura donc créé ces trois « seconds cru classés », Las Cases, Poyferré et Barton, tous trois ayant le statut de stars discrètes chez les amateurs avertis.

Voilà pourquoi Léoville Las Cases vogue seul vers son destin depuis un siècle et demi-tout en partageant sa cour et des locaux avec son voisin.

Léoville Las Cases, toutefois, est aujourd’hui consi- déré par ces mêmes initiés comme un grand cru de tout premier plan, un voisin du célèbre Château Latour n’ayant, sur certains millésimes, rien à lui envier.

Et puis, le cas est rarissime, le cru a eu les honneurs du puissant cinéma français dans les années soixante- dix, quelques dizaines de millions de spectateurs, puis de téléspectateurs, n’ayant pu manquer Louis de Funès, alias Charles Duchemin dans L’Aile ou la Cuisse décrire d’un simple regard ce joli vin et deviner son identité devant un Philippe Bouvard et un Coluche épatés.

Il s’agissait bien du cru dirigé à l’époque par Michel Delon, père de Jean-Hubert Delon, si l’on se remémore ce fameux monologue :

Seulement, l’actuel propriétaire de Las Cases, comme son père Michel avant lui, est plus que fâché avec le sacro-saint classement de 1855, dans lequel il est pourtant considéré comme un « deuxième cru classé ». Dès la fin des années quatre-vingt-dix, il a car- rément démissionné de l’organisation des grands crus classés à la grande consternation de ses dirigeants de l’époque, à commencer par Philippe Castéja, qui allait en prendre la tête un peu plus tard.

En réalité, les propriétaires de Léoville Las Cases, qui au milieu du siècle, n’étaient pas encore les Delon, sont en conflit avec le classement depuis la parution même de celui-ci lors de l’Exposition univer- selle de Paris ; l’Histoire, décidément, joue un rôle clé dans cette aventure édifiante.

Il n’est qu’à lire l’étiquette du domaine, inchangée depuis Napoléon III : « Grand Vin de Léoville du Mar- quis de Las Cases », c’est-à-dire que ce vin s’est passé dès le départ des mentions sacrées du vignoble des grands crus, non seulement des mots « Bordeaux » et « château », mais surtout de la précieuse expression « deuxième grand cru classé », un cas heureusement unique parmi les quatre-vingt-huit crus classés, écurie sur laquelle veille jalousement le puissant Conseil.

Car quand les courtiers bordelais ont dressé leur fameux panorama des grands crus du Médoc – et de Sauternes –, ils n’ont tenu compte que des prix pra- tiqués les années précédentes, et donc enregistré aux meilleures places uniquement les vins les plus dynamiques sur le marché, c’est-à-dire les plus chers – même si le prix reflétait fatalement une qualité intrinsèque

Léoville Las Cases, à la fin du règne de Louis Phi- lippe, sortant d’une période troublée, ce grand châ- teau dont le passé se confond avec la constitution du Médoc, s’est donc retrouvé deuxième cru classé. La famille ne l’a jamais accepté, et cent soixante ans plus tard, si le discours s’est beaucoup apaisé, si Jean- Hubert Delon ne veut plus trop rallumer la flamme de la discorde, il n’a pas vraiment changé d’avis.

Plutôt que de disserter à l’infini sur les vicissitudes du classement de 1855, l’homme de Las Cases recom- mande de porter ses pas et le regard vers l’autre côté de la départementale, cette route des grands vins lon- geant le fleuve et ses célèbres châteaux.

Face à l’observateur, se dévoile un vaste clos ceinturé de pierre descendant en pente douce vers la Garonne et dont l’entrée arbore un arc superbement rehaussé d’un lion dominateur.

Voici, dit-il, le « clos » de Léoville Las Cases, 55 hec- tares d’exception formant le cœur historique et qua- litatif du grand domaine d’origine et dont les terres voisines sont celles de Château Latour.

Selon quelques exégètes et la famille propriétaire, ce lieu est comparable aux plus grands terroirs du Bor- delais, comme par exemple « L’Enclos » de son voi- sin Château Latour – du nom de la grande parcelle d’origine de Latour, où encore aujourd’hui les raisins donnent les meilleurs jus.

Soudainement, Jean-Hubert Delon fait référence à la découverte, à l’occasion de travaux, de haches bicéphales disposées en cercle en des temps néoli- thiques, la preuve que la particularité de ce terroir est connue depuis des temps immémoriaux :

« Ici, tout être humain sait que c’est un Endroit. Il y a des endroits comme ça… Ce fut un lieu de culte, on sent qu’il y a quelque chose…

Dans les grands Bordeaux, on n’est jamais très loin de l’acte de Communion.

En résumé, les Delon jugent que la place de leur Las Cases est celle d’un « premier grand cru classé » et que le destin de ce vin aurait dû être celui d’un Mouton- Rothschild, revalorisé au titre de Premier par les efforts du baron Philippe de Rothschild, à compter de 1973.

Comme le disaient les courtiers depuis que les très grands Bordeaux se retrouvent à la table des puissants de ce monde.

« Latour et Las Cases, ce sont les plus belles paires de fesses du Médoc »

S’il est apaisé aujourd’hui, l’homme, d’un caractère certain, aura sans doute donné quelques insomnies voici une dizaine d’années aux responsables du Conseil des grands crus.

Extrait de "Bordeaux Connection", de Benoist Simmat, publiée chez First Editions, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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