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Avec son nouveau livre, Pierre Jourde questionne sur le pouvoir de l'écrivain.
Avec son nouveau livre, Pierre Jourde questionne sur le pouvoir de l'écrivain.
©Reuters

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Le Jourde se lève : le pouvoir de l'écrivain... et ce qu'il en coûte

Toutes les semaines, le journal Service Littéraire vous éclaire sur l'actualité romanesque. Aujourd’hui, retour sur "La première pierre", de Pierre Jourde.

Vincent  Landel

Vincent Landel

Vincent Landel est écrivain et journaliste pour le journal mensuel Service littéraire. Dernier ouvrage paru  : “Place de l’Estrapade” à la Table Ronde.

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En 2003, Pierre Jourde publiait “Pays Perdu”, une peinture à l’eau-forte du village de Lussaud, au fin fond du Cantal, dont il est originaire. En bon disciple de Baudelaire, l’écrivain en célébrait la grandeur dans la désolation, la royauté dans le fumier et la noblesse dans les « déesses mères » de l’Auvergne.

Ce beau texte rugueux a mis le feu au village, ses vingt habitants s’estimant offensés par un rappel jugé sacrilège de la filiation adultérine d’un des leurs. Un an plus tard, de retour chez lui avec sa famille, Jourde est accueilli sous une pluie d’injures et de caillasses qui blessent un de ses enfants, âgé de 15 mois. Rompu à la boxe française comme les Grecs, au pancrace, il riposte, éborgne un assaillant et s’enfuit pour échapper à la lapidation. L’affaire, aux relents de vendetta, se termine au tribunal d’Aurillac, où les agresseurs sont condamnés à des peines avec sursis.

Loin de se limiter aux colonnes de La Montagne, cette querelle de clocher a pris une ampleur nationale, relayée par la presse à scandale qui en a fait le symbole de la fracture entre paysans et citadins, de l’arrogance du propriétaire terrien envers les fermiers, et même du romancier aux prises avec ses personnages. Tous les stéréotypes y sont passés, et chaque parti en a pris pour son grade : dix ans plus tard, sans chercher à retourner le fer dans une plaie encore vive, l’exilé hisse le débat à une dimension littéraire en faisant taire en lui la marionnette, qu’il appelle son « petit bonhomme ». Au-delà des susceptibilités, il rend son caractère universel, « d’une belle simplicité épique », à un pugilat qui a replongé un village français au temps des Érynies, de la violence primitive et des prophéties.

Comme toujours, le verbe de Jourde est haut, sa phrase frappée, son propos tranchant. Il pose les vraies questions : quel est le pouvoir de l’écrivain ? Comment, à l’aune de l’exigence poétique, et sauf à verser dans l’éloge fleuri, cette leçon de ténèbres qu’est “Pays perdu” aurait-elle pu ne pas heurter des âmes façonnées par le tabou de l’adultère, entouré de silences qu’un livre a brisés ?

« La littérature peut faire mal », écrit sans forfanterie ce hussard basaltique, qui reçoit ses révélations en boomerang en déterrant dans son ouvrage, comme un miroir caché, une autre histoire d’infidélité dont son propre père serait le fruit... Et voici l’arroseur arrosé, victime à son tour des interdits infiltrés entre les tuiles des toits de lauze. De la part d’un auteur réputé sulfureux, connu pour ses prises de position pro-israéliennes et pour le mépris où il tient une certaine littérature « sans estomac », on soupçonne quelque jouissance à mesurer ainsi le pouvoir de l’écrivain, cet Intouchable qui s’approprie le monde, dévêt les mythes, déchaîne les tempêtes et malmène la doxa, pour peu qu’il refuse de se soumettre au règne du commerce. De Céline à Drieu, les lettres abondent de ces stylistes cassants dont les fulgurances s’étranglent dans les guirlandes du ressentiment. Mais la fin du livre ne donne pas suite à cette immodestie. Comme Cioran, Jourde mourrait pour une virgule. Rien, pas même son propre orgueil, qui est grand, ne le détournerait de l’exigence qu’il s’impose. Écrire, pour lui, c’est jouer sa vie. Une attitude qu’il a payée au prix fort : la rupture avec son enfance, l’incompréhension des siens, une réputation écornée. Reste l’Auvergne, « grand vide infusé de rumeurs dont est constitué l’espace » où, « petit bonhomme », il continue de se chercher, où il continue de se perdre.  

A lireLa première pierre, de Pierre Jourde, Gallimard, 190 p., 17,90 €.

Source : Service Littéraire, le journal des écrivains fait par des écrivains. Le mensuel fondé par François Cérésa décortique sans langue de bois l'actualité romanesque avec de prestigieux collaborateurs comme Jean Tulard, Christian Millau, Philippe Bilger, Eric Neuhoff, Frédéric Vitoux, Serge Lentz, François Bott, Bernard Morlino, Annick Geille, Emmanuelle de Boysson, Alain Malraux, Philippe Lacoche, Arnaud Le Guern, Stéphanie des Horts, etc. Pour vous abonner, cliquez sur ce lien.

 

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