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©EVARISTO SA / AFP

Le point de vue de Dov Zerah

Vers un déclassement brésilien ?

Jair Bolsonaro a déclaré que le Brésil était en faillite. Il a imputé la responsabilité de la crise économique aux médias. Selon le président brésilien, le pays est ruiné parce que la presse aurait contribué à faire pression pour le déploiement de mesures strictes contre la pandémie. Dov Zerah décrypte la situation au Brésil.

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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Il est rare, extrêmement rare que le Président ou le dirigeant d’un pays reconnaisse, ou à plus forte raison déclare que son pays est en faillite ! Et bien Jaïr BOLSONARO n’a pas hésité à le faire il y a trois semaines, « le Brésil est en faillite, je ne peux rien faire. ». C’est la dernière manifestation de sa gestion calamiteuse de la pandémie après plusieurs épisodes.

  • Il a minimisé le phénomène, allant jusqu’à qualifier la maladie de « petite grippe saisonnière » ou de « virus alimenté par la presse ».
  • Il n’a pas hésité à s’afficher dans des rassemblements de très nombreuses personnes sans aucun respect des règles de distanciation.
  • Il a contesté le confinement et les mesures prises par les Gouverneurs des États, véritables décisionnaires en la matière dans cet État fédéral.
  • Il est même allé jusqu’à limoger son ministre de la santé, M. Luiz Henrique MANDETTA qui avait osé afficher ses désaccords avec la stratégie suivie au niveau fédéral.

Son arbitrage a été clair et assumé, accepter une surmortalité plutôt qu’une crise économique. Nonobstant ces dérives, sa popularité est exceptionnelle principalement grâce à l’aide d’urgence accordée pendant neuf mois à 68 millions de Brésiliens. Mais c’est la fin de ce dispositif dont la justification a conduit à la déclaration présidentielle sur la faillite du pays.

Depuis le début de la pandémie, c’est le premier responsable d’un pays à accepter d’arrêter un dispositif d’aide pour cause de contrainte budgétaire. Avec la pandémie, le déficit du budget fédéral a bondi de 5-6 % du PIB en 2018-19 à près de 15 % en 2020 ; dans le même temps, la dette publique fédérale a crevé la barre des 100 % du PIB.

Mais, le gouvernement fédéral est également l’objet de violentes critiques dont celles de la presse, et le Président BOLSONARO est l’objet d’une trentaine de procédures en destitution. Avec plus de 213 millions d’habitants, le Brésil vient de franchir la barre des 200 000 morts ; il est le second pays le plus touché au Monde par la pandémie après les États-Unis.

Par ailleurs, le Président est personnellement mis en cause pour les incendies. Avec 8 514 876 km², le Brésil est le plus grand État d’Amérique latine dont il couvre la moitié du territoire, et le cinquième au Monde. Depuis son installation, le 1er janvier 2019, les incendies de forêt ne cessent de se multiplier sur l’ensemble du territoire brésilien ; 222.798 incendies ont été dénombrés en 2020 dont près de la moitié en Amazonie, soit une augmentation annuelle record de 12,7 %.

Cette situation ne fait qu’empirer depuis deux ans, et cela est imputé au Président favorable à l’ouverture des zones protégées et territoires indigènes à l'exploitation minière et agricole. Pourtant, on est loin de la mobilisation internationale de l’été 2019 et le poumon du Monde brule dans le silence, l’indifférence. D’origine humaine à 90 %, les incendies accentuent la déforestation pour faire pousser du soja et développer l’élevage de bovins.

Après avoir été un des pays émergents phare du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), le Brésil doit faire face depuis une dizaine d’années à de nombreuses crises.

Le grand déballage sur l’omniprésence de la corruption révélée avec tous les investissements de Petrobras qui auraient fait l’objet de surfacturations et donné lieu à des commissions de 1 à 3 % versées aux partis politiques. Plus de 3 Md€ de pots de vin auraient été distribués au cours de la dernière décennie. Cette caisse noire aurait été constituée avec la complicité active des « quatre sœurs », les quatre grands de la construction civile brésilienne.

Les années Lula apparaissent a posteriori sous un jour plus obscur avec la corruption. Classé 69ème dans le classement de transparency international, le Brésil a été confronté au scandale de Petrobras mis en évidence dans le cadre d’une vaste opération intitulée « lava Jato », à savoir « lavage auto » ou « lavage rapide ». Cela a profondément déstabilisé le monde des affaires.

Le pays a aussi connu pendant plus de huit ans une grave crise politique. Depuis 2011, M. Lula da Silva défraie la chronique au Brésil avec une procédure judiciaire pour utilisation irrégulière de fonds publics, détournement de deniers publics à des fins politiques, perception de dons et honoraires d’entreprises. Plus de huit ans de procédures qui se terminent en prison ferme.

Mme. Dilma Roussef qui prend sa succession le 1er janvier 2011, a tout fait pour le protéger. Sans succès. Au terme d’une longue bataille juridique, elle a été destituée par le Sénat le 31 août 2016 pour maquillage des comptes publics. Les procédures contre elle ne se sont pas éteintes après son départ de la Présidence, et elle a été battue aux sénatoriales de 2018.

Son vice-Président, M. Michel TEMER prend le relais mais il n’a pas réussi à redresser la situation et il a refusé de se présenter à la présidentielle de 2018 remportée par M. Jaïr BOLSONARO. Huit ans d’incertitudes, de scandales, de procédures qui ont profondément remis en cause le modèle économique et la croissance brésiliennes.

Après avoir connu une croissance annuelle moyenne de 1,9 % dans les années 1990, de 3,4 % dans les années 2000, bien résisté à la crise de 2007-2008 avec 7,5 % en 2010, la mécanique brésilienne s’est déréglée depuis 2011.

La croissance annuelle de la neuvième économie mondiale, également première latino-américaine, a sévèrement ralenti : 2,7 % en 2011, 1 % en 2012, 2,5 % en 2013, avant d’entrer en récession au premier semestre 2014 ; 0,5 % sur cette année suivie de deux exercices 2015-16 de baisse à – 3,5 %. Après, la croissance a eu du mal à repartir et plafonne au cours des trois années 2017-19 autour de 1 %. Enfin c’est le plongeon consécutif à la pandémie avec un peu moins de 6 % en 2020.

Aux causes conjoncturelles, s’ajoutent les raisons structurelles. Le modèle brésilien s’essouffle. Le pays n’a pas profité des années fastes pour faire les réformes structurelles. Aussi, le retournement met encore plus en exergue les faiblesses du modèle : infrastructures insuffisantes ou dégradées, tensions sur le marché de travail qui accentuent le coût salarial, difficultés des conditions de vie en milieu urbain, systèmes éducatifs et sanitaires défaillants…sans compter une administration interventionniste, voire tatillonne, une organisation compliquée entre les différents échelons… Le Brésil manque de main d’œuvre et surtout de main d’œuvre qualifiée, mais il refuse toujours d’ouvrir ses frontières à cause d’un taux de chômage de plus de 13 %.

Face aux limites du modèle brésilien, les observateurs se remémorent la grave crise de change de la fin des années 1990, et les quatre années difficiles (1999-2003) qui ont suivi. Les années 2011-20 constitue la décennie perdue. La dépréciation continue du réal en est la manifestation la plus éclatante ; alors qu’un euro valait 3 reais en 2014, il s’échange aujourd’hui contre plus de 6,60 BRL ! Le doute s’est instauré et tant la gestion de Jaïr BOLSONARO que la pandémie ne permettent pas de rassurer les opérateurs économiques.

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