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Le remède contre le Covid et la récession, à savoir des politiques budgétaires et monétaires laxistes, sera-t-il pire que le mal, en réveillant l’inflation ?
Le remède contre le Covid et la récession, à savoir des politiques budgétaires et monétaires laxistes, sera-t-il pire que le mal, en réveillant l’inflation ?
©DANIEL ROLAND / AFP

Hausse des taux longs

Vers un krach obligataire mondial ?

Les politiques budgétaires et monétaires pour lutter contre la pandémie vont-elles réveiller l’inflation ? A l'échelle internationale, la montée du dollar et des taux longs américains menace les pays les plus fragiles comme le Liban ou le Sri Lanka.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Covid contre inflation : le remède sera-t-il pire que le mal ? Le remède contre le Covid et la récession, à savoir des politiques budgétaires et monétaires laxistes, sera-t-il pire que le mal, en réveillant l’inflation ? Une inflation qui pousse les taux longs à la hausse bien plus vite encore que les taux courts, et qui pèse ainsi sur une fragile reprise ? C’est la question du moment, pour les marchés et les investisseurs bien sûr, les politiques et les entreprises aussi, en fait pour tout le monde.

Les derniers chiffres ont de quoi inquiéter : les rendements des bons obligataires à 10 ans sont proches de 2% aux Etats-Unis contre 1,1% il y a un an, soit au niveau de début 2020, avant le COVID-19, face à une inflation à 7%. La situation est à peine meilleure en France : 0,7% pour le rendement, soit le niveau de début 2019, contre 0,1% en janvier 2020 avant la pandémie, face à une inflation à 2,9% (en attendant plus). Le temps où le COVID faisait si peur que les déficits budgétaires se finançaient pour rien, voire à des taux négatifs, autrement dit où il fallait payer pour financer le déficit public, est terminé. Mais le temps n’est pas encore celui où les nouveaux comptes seront faits, celui où les effets des hausses de taux d’intérêt seront calculés sur la croissance et l’emploi.

Hausse des taux longs jusqu’où, face à la montée de l’inflation, et avec quelle résistance de la bourse ? Le Royaume-Uni a déjà monté ses taux courts face à une inflation à 5,4% et va continuer, plus de vendre les bons du trésor que sa banque centrale détient, plus de monter les impôts, et la bourse semble y résister. Aux États-Unis dans deux mois il en sera de même, et la bourse, inquiète au début, semble se reprendre. En zone euro, dans quatre ou six mois, les taux courts devraient remonter, bien plus tôt qu’annoncé par Christine Lagarde elle-même, et les bourses semblent digérer le choc. Aujourd’hui donc, les bourses intègrent les hausses de taux longs, se disant que les entreprises ont fait une ample provision de dette gratuite, ce qui va maintenant les aider dans la reprise.

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Mais d’abord, d’où vient cette hausse des taux courts ?De la fin de la répression des taux longs : la liquidité se venge et reprend ses droits. Tout vient en effet de la fin des politiques de quantitative easing, où les banques centrales achetaient partout les bons du trésor nés des déficits budgétaires accrus liés à la pandémie, pour ne pas faire monter les taux longs, en même temps qu’elles finançaient largement les banques, pour qu’elles fassent plus de crédit moins cher. Mais cette liquidité, qui empêchait l’effondrement de l’économie au pire de la crise sanitaire, notamment avec les fermetures des activités de services, ne pouvait rester longtemps, oisive et inqiète, dans les trésoreries inquiètes des entreprises et des ménages. Elle devait reprendre ses droits et se tourner vers la dépense, réalimentant la reprise, tant attendue, de l’activité.

Ensuite, d’où vient cette hausse des prix ? Du fait que l’offre est en retard, et le restera. La liquidité alimente en effet la reprise de la demande plus vite que celle de l’offre. Tout se conjugue aujourd’hui : les congestions dans les ports pour transporter, depuis la Chine, les équipements nécessaires, le manque de puces électroniques, les hausses des prix du gaz et du pétrole, les difficultés à remodeler les chaînes de production, à réembaucher dans les usines et les services, plus les changements peut-être durables dans les modes de production, distribution et consommation. C’est ce retard de l’offre à répondre à des changements complexes, économiques, technologiques, psychologiques et sociaux, plus géopolitiques qui explique le réveil en cours de l’inflation, qui ne va donc pas cesser.

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Surtout, la hausse des taux longs n’est pas finie, face à la montée des besoins liés à la révolution technologique et aux engagements climatiques, au-delà des inquiétudes sur l’inflation. La réindustrialisation est une obligation européenne, pas seulement française, espagnole ou italienne. Ainsi, les besoins en semi-conducteurs devraient doubler d’ici à 2030, sachant que l’Union européenne, avec STMicro, ne produit pas de puces de la dernière génération. Il faudrait autour de 250 milliards d'euros pour rattraper le retard dans ce seul domaine, en ne parlant que d’argent, en supposant les ingénieurs qualifiés disponibles, et l’Europe met 43 milliards dans le Chips Act. Thierry Breton est clair : « si Taiwan n’était plus en mesure d’exporter, en trois semaines l’ensemble des usines du monde s’arrêterait ». Dans les pays avancés, le besoin d’épargne est énorme pour répondre à ce changement du monde, alimentant durablement les programmes d’emprunts en Europe, entre Commission et entreprises, donc faisant monter les taux longs.

Donc, puisque les bourses des pays avancés semblent résister, le risque de krach obligataire mondial viendra de la montée du dollar et des taux longs américains sur les pays fragiles, comme le Liban ou le Sri Lanka. Ce risque mondial dépasse nettement les inquiétudes sur un krach obligataire qui se propagerait depuis les pays avancés. Eux ont les moyens de le freiner et de l’absorber. Il n’en est pas de même pour les pays émergents.Eux vont devoir faire face à la montée des taux courts et longs d’origine américaine, donc faire face à la montée du dollar, avec les risques de tensions accrues sur les plus fragiles, endettés en dollars. Le FMI estime que six « pays à faible revenu » sur dix auront des difficultés à payer leur dette.

Ici, la hausse des taux actuelle est un signal à bien comprendre, même s’il est bien plus grave pour les pays dits « en développement ». La politique monétaire en zone euro devra faire son possible pour ralentir les hausses des taux courts et accompagner surtout une réécriture des critères de Maastricht permettant plus d’investissements de restructuration et de modernisation.

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