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Workaholisme : pourquoi les abonnés aux heures supplémentaires le doivent à bien d’autres raisons qu’aux exigences de leur patron
©Reuters

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Workaholisme : pourquoi les abonnés aux heures supplémentaires le doivent à bien d’autres raisons qu’aux exigences de leur patron

Selon une étude publiée dans le journal de psychologie "Plos", l'addiction au travail, qui se traduit par une obsession à vouloir toujours réussir professionnellement, aurait une source comportementale, notamment psychique.

Francine Emschwiller

Francine Emschwiller

Francine Emschwiller est psychologue clinicienne, membre du Réseau Souffrance & Travail. Avant d’être psychologue, Francine Emschwiller était Directrice Financière. Au croisement de ces deux axes, travail et construction mentale, cette experte du changement a développé une approche spécifique de prise en compte du stress au travail et de ses incidences sur la vie familiale et sociale.

Son site : http://coquelicot-psychologie-travail.fr

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Atlantico : Selon une étude menée par plusieurs chercheurs (anglais, norvégiens et américains) et publiée dans le journal Plos en mai 2016 (voir ici), il existerait des liens entre l'addiction au travail et certains troubles psychiques. Quels sont ces troubles psychiques dont on a découvert qu'ils étaient liés à l'addiction au travail et de quelle nature sont ces liens ?

Francine Emschwiller : L’addiction, qui est un terme qu’on accole maintenant au mot "travail", était jusqu’alors lié à l’alcool ou aux drogues.

Parle-t-on de troubles psychiques liés à l’addiction au travail, ou de troubles psychiques qui s’expriment par le travail ? Chaque personne a un niveau d’exigence propre et l’exprime dans différents champs de sa vie. Certaines personnes exigent d’elles-mêmes une sorte de perfection. Plus une personne est exigeante avec elle même, plus un travail "mal fait" , ou mal reçu par l’environnement professionnel, sera vécu comme un échec, accompagné d’un sentiment de culpabilité. Un enfant, un adolescent, se construit en fonction de son histoire familiale, de l’environnement dans lequel il a grandi, des valeurs que lui a transmises sa famille, les modèles que représentent ceux qui lui ont servi de référence pour grandir. Dans certaines familles, la réalisation par le travail est un enjeu fort, central dans la construction de l’identité. Le travail est, selon chacun, une part plus ou moins importante de l’identité. Si le travail est central, une difficulté au travail prend des proportions importantes. Il y a des familles où on est agriculteur, médecin, ébéniste ou "homme" politique, de père en fils. C’est une identité qui se transmet, se construit dans l’esprit de l’enfant. Ce projet “moi, plus tard, je serai…” peut devenir un projet central constitutif de l’identité. Certaines personnes mettent une énergie considérable à " réussir au travail". Pour ces personnes, si une difficulté surgit au travail, qui compromette la réalisation par celui-ci, cela peut engendrer des difficultés, qui au-delà du travail, remettent en jeu la place de cette personne dans la généalogie familiale. Dans d’autres familles, les dimensions culturelles, sociales, voire sportives sont des enjeux plus importants.

Selon l’équilibre de chacun, une personne accordera plus d’importance au travail, à sa famille, à ses engagements dans la société ou sa communauté. Et en fonction de ce qu’ils ont d’autres, de leur construction, de ce qu’il se passe dans leur vie et de l’importance de toutes ces choses, par exemple “les amis sont-ils importants ?”, “La famille est-elle importante”, ils vont mettre plus ou moins d’énergie dans le travail. La façon dont ils vont construire leur relation aux autres dans le travail est également importante pour comprendre cette addiction. Pour les gens accros à leur travail, l’identité professionnelle est très importante et constitue une fierté personnelle.

Donc, l’addiction au travail ne se situe pas seulement au niveau de l’organisation, mais de la personne et de ce qu’elle peut et souhaite prouver dans son travail. Si le travail se passe bien, la valorise, lui permet d’être au niveau de ses exigences internes, il n’y aura aucun problème. Mais si les circonstances de l’organisation du travail font entrave à l’idée que la personne se fait d’un travail bien fait, elle peut développer une forme d’addiction dans la mesure où elle fera toujours plus pour que ça aille mieux. Le travail devient un symptôme d’une forme d’organisation psychique, avec le besoin d’atteindre une certaine forme de perfection et de respecter ses valeurs. L’attitude au travail est une des expressions de la construction de la personne.   

En quoi cela nous renseigne-t-il sur la pertinence de la notion d' "addiction au travail" en tant que telle ? Est-ce simplement l'une des manifestations possibles d'un trouble plus général ou a-t-on raison de la considérer comme un mal en soi ?

Au travail, avec des amis ou en famille, une personne est fondamentalement la même. Une exigence de "zéro défaut", une volonté de plaire, de réussir, d’aplanir les difficultés, l’évitement du conflit, sont des expressions de la personnalité. Ils s’expriment dans tous les comportements de la vie. La manière d’être d’une personne au travail est bien rarement différente de sa manière d’être dans les autres sphères de sa vie. Au travail, on s’efforce de lisser les aspérités. L’excès de travail contribue à affaiblir ses défenses. Le vernis social peut s’effriter. En période de difficulté, les collègues peuvent être surpris de découvrir ce qui se cachait derrière le vernis. Mais la structure était là, masquée par des conventions sociales. A l’ère de l’évaluation à 360 °, des bench markings, du zéro défaut, il y a une culpabilisation importante dans le travail.

La demande des organisations est de faire toujours plus avec moins de moyens. Certaines personnes peuvent s’adapter pour survivre à ces conditions, en se protégeant d’un excès de travail. Certaines personnes, très exigeantes avec elles-mêmes, vont vouloir en faire toujours plus, se culpabiliser de ne pas arriver à répondre à des demandes, fussent-elles excessives. Ce sont les travailleurs trop exigeants avec eux mêmes qui sont les plus exposés à des tensions insupportables. Ils vont travailler trop pour satisfaire la demande, rejouant là l’enfant parfait qui veut satisfaire la demande d’un parent exigeant. Confrontés à une situation d’impuissance, toutes sortes de difficultés peuvent s’exprimer. La dépression est une des modalités d’expression de la souffrance au travail. Face à une dépression, chacun tente de faire face.

Certains vont trouver un appui dans les relations aux autres, d’autres vont s’isoler, d’autres encore vont chercher des compensations dans une alimentation excessive, de l’alcool, des médicaments, voire des toxiques. On rejoue au travail des liens que l’on peut nouer avec sa famille, ou avec un objet d’investissement. Pour certains, la séparation est possible, pour d’autres elle peut conduire à un puits très profond. L’organisation du travail peut être un cadre où s’expriment des difficultés comme une angoisse de séparation. Si on prend pour exemple un licenciement pour raison économique, les personnes sujettes à ces angoisses trouveront le licenciement insupportable et tomberont dans une dépression profonde. Leur estime de soi chutera et elles sentiront une forme de deuil car elles seront séparées de leurs collègues et de leur entreprise. Chaque personne réagira différemment en fonction de ses ressources propres, de son histoire et de sa capacité à se séparer de ses collègues, comme elle se séparerait de sa famille ou de son/sa compagne/compagnon.

Quelles peuvent être les conséquences de cette découverte sur la prévention ou le traitement de l'addiction au travail ?

Quelqu’un qui “décompense” au travail, dans une situation de tension insupportable, exprime un symptôme, un trouble psychique qui aurait peut être pu s’exprimer dans une autre situation de tension. Une prise en charge dans le cadre du travail peut produire des bienfaits dans les autres aspects de la vie. A partir du moment où on travaille sur la prévention de l’addiction au travail, on aide la personne dans les autres composantes de sa vie psychique et par voie de conséquence, de sa vie. Le fonctionnement de la personne au travail, témoigne du fonctionnement de la personne et de sa vie en général.  Travailler en amont de l’addiction est hautement souhaitable.

Inversement, en quoi ces résultats sont-ils susceptibles d'aider à mieux traiter d'autres troubles psychiques ? Comment ?

La personne au travail n’est pas différente de la personne en dehors du travail. Les modalités d’expression peuvent être différentes mais les ressorts psychiques sont les mêmes. Sous la surface, au travail, comme à la maison, la personne reste la même. Si une personne est colérique au travail, probablement l’est-elle dans les autres compartiments de sa vie. Si une personne a besoin d’autonomie au travail, elle en aura aussi besoin dans sa vie. Encore une fois, repérer une difficulté au travail permet de repérer une difficulté personnelle. L’analyse de la difficulté au travail, d'une personne, fut-ce une addiction, l’aidera dans tous les comportements de sa vie.  

L’addiction au travail est l’expression d’une exigence très forte qui peut encombrer la personne dans bien d’autres circonstances de sa vie. Une addiction se constitue très tôt. Elle doit être prise en compte très sérieusement. Pour en comprendre les ressorts et s’autoriser à s’en détacher, le temps est un facteur clé. On prend le temps de comprendre pourquoi cette personne est devenue "accro" à son travail. Alors il sera possible de déconstruire certaines exigences, de se séparer d’une impossible perfection, et de construire une vision confortable de sa place au travail.

Propos recueillis par Thomas Gorriz

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