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Et le vrai sujet qui aurait dû être posé au bac philo 2018 est...: comment contrôler les flux migratoires sans perdre notre âme ?
©LOUISA GOULIAMAKI / AFP

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Et le vrai sujet qui aurait dû être posé au bac philo 2018 est...: comment contrôler les flux migratoires sans perdre notre âme ?

C'est certainement le vrai dilemme que vont devoir affronter les Européens les prochaines années : comment gérer la question migratoire ? Sur quelles valeurs se fonder ? Mercredi 20 juin, c'est la Journée mondiale des Réfugiés.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Laurent Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Atlantico : Selon un sondage IFOP Pour Atlantico 58% des Français ne sont pas favorables au fait d’accueillir  une partie des migrants répartis sur les côtes grecques et italiennes. Dans de nombreux pays européens, notamment en Allemagne et en Italie, la question des migrants est une source de fortes dissensions. De telles dissensions ont lieu également aux Etats-Unis où, sous prétexte de s’attaquer à la question migratoire l’administration Trump sépare les enfants de leurs parents en balayant les valeurs d’humanité défendues par l’Occident. Cette question des migrants ne pose-t-elle pas un problème philosophique ?  Et ce problème ne vient-il pas de ce que deux logiques sont en présence à savoir 1 la logiques des valeurs de l’Occident symbolisées par les droits de l’homme, le respect de la dignité humaine, l’accueil et l’hospitalité, 2. Le désir des populations occidentales de préserver leur identité et de sauvegarder les équilibres économiques, sociaux et politiques face à l’afflux des migrants, au trafic lié à la vague migratoire, à l’effet d’appel que provoquent l’accueil et l’hospitalité, aux troubles politiques que cet effet engendre ? Est-il possible de concilier le respect du droit d’asile avec le souci de conserver son identité et le souci de conserver son identité avec le respect du droit d’asile ?

Bertrand Vergely : La vague migratoire à laquelle nous assistons depuis plusieurs années pose la question de savoir jusqu’où il est possible d’aller. Jusqu’où peut-on fermer ses frontières et repousser ceux et celles qui viennent chercher un asile en Europe ? Jusqu’où est-il possible d’ouvrir ses frontières en accueillant tous ceux et toutes celles qui désirent trouver un asile en Europe ?

L’idée est qu’en encadrant l’immigration on parviendra à concilier le préservation de son identité et le devoir d’hospitalité. Au Canada c’est ce qui se passe à travers le concept d’immigration choisie. 

Ce qui est possible pour le Canada ne l’est pas pour l’Europe. Le Canada est loin de l’Afrique, du moyen Orient ainsi que de l’Asie centrale. Pour ces contrées Il n’est accessible que par air. Ce qui limite m’immigration de masse. L’Europe est proche de ces contrées et est accessible par terre ou assez facilement par mer.  

Plus généralement, deux choses empêchent de concilier ces deux exigences. D’abord le nombre. On peut accueillir quelques milliers de demandeurs d’asile par an. Quand on a affaire à des centaines de milliers d’entre eux qui déferlent par an, la question de l’accueil devient un casse tête. Submergé par cette vague on ne sait pas quoi faire, comment faire ni avec quels moyens. 

 En outre, il y a le choc des cultures. On peut accueillir des populations qui s’intègrent. Mais, comment faire quand elles ne s’intègrent pas voire même quand elles ont décidé de ne pas s’intégrer ? 

D’où la question philosophique qui est posée à savoir celle des limites de l’hospitalité, cette question plongeant au cœur des racines chrétiennes de l’Europe ainsi que de l’héritage des Lumières. 

Le christianisme a comme vocation de s’adresser à tous en dépassant les clivages communautaires. Dans l’Évangile c’est l’image du bon Samaritain qui incarne cet idéal (Luc 10, 29-37).Avec ce qui se passe actuellement, constatons le, cette image est quelque peu bousculée. Quand on a affaire à un appel de détresse il est juste de porter secours et d’accueillir. Mais quand on a affaire à des gens qui ont décidé de s’installer chez vous, que faire ? Est-on encore dans l’appel à l’aide ? Une invasion est-elle un appel à l’aide ? N’est-elle pas autre chose  qu’il convient de nommer autrement ? La preuve. Il est question aujourd’hui de trier les migrants et de procéder à des retours à la frontière. Et ce parce que les autorités font la distinction entre demande d’asile pour raisons politiques et immigration économique.  La vague migratoire n’est pas simplement liée à la détresse politique. Elle est liée aussi au désir de profiter de l’attractivité de l’Europe. Des associations chrétiennes, des ONG, des mouvements politiques ne font pas la différence. Au nom de l’Évangile ils proposent d’abolir les frontières. Sont-ils fidèles à l’esprit de l’Evangile ? Où est-il dit que, quand quelqu’un a décidé de venir vivre chez vous on est sommé de lui obéir ? Si un monastère accueille les voyageurs au nom de l’hospitalité en ouvrant ses portes il ferme aussi ces dernières, l’étranger qui est accueilli étant prié de respecter les règles du monastère en ne faisant pas sa loi. La question qui se pose aux chrétiens est celle de savoir ce que signifie l’accueil de l’autre. Accueillir l’autre est-ce accepter d’être envahi par lui ? L’Evangile ne dit pas ça. Certains chrétiens ont du mal à le comprendre. 

Par ailleurs, il n’y a pas que le christianisme qui est bousculé par ce qui se passe. L’héritage des Lumières est bousculé lui aussi. Quand le droit d’asile a été pensé il a été pensé dans le cadre de la répression politique. Pas pour une immigration de masse pour des raisons économiques. Aujourd’hui, constatons le, la question du droit d’asile et du demandeur d’asile est celle de savoir s’il ne va pas falloir penser à un devoir du demandeur d’asile et pas simplement à un droit. Déjà en Allemagne c’est ce qui est en train de se produire, aucun migrant accueilli ne faisant ce qu’il veut. En France, nous avons du mal à envisager cette perspective, le migrant étant pensé comme n’ayant aucun devoir, simplement des droits. En Allemagne les migrants sont pris en main, placés dans des villes et des villages et obligés de suivre des cours de langue. Cet encadrement heurte notre sens du droit et de la liberté. Nous sommes les héritiers d’une culture qui est encore très marquée par le climat utopique de la pensée 68. Pendant cinquante ans nous avons confondu utopie et philosophie en décrétant qu’était philosophique le fait d’être utopique, être utopique étant faire preuve de philosophie. Aujourd’hui, la question qui se pose à nous est la suivante : cette confusion entre utopie et philosophie est-elle encore pertinente ? Être philosophe, faire preuve de philosophie, cela ne va-t-il pas passer par le fait d’arrêter d’être utopique ? 

Laurent Chalard : Dans le monde, il existe deux postures face à la question de l'immigration. Il y a une posture dominante, qui considère que l'intérêt de l'Etat, qu'il soit mono ou pluriethnique, passe avant tous les autres intérêts. Cela sous-entend que l'intérêt premier d’un Etat est d'assurer la cohésion interne de ses populations et sa sécurité. Les personnes originaires de l'extérieur de cet Etat n'ont pas vocation à être considérées comme ayant priorité sur les gens qui sont à l'intérieur de l'Etat. Les règles ne sont donc pas les mêmes pour les personnes qui sont à l'intérieur que pour celles qui sont à l'extérieur. Il s’ensuit que  la structuration et la cohésion interne de la société est plus importante que des conditions humanistes au niveau de la gestion des flux de migrants à l'international. Cette posture domine, bien évidemment, dans les Etats autocratiques, tels que la Chine ou la Russie, mais aussi dans des Etats démocratiques d’Asie, comme le Japon ou la Corée du Sud, ou d’Europe orientale, comme la Pologne, ainsi que dans de nombreux autres pays de la planète, mais ce n'est pas une vision partagée en Occident.

La vision occidentale, très minoritaire à l’échelle du globe, est différente puisque celle-ci considère que les droits des individus sont plus importants que l'intérêt d'un Etat et que la cohésion de la société interne de cet Etat. S'il y a des flux de réfugiés qui fuient des pays pour diverses raisons, en particulier pour des questions de guerre, les pays en question se doivent de les accueillir au nom des droits de l'homme, quelles que soient les conséquences sur la cohésion de leur société. 

On voit bien ici que ce sont deux visions politiques et philosophiques totalement différentes. La vision dominante est celle où la cohésion interne de la société prime alors qu'en Occident, c'est l'intérêt de l'individu qui prime. Cette différence est très intéressante parce qu’elle nous dit beaucoup de choses sur la société occidentale actuelle, nous montrant que l'individualisme a pris le dessus sur le collectif. L'idée de nation, de partage de valeurs communes, a pris le dessous sur l'individu. Un individu, quel qu'il soit et d'où qu'il vienne, a des droits et l'Etat d'une société développée se doit de remplir ses devoirs vis à vis de lui. C'est une vision universaliste et post-étatique, dont l’Union Européenne constitue l’exemple-type. Cette opposition est relativement récente puisqu’elle n’a pas toujours existé, pouvant s’expliquer par le traumatisme des dérives sanguinaires de l’Etat-Nation en Europe avant 1945 et le triomphe de l’individualisme produit de la société de consommation.

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Y a-t-il des philosophes qui se sont penchés sur cette question ? Qui sont-ils ? Et comment s’y prennent-ils  quand elle leur est posée ? Quels philosophes ?

Bertrand Vergely : Très marqués par la pensée 68 les philosophes sont aujourd’hui encore dans l’utopie et rêvent d’une abolition des frontières. Quand il est question d’identité et de préservation de son identité, ils se hérissent, l’identité étant perçue comme un modèle que l’on veut imposer. Il faut pouvoir se donner l’identité que l’on veut, est-il dit.  Notamment en matière morale et sexuelle. C’est ce que rappelle Judith Butler et la théorie du genre. Ce qui débouche sur des paradoxes. Ainsi, se vouloir français est considéré comme particulièrement conservateur voire dangereux en introduisant un repli identitaire jugé pré-fascisant. En revanche, se vouloir musulmane en portant le voile est considéré comme un acte d’émancipation, acte défendu par des féministes athées.  

     Je n’ai pas vu de philosophes s’attaquer vraiment à la notion d’identité en essayant de lui redonner un fondement. Pour l’instant nous en sommes à des balbutiements prometteurs comme l’essai d’Alain Finkielkraut consacré à l’identité malheureuse, celui de Régis Debray faisant l’loge des frontières ou bien les réflexions de Peter Sloterdijk sur le parc humain et la déportation mondiale. On a beaucoup parlé de la différence et de l’autre. On en parle encore beaucoup. Il n’y a rien sur l’identité et le même. Cela vient de ce que la philosophie héritée de Mai 68 ne veut pas entendre parler de noyaux d’être stables et donnés. Elle ne veut pas entendre parler d’essence, la seule identité admissible étant celle que l’on se donne, le seul fondement acceptable étant la liberté et non l’essence.  Je crois que l’on commencera à répondre à la question que pose l’immigration de masse qui a lieu aujourd’hui quand on sera en mesure de répondre à la questiond e savoir c e que être français veut dire Quand on sait qui on est on est calme, serein, fort. Quand on ne sait pas qui on est, perdu, angoissé parce que perdu, on dérape. La crispation identitaire ne vient pas de ce que l’on a une identité mais de ceu que justement on n’en a pas. Aujourd’hui, qui est dans la crispation identitaire ? Des marginaux qui n’ont pas d’identité, qui n’en ont plus, qui n’en ont jamais eu. 

Quels pourraient être  les principes politiques permettant de résoudre la contradiction entre accueil de l’autre et souci de soi ? 

Bertrand Vergely : Dans cette affaire un seul principe permettra de faire face à cette situation : une volonté ferme et assurée. Actuellement, constatons le, nous évoluons dans le chaos du fait du non-dit. Nous sentons bien qu’il faudrait surveiller les frontières, renvoyer les migrants illégaux (il est question aujourd’hui d’interdire ce terme afin de le remplacer par celui d’irrégulier), avoir une politique de démantèlement des réseaux de passeurs qui exploitent les migrants, agir sur place en Afrique, au moyen Orient et en Asie centrale de façon européenne afin de supprimer la violence, la pauvreté et le chaos qui poussent à l’exil. Rien n’est fait. Rien n’a été fait. Cela fait des années que l’on parle des migrants. Rien n’a bougé. Nous ressemblons à des gens qui, lors d’une rue, regardent tétanisés  l’eau monter au rez-de-chaussée de leur maison en espérant un miracle. On pourrait agir. On ne fait rien que répéter sur un mode incantatoire « Europe. Europe ». À la base de cette paralysie il y a la peur de ne pas apparaître aux yeux des réseaux sociaux et des associations humanitaires  comme bon, hospitalier, chrétien, ouvert à l’universalité comme les Lumières.  Dans la plupart des pays du monde il est hors de question d’y rentrer comme on veut. En Europe, si. Cette facilité vient de e que l’Europe a été culpabilisée et l’est encire par un discours qui lui fat honte d’être e qu’elle est à savoir un havre de paix, de démocratie et de prospérité. L’Europe devrait avoir honte d’être riche, prospère, démocratique. Elle devrait demander pardon d’être devenue ce qu’elle est et pour se faire pardonner elle devrait ouvrir ses frontières. Le résultat de dette culpabilisation se lit devant nous. On n’ose rien faire. On laisse s’installer des centaines de milliers d’hommes et de femmes dans la plus parfaite illégalité. Forcément, quand ils vivent en France depuis des années et que leurs enfants sont scolarisés, les renvoyer chez eux est un crève-cœur. Nous prétendons être un État de Droit. Or, nous laissons la loi se faire bafouer en permanence. Dans le Sud de la France un agriculteur a été condamné par la justice parce que pris de pitié pour les migrants il avait décidé d’organiser leur passage en France. Cette condamnation a été jugée comme un scandale. Mieux, cet agriculteur a été invité au festival de Cannes où il a monté les marches du palais des Festivals comme une star. Cet agriculteur bafoue ouvertement la loi. Que se passe-t-il ? On l’applaudit comme un acteur de cinéma. Comment être pris au sérieux par les autres si soi-même on ne se prend pas au sérieux ? Pendant longtemps une partie des intellectuels et des politiques ont été très compréhensif s à l’égard du terrorisme. Témoin Sartre allant voir Andreas Baader dans sa prison en Allemagne. Jusqu’à ce que le ton change à la suite des attentas au Bataclan et à Nice. Là, d’un commun accord, on a cessé d’être compréhensif en décidant d’être ferme. Un jour, on cessera peut-être d’applaudir comme des stars ceux qui bafouent la loi et organisent le passage illégal de migrants en France. 

En définitive, où se trouvent le bien et le mal dans cette affaire ? Entre la dureté qui consiste à séparer les enfants de leurs parents sous prétexte de régler la question migratoire et la générosité qui appelle à l’ouverture des frontières en refusant de voir les conséquences d’un tel geste s’il avait lieu où se trouve le juste milieu ? 

Bertrand Vergely : Quand on essaie de trouver un juste milieu entre dureté et hospitalité, ça ne marche jamais. Étant trop dur aux yeux de ceux qui rêvent d’hospitalité et trop hospitalier aux yeux de ceux qui parlent de dureté on mécontente tout le monde. Le ni ni comme le centrisme ont toujours été une attitude de fuite bien résumée par celui qui annonce triomphalement qu’il a pris une décision ... celle de n’en prendre aucune. Il faut être lucide. La question du migrant ne se trouve pas simplement en dehors de nous dans le flot des migrants qui débarquent chaque jour sur les côtes grecques et italiennes. Elle se trouve en nous. Avons nous oui ou non envie de vivre ? Avons nous oui ou non comme projet de nous respecter et de nous faire respecter ? Si nous savons ce que nous voulons nous ne nous laisserons pas envahir. Si nous ne nous laissons pas envahir nous pourrons non seulement nous aider utilement mais aider les autres utilement les autres. Vous avez demandé quem philosophe peut nous aider dans la situation que nous traversons ? Il y en a un. Il s’agit d’Emmanuel Kant. Pendant des siècles la philosophie a discuté pour savoir où se trouvait la réalité. Dans l’idéal ou dans l’expérience ? Kant a libéré la pensée quand, refusant de se prononcer pour l’idéal contre l’expérience ou pour l’expérience contre l’idéal, il a montré que la réalité se trouvait dans les limites. Quand on se donne des limites tout est pertinent. Que ce soit l’idéal ou l’expérience. La Californie se reconnaît dans le slogan No limit. Elle croit et fait croire que c’est la liberté. Ce n’est pas la liberté mais la violence. Aujourd’hui, l’heure de la vérité a sonné. Nous avons rendez-vous avec notre destin. Allons nous avoir le courage de nous donner des limites et pour cela de savoir ce que nous voulons ? Si nous le voulons ce sera la paix et la sortie de la crise migratoire. 

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