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Plutôt que de coopérer face à un même ennemi islamiste et djihadiste qui menace autant les Etats-Unis, l'Europe que la Russie en tant que sociétés "mécréantes" à conquérir, les Occidentaux et les Russes n'ont pas profité des fronts communs pour coopérer.
Plutôt que de coopérer face à un même ennemi islamiste et djihadiste qui menace autant les Etats-Unis, l'Europe que la Russie en tant que sociétés "mécréantes" à conquérir, les Occidentaux et les Russes n'ont pas profité des fronts communs pour coopérer.
©Natalia KOLESNIKOVA / SPUTNIK / AFP

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Les Occidentaux n'ont pas mis à jour leurs logiciels depuis la Guerre froide... Et dans le même temps continuent de se tromper d'ennemis

Alexandre del Valle poursuit le feuilleton consacré aux différents "pôles" de l'islamisme mondial dont l'objectif consiste à contrecarrer les forces laïques dans les pays musulmans puis à empêcher l'intégration des citoyens de confession musulmane dans les pays occidentaux, sous couvert de liberté religieuse et de pluralisme (dévoyé).

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan), La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur) ou bien encore Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde (Editions de L'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l'Artilleur. 

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Retrouvez Alexandre Del Valle dans son nouvel ouvrage, paru le 25 octobre : Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes aux Editions l'Artilleur/Toucan. 

Si l'on en juge par les déclarations officielles de responsables atlantistes, par les mouvements de troupes en direction du Nord de l'Europe et de l'Europe orientale et par les moyens et stratégies déployés contre la Russie au détriment de la lutte contre la menace islamiste en général, il semble que le péril islamiste préoccupe moins les Etats-Unis et l'effort sécuritaire et de défense américain que la Russie, ennemi principal, et même la Chine, ennemi de demain.

Ainsi, le général Joseph Dunford, chef d’état-major interarmées américain, avait déclaré, lors des auditions au Congrès dans le cadre de sa nomination, citant le cas ukrainien, que la Russie présentait "la plus grave menace à court terme pour la stabilité du monde entier". Plus récemment, le chef d'Etat major de l'armée américaine Mark Milley a affirmé qu'une guerre avec la Russie est "quasiment certaine". Avant lui, l'ex-commandant en chef adjoint de l’OTAN pour l’Europe, Sir Richard Shirreff, auteur du roman "2017 : guerre avec la Russie", jugeait "hautement probable" une guerre nucléaire russo-américaine... La Russie représenterait ainsi la "plus grande menace" pour la sécurité nationale des Etats-Unis, a confirmé pour sa part Deborah James, la secrétaire des forces aériennes américaines, qui en conclut que "l’Amérique doit augmenter sa présence militaire en Europe". Elle a insisté sur le fait que Washington ne faisait que "répondre aux actions inquiétantes» de la Russie en accroissant sa présence en Europe.

Dans cette perspective, la Pologne est en première ligne. C'est ainsi que Witold Waszczykowski, le ministre polonais des Affaires étrangères, a fait écho à Déborah James en déclarant, lors de la conférence annuelle sur la sécurité "Globsec", organisée le 15 avril 2016 à Bratislava (Slovaquie) : "De toute évidence, l’activité de la Russie est une sorte de menace existentielle parce que cette activité peut détruire des pays", "nous avons aussi des menaces non existentielles comme le terrorisme, comme les grandes vagues de migrants", de ce fait mises au second plan. Dans la même logique d'alliance atlantico-islamique pour endiguer l'ennemi russe, Waszczykowski a confirmé, à Ankara le 20 avril 2016, que son pays est très favorable à une intégration rapide de la Turquie dans l'Union européenne et qu'il ne craint pas la suppression des visas pour les citoyens turcs, car la Turquie est "un des meilleurs atouts pour sécuriser le flanc est de l’OTAN face à la Russie". On sait aussi que la Pologne, qui joue comme l'Angleterre le rôle de cheval de Troie des Etats-Unis dans l'Union, a subi des pressions américaines pour un soutien à la candidature turque (très souhaitée par les milieux anglo-saxons pour rendre l'UE ingouvernable et encore plus hétérogène) en échange de l’installation de nouvelles bases américaines en Pologne. 

De façon prévisible et conformément à ces déclarations radicalement hostiles à "l'ennemi russe", le budget  2017 du Pentagone confirme cette nouvelle donne selon laquelle l'ennemi suprême des Occidentaux ne seraient pas les puissances islamistes qui ambitionnent de conquérir l'Europe et qui ont co-parrainé les terroristes salafistes, mais la Russie poutinienne. Estimant avoir "perdu trop de temps au Moyen-Orient" depuis 2001, les stratèges américains ont décidé de se concentrer sur les "vraies menaces", qui ne sont pas le totalitarisme islamiste (les stratèges occidentaux estimant que les terroristes de Daech et les salafistes-djihadistes en général n'ont "«rien à voir avec l'islam"), mais les "valeurs sûres" que sont la Russie, décrite comme une "puissance renaissante", et la Chine, "puissance croissante qui incarne un enjeu stratégique durable".

En énonçant sa célèbre phrase, au moment de la chute de l’empire soviétique : "Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi !», Gueorgui Arbatov, conseiller diplomatique de Gorbatchev, avait parfaitement exprimé cette constante et cette stratégie américaine visant à pérenniser la diabolisation de la Russie et de ressusciter la guerre froide dans l'objectif de justifier la domination renforcée du Vieux continent et sa nécessaire division. Le 2 février 2016, le secrétaire d’Etat Ashton Carter a clairement confirmé ce retour à la case départ stratégique en déclarant : "Nous n’avons pas eu à nous soucier d’eux depuis vingt-cinq ans, il va désormais falloir qu’il en soit autrement", faisant allusion à la crise ukrainienne. C'est dans ce contexte qu'est apparu le nouveau concept stratégique de "Third offset strategy" qui pose comme priorité de maintenir une supériorité militaire et technologique sur les Russes et les Chinois sur le long terme, l'idée étant de franchir un nouveau palier stratégique fondé sur le développement de systèmes d’intelligences artificielles, d’"armes-robots", de nouvelles générations de boucliers anti-missiles et de missiles, ou encore de nouveaux systèmes de brouillages des communications ennemies, etc (cf Robert Work).

Le choc Occident Russie ne profite qu'à la Chine et aux pôles de l'islamisme mondial

Comme on l'a vu en Syrie ou même avant en Afghanistan, plutôt que de coopérer face à un même ennemi islamiste et djihadiste commun qui menace autant les Etats-Unis, l'Union européenne que la Russie en tant que sociétés "mécréantes" à conquérir, les Occidentaux et les Russes n'ont pas profité des fronts communs pour coopérer réellement et bâtir un instrument de défense pan-occidentale, mais ont au contraire renforcé leurs rivalités, s'espionnant et analysant les armes de l'autre dans l'optique d'une confrontation ultérieure. Certes, on se rappelle que le 31 décembre 2015, Vladimir Poutine a lui-même signé un document officiel sur la "stratégie de sécurité nationale de la Fédération de Russie" dans lequel les Etats-Unis sont clairement qualifiés de"menace pour la sécurité nationale". Cette mention ne figurait plus depuis des années dans les rapports stratégiques russes et elle était encore absente dans le document similaire précédent de 2009. Nous sommes donc revenus à l'époque de la guerre froide, et la stratégie des Etats-Unis et des pays-membres de l'OTAN et de l'UE y est pour beaucoup.

Si les torts et visions diabolisantes respectives sont aujourd'hui partagées, force est de reconnaître, comme nous le montrons dans notre nouveau livre, "Les vrais ennemis de l'Occident, du rejet de la Russie à l'islamisation des sociétés ouvertes" (Toucan/L'Artilleur) que celui qui a en premier rompu les liens et mis fin au rapprochement est la partie occidentale. Et pour revenir aux dossiers afghan et syrien, personne ne peut nier que si les Russes ont à chaque fois, à dix ans d'intervalles, systématiquement proposé de coordonner et collaborer étroitement contre l'ennemi islamiste dans le cadre d'une vaste coalition qui préfigurerait ce que pourrait être une alliance "pan-occidentale" ou euro-occidentale, ce sont les Etats-Unis qui ont toujours refusé pareil dispositif post-guerre froide en accusant à chaque fois les Russes de "défier l'Occident", de perpétrer un "génocide" en Tchétchénie, de frapper les "islamistes modérés" en Syrie ou de défendre les dictatures de Milosevic, de Saddam Hussein, de Bachar al-Assad ou de Kadhafi, puis d'aggraver la situation en Ukraine.

Aujourd'hui encore, le refus des Occidentaux de bâtir une grande coalition pan-occidentale incluant la Russie afin de mettre sur pied une vraie stratégie globale destinée à vaincre les organisations islamistes salafistes tant en Syrie qu'en Irak, en Libye, au Yémen ou en Afrique,  explique en partie la lenteur de la reconquête des territoires pris par Daech qui se nourrit des divisions de ses ennemis divers (Occidentaux, Russes, Kurdes, Iran, etc). L'Occident a déjà payé et continuera de payer très cher non seulement les folles interventions militaires en Irak ou en Libye, mais aussi le fait de n'avoir su hiérarchiser et définir l'ennemi principal en continuant de raisonner avec des postulats et schémas de Guerre froide fondés sur le rejet de la Russie et la négation des nouvelles menaces identitaires et asymétriques comme la subversion islamiste et le projet néo-impérial prosélyte de nos étranges "alliés" du Golfe et de la Turquie d'Erdogan. Cette stratégie suicidaire et désuète finira par se retourner contre ses concepteurs atlantistes  - notamment anglo-saxons - car le résultat déjà observé est le basculement asiatique de Moscou qui va équiper les futurs ennemis de l'Occident (Chine) et qui vendra à d'autres le gaz et le pétrole que les Eurocrates de Bruxelles préféreraient acheter aux pôles de l'islamisme mondial afin de ne plus dépendre de la Russie.

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