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Un journaliste se recueille sur la tombe du reporter de télévision Adib al-Janani, tué lors d'une attaque contre l'aéroport d'Aden, le 2 janvier 2021.
Un journaliste se recueille sur la tombe du reporter de télévision Adib al-Janani, tué lors d'une attaque contre l'aéroport d'Aden, le 2 janvier 2021.
©AHMAD AL-BACHA / AFP

Géopolitico Scanner

L’œil des grands reporters : la géopolitique vue par ceux qui la vivent sur le terrain

Reporters, écrivains, photojournalistes ou cameramen, ils couvrent les conflits de notre temps. Depuis le 11 septembre 2001, ils ont vu le monde basculer, leur métier se transformer, les groupes terroristes les prendre pour cibles.

Emmanuel  Razavi

Emmanuel Razavi

Diplômé de Sciences politiques, Emmanuel Razavi est grand reporter. Spécialiste du golfe persique, il a notamment collaboré avec Planète, Arte, M6, France 24, Valeurs Actuelles, le Figaro Magazine, le Spectacle du Monde et Paris Match. Il est auteur de plusieurs essais et  documentaires sur le Proche et le Moyen-Orient.

Il dirige le média FILD.

Son dernier ouvrage, coécrit avec Alexandre del Valle, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan), La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur) ou bien encore Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde (Editions de L'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l'Artilleur. 

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Emmanuel Razavi est grand reporter et spécialiste de la géopolitique du Moyen-Orient. Il a couvert de nombreux conflits et guerres civiles, notamment celui d’Afghanistan, pays où il a été en poste. Ses reportages ont été diffusés sur Arte, Planète, France 24 et M6, mais aussi dans le Figaro Magazine, Paris Match ou le Spectacle du Monde. Il publie un livre intitulé « Grands reporters, confessions au cœur des conflits » (éditions Amphora, collection bold), dans lequel il raconte le métier de reporter de guerre à travers les témoignages des plus grands noms de la profession. Un ouvrage qui nous permet, à travers plusieurs récits exceptionnels, de revenir sur l’histoire géopolitique de ces vingt dernières années, racontée par ceux qui la couvrent sur le terrain.

Alexandre del Valle : Vous publiez un livre sous la forme d’un grand reportage consacré au travail des grands reporters de guerre, notamment au Moyen-Orient. C’est à la fois un livre sur une profession qui vous touche et aussi sur la géopolitique, qui a pour point de départ les attentats des tours jumelles. Pourquoi ce postulat ?

Emmanuel Razavi : Je pense que beaucoup de choses ont changé à cette époque. Il y a eu un avant et après. De même que l’on plus pris l’avion sans penser au risque terroriste, les journalistes se sont retrouvés face à un risque terroriste amplifié.

Du terrorisme, on est passé à la notion d’hyper terrorisme. Les reporters sont par exemple devenus des cibles, en même temps que des objets médiatiques et de communication pour les djihadistes. Les terroristes d’al Qaida assassinaient des confrères, impactant le monde entier et faisant parler d’eux par ces actions violentes. Avec l’apparition de Daesh, cela a empiré avec des mises en scènes macabres. Notre façon de travailler a donc évolué. Si l’on ajoute à cela les progrès apportés par le numérique et Internet, le temps pour qu’une image ou un reportage traversent le monde s’est raccourci, cela entrainant un impact émotionnel et international immédiat.

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ADV : Pourquoi le récit géopolitique tient-il une place si importante dans votre livre ? Pourquoi avoir mêlé les histoires personnelles de Grands reporters à celle de pays, voire d’organisations terroristes ?

E.R : Les reporters dont je parle sont des gens simples, ordinaires, qui sont confrontés à des situations extraordinaires. J’ai voulu replacer leur témoignage dans le contexte des évènements qu’ils couvrent. Ainsi je parle de l’expérience impressionnante de Sarah Caron au Pakistan en pleine pandémie, ou de Clarence Rodriguez, seule femme occidentale correspondante en Arabie saoudite pendant 12 ans. Leurs témoignages s’inscrivent dans l’histoire, la grande. Elles nous font découvrir la réalité sociale et politique de ces pays à travers leur quotidien. Leurs récits sont ancrés dans le réel de la géopolitique, dont elles vivent les évolutions en direct sur le terrain. Sans de telles personnes, il n’y aurait pas d’information indépendante, diffusée depuis le terrain, et donc peu de matière à analyser objectivement pour les spécialistes, en dehors de la communication ou de la propagande de ces dictatures qui sont peu réputées pour leur transparence. Quant à Daesh ou Al Qaïda, j’ai choisi d’en raconter l’envers du décor à travers le travail remarquable de Kamal Redouani, dont le travail s’inscrit dans la continuité d’un Claude Lanzmann, car il travail autant aux bourreaux qu’aux victimes. Il fait en fait un travail de documentation utile pour les historiens, tout comme Régis Le Sommier lorsqu’il va à la rencontre des Talibans. Ces grands reporters, femmes ou hommes, sont admirables.

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ADV : Pourquoi le grand reportage est-il amalgamé au reportage de guerre ?

E.R: Il me semble que la littérature a beaucoup imposé le récit du grand reporter partant couvrir les guerres civiles d’Espagne ou d’Irlande, dans la première partie du XXème siècle. Les récits d’Ernest Hemingway et de Joseph Kessel ont joué, en ce sens, un rôle déterminant.

Ensuite, il y a eu le cinéma, à travers des films tels « Under fire » qui relate la vie de reporters de guerre au Nicaragua, ou « la Déchirure » sur la guerre au Cambodge.  Si l’on se réfère à la photographie, tout le monde connaît les photos du débarquement sur les plages normandes prises par Robert Capa. Tout cela a forgé le mythe du reporter de guerre. Mais il y a des grands reporters de toutes sortes, y compris politiques ou littéraires. L’univers du grand reporter ne se limite pas qu’à la guerre, il est beaucoup plus large.

ADV : Avec Internet, les images prises par des particuliers, quelle est la place des reporters ?

E.R : Les images prises par des particuliers, par exemple lors d’un attentat, sont des documents qui peuvent s’avérer importants à exploiter. Mais il ne s’agit pas d’un acte journalistique. Le journaliste doit mettre en perspective ou contextualiser ce qu’il décrit ou ce qu’il filme : Par exemple, que s’est-il passé pour qu’une telle situation se produise, quelles en sont les conséquences géopolitiques, quel est contexte politique ou social ou moment où surgit un évènement ?

ADV : Votre livre parle beaucoup du travail des reporters au Moyen-Orient. Pourquoi ce prisme ?

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E.R : Des attentats du world Trade aux Printemps arabes, la géopolitique du Moyen-Orient a eu un impact direct sur nos sociétés. Avec le terrorisme d’une part, mais aussi les millions de migrants fuyant la guerre sur les routes. Les États-Unis, mais aussi certains États Européens qui se sont alignés sur eux, ont créé les conditions du chaos en Irak, mais aussi, par la suite, en Syrie. L’Europe prend de plein fouet les conséquences de la guerre civile en Syrie ou en Libye. Quant à l’invasion américaine en Irak, elle n’a eu pour effet que de déstabiliser davantage ce pays sur lequel l’Iran a exercé une importante stratégie d’influence, et elle a permis de plus l’émergence de Daesh. En clair, il s’est produit tout le contraire de ce que voulaient les Américains. J’ai donc trouvé intéressant que ce soient des reporters de terrain qui nous racontent ces évènements qui ont bouleversé l’histoire et nous font entrer dans une nouvelle ère.

ADV : Vous avez été l’un des premiers à dénoncer en France la menace que représente l’organisation islamiste des Frères MusulmansVous avez réalisé plusieurs scoops sur ce sujet. Pourquoi ce parti pris ?

E.R : J’ai vu ce qu’ils faisaient en Égypte, mais aussi dans d’autres pays. Lors de reportages en Égypte, j’ai assisté à leurs prêches, visité leurs écoles, ou leurs hôpitaux. Ils s’engouffrent partout où l’État est absent. Durant le Printemps arabe, je les ai vu tuer sous mes yeux. Ils se disent adeptes d’un islam politique mais ce n’est que de la rhétorique. Car l’histoire a montré que lorsqu’ils ne parviennent pas à prendre le pouvoir par les urnes, alors ils font le coup de force. C’est une organisation islamo-révolutionnaire qui est rejetée par la plupart des musulmans du monde arabe contrairement à ce que l’on dit dans certains milieux, et dont les fondateurs étaient des admirateurs du régime nazi. Donc dans mes reportages, lorsque je parle d’eux, je raconte ce que j’ai vu, entendu, et filmé. Ces gens n’ont en fait rien à voir avec l’islam apaisé que j’ai connu dans l’ensemble du monde arabe, où j’ai vécu. Du reste, mes reportages ont largement été diffusés par le Figaro Magazine et Arte reportage, entre autres, car j’ai justement fait toujours en sorte de ne pas mélanger islam et islamisme, et de m’en tenir aux faits, ce qui est le job d’un grand reporter.

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ADV : Comment expliquez-vous le fait qu’il soit parfois compliqué de parler du sujet de l’islamisme dans les médias français ?

E.R : Je crois que les islamistes ont beaucoup joué sur le côté victimaire, essayant de faire croire que critiquer l’islamisme, c’était critiquer l’islam, ce qui est une contre vérité. La majeure partie de nos concitoyens musulmans sont parfaitement intégrés et sont les premiers à dénoncer l’islamisme. Mais un certain nombre d’intellectuels ont soutenu les thèses des Frères musulmans par démagogie, ou parfois par idéologie, notamment au sein de l’extrême gauche et d’une certaine partie de l’extrême droite. Les premières victimes de l’islamisme dans le monde sont pourtant des musulmans, il faudrait veiller à ne pas l’oublier. Cependant, comme je vous le disais, j’ai pu faire mes reportages pour le Figaro Magazine, le Spectacle du Monde ou la chaine Arte en toute liberté sur cette question.

ADV : Vous avez couvert la guerre en Afghanistan, à la fois du côté des talibans et avec l’armée américaine. Vous en parlez aussi dans votre livre, et l’on sent à quel point vous aimez ce pays. Comment voyez-vous l’avenir de l’Afghanistan ?

E.R: C’est un pays meurtri par des décennies de guerre. La population afghane, contrairement à ce que l’on pourrait croire, est en majorité mécontente du retour des talibans. Même si les Afghans étaient déçus par les résultats de l’intervention américaine, ils ne veulent pas revivre sous le joug des tortionnaires talibans, excepté dans les zones pashtounes. L’Afghanistan aura signé la défaite de la diplomatie américaine. Une défaite dont l’origine remonte au lendemain du 11 septembre 2001. L’erreur fondamentale des présidents américains Georges Bush et Barack Obama a été de miser sur une stratégie de contre-insurrection, sans tenir compte des réalités géographiques, politiques et sociologiques du « cimetière des Empires ».

Ils n’ont pas su écouter les conseils de leurs diplomates. Ils ont trop délégué de tâches aux militaires. Ainsi a-t-on laissé s’installer au gouvernement afghan d’anciens seigneurs de guerre corrompus, simplement parce qu’ils avaient combattu contre les Russes puis les Talibans. Idem dans les provinces, dont la majeure partie des gouverneurs ou chefs de districts faisaient leurs petites affaires, y compris avec le pavot, au vu et au su de tous. Richard Holbrooke (1941-2010), l’ancien envoyé spécial du président Obama pour l’Afghanistan et le Pakistan, avait compris dès la fin des années 2000 qu’il était impossible de gagner face aux talibans par la seule stratégie de la contre-insurrection. La diplomatie avait, elle aussi, son rôle à jouer. Il est mort sans avoir été suffisamment écouté.

Emmanuel Razavi publie « Grands reporters : confessions au cœur des conflits », aux éditions Amphora, collection Bold

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