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Les magiciens trompent notre cerveau
Les magiciens trompent notre cerveau
©Flickr commons

Abracadabra!

Voilà ce qu'il se passe dans notre cerveau lorsque l’on regarde un tour de magie (et qu'on n’y voit que du feu)

Mais comment diantre cet homme a su que j'avais pioché un as de trèfle ... Les magiciens et autres prestidigitateurs n'ont pas leur pareil pour nous berner et nous surprendre. Mais leurs techniques s'expliquent facilement grâce aux sciences cognitives. Et à notre attention (très) limitée.

J. Kevin O'Regan

J. Kevin O'Regan

J. Kevin O’Regan est ancien directeur du Laboratoire Psychologie de la Perception - CNRS, Université Paris Descartes. Il oriente ses intérêts vers la psychologie expérimentale, et a rejoint le CNRS pour étudier les mouvements oculaires pendant la lecture. En 2011 il a publié “Why red doesn’t sound like a bell” chez Oxford University Press. Il vient d’obtenir une importante subvention européenne pour avancer l’approche sensorimotrice de la conscience.

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Atlantico : Quels sont les mécanismes psychologiques utilisés par les magiciens pour tromper les spectateurs ? Comment jouent-ils avec notre perception ?

J. Kevin O'Regan : Le travail essentiel du magicien consiste à exploiter le fait que les capacités attentionnelles des êtres humains sont extrêmement limitées. Deux types de phénomènes attentionnels sont exploités par les magiciens : l'attention exogène et l'attention endogène.

L'attention exogène est une forme d'attention déterminée par ce qui vient du monde extérieur. Elle n'est pas sous le contrôle de notre volonté, elle est happée par des évènements extérieurs brusques comme des flashs de lumière, des bruits soudains, ou par des stimulations très saillantes (grandes, lumineuses, contrastées, rapides... etc.). L'exemple classique, c'est le pickpocket : il accapare votre attention exogène en posant subitement sa main sur votre épaule : votre capacité attentionelle étant limitée, vous ne remarquez pas que, par ailleurs, son autre main dérobe en douce votre portefeuille. C'est d’une manière analogue que le magicien attire votre attention par un geste saillant, très visible, qui vous empêchera de voir en même temps un geste qu'il fait plus discrètement avec son autre main. Il peut ainsi cacher une pièce de monnaie dans sa poche pendant qu'il agite cette autre main qui vous captive. Beaucoup de tours dépendent de cette idée-là : l'attention est dominée par un changement saillant, brillant, rapide, et néglige un évènement simultané moins saillant.

L'attention endogène (venant de l'intérieur), est celle guidée par notre volonté, par ce qui nous préoccupe à l'instant, dans la construction de ce que nous percevons. Une vidéo a été créée sur ce constat : deux équipes de basket, l'une habillée de blanc et l'autre de noir, se passent une balle. On vous demande de compter le nombre de passes échangées entre les joueurs blancs. Vous êtes si concentré sur cette tâche que vous ne voyez pas, tant qu'on ne vous le dit pas, qu'un homme déguisé en ours fait du "moonwalk" au milieu du terrain de jeu. Ce phénomène, appelé cécité inattentionnelle, est aussi la troisième cause d'accidents de la route après la conduite en état d'ébriété et la conduite dans des conditions de mauvaise visibilité. C'est par exemple un motocycliste qui débarque sur votre droite dans une intersection : vous le regardez directement, mais vous ne le voyez pas. Vous lui rentrez dedans car votre attention est préoccupé par autre chose, peut-être votre plan pour la journée. Le fait que notre œil est posé sur quelque chose ne veut pas dire qu'on voit cette chose. Voir, c'est une construction basée sur des indices que l'on repère dans notre champ visuel et non pas une réception passive des informations qui se présentent.

Le fait que la perception est une construction, une histoire que nous bâtissons, et non pas un enregistrement de ce qui se trouve devant nous, est également exploité en magie. Le magicien jette une balle en l'air. Il l'envoie plusieurs fois de suite. Nous nous habituons à cette "histoire", et nous continuons de voir la balle qui monte malgré qu’à un moment le magicien ne jette plus la balle, mais la garde en main. Au milieu du vol nous nous rendons subitement compte qu’il n’y a pas de balle, et nous avons donc l’impression qu’elle s’est volatilisée en plein air. Le trucage du magicien peut donc consister dans le fait de nous amener à construire une histoire selon un axe donné, pendant que lui, le magicien agit subrepticement par ailleurs.

Par le fait d’exploiter les limitations de l’attention exogène et endogène, et par le fait de savoir que la perception est une construction et non pas un enregistrement, les magiciens ont compris avant même les cognitivistes le fonctionnement de la perception.

Est-ce qu'on y croit parce qu'on a envie d'y croire ?

Cela peut participer au phénomène, un peu comme l'hypnose : on a envie de subir quelque chose d'étonnant et on est prêt à le vivre. Mais je ne pense pas que cela joue un rôle essentiel. Le magicien est vraiment l'expert de la manipulation de l'attention et il peut amener même quelqu'un qui n'en a pas envie de subir cette manipulation. Le cerveau est prédisposé à construire une histoire qui explique ce que nous voyons, ce que nous ressentons. Nous avons tous cette prédisposition et le magicien l'exploite. Il nous mène le long d'un chemin, il construit une histoire perceptive en nous écartant de la vérité, en nous faisant croire en quelque chose qui est son tour de magie.

Qu'est-ce que cela nous apprend sur notre esprit, sur sa façon de fonctionner ?

Les cognitivistes commencent à s'intéresser à la magie car les méthodes des magiciens peuvent élargir nos connaissances sur les processus attentionnels. Les scientifiques peuvent s'en inspirer pour faire des recherches plus approfondies.

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