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Vacances chic ou vacances à sec : ce que ressentent ceux dont les enfants grandissent dans une classe sociale différente de la leur au même âge
©Jewel SAMAD / AFP

Ascenseur social

Vacances chic ou vacances à sec : ce que ressentent ceux dont les enfants grandissent dans une classe sociale différente de la leur au même âge

Les familles vont se retrouver en vacances, elles sont ensemble, et peuvent être confrontées à cette situation particulière.

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

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Atlantico : L'été, parents et enfants se retrouvent pour passer des vacances ensemble. Or, les moyens financiers des enfants sont parfois supérieurs à ceux de leurs parents, et inversement. Lorsque les enfants ont mieux réussi que leurs parents (ou inversement) comment le vivent ces derniers ? 

Pascal Neveu : Tel parent, tel enfant ? Pas toujours, même si le sociologue Pierre Bourdieu définissait le concept d’habitus. En effet, la possibilité de différer de son milieu social d’origine reste rare, du fait de la structuration identitaire et psychosociale. Chaque cas est unique et je me contenterai d'une observation clinique de nombreux cas où des patients m'ont exprimé leurs ressentis et pensées.

C’est comme si nous étions « condamnés » à vivre et à nous développer dans une même « bulle » socioculturelle. L’ascenseur social ne concernerait donc qu’un faible pourcentage de la population. D’une part parce que nous n’avons pas tous accès aux mêmes orientations de vie et de scolarité : par non connaissance de certaines écoles, par impossibilité financière… D’autre part, il peut exister une sorte d’interdit psychique à mieux réussir que ses parents, ce qui aurait valeur inconsciente de les tuer symboliquement, mais également penser que nous n'y avons pas droit.

En effet, l’accès à une strate supérieure peut provoquer un décalage intellectuel, financier, social, susceptible de créer un fossé d’interaction. Tout dépend de la façon dont l'enfant s'est senti grandir et évoluer.

Bien évidemment, et fort heureusement la fierté de parents de voir ses enfants réussir existe bel et bien. Mais tout reste très subjectif, et dans une société assez insécure sur le plan professionnel, il est souvent moins angoissant de rester dans une sorte de zone de confort.

Elle n’engendre pas toujours des complexes d’infériorité, mais elle peut parfois amener à des commentaires tels que « n’oublie pas d’où tu viens ! », crispant les relations entre parents et enfants.

A l’inverse, ne pas réussir aussi bien que ses parents (par exemple des familles de médecins, notaires, acteurs…) peut engendrer des phrases assassines telles que « tu es un raté, le déshonneur de la famille ! ». Raison pour laquelle la systémique familiale va « imposer » inconsciemment un mimétisme de réalisation.

Le plus important reste de parvenir à être en accord avec soi-même. Quelle différence entre une belle réussite, une meilleure réalisation… et finalement une vie que nous avons choisie librement et qui nous rend heureux ?

Pour autant la problématique financière reste un sujet central. Pour quelle raison ? Tout simplement car l’argent représente l’accès à l’indépendance de l’enfant envers ses parents. Elle a pu être une monnaie d’échange afin de récompenser des bons services, des bons comportements, des bonnes notes… L’argent est au cœur des relations humaines.

Le fait d’avoir réussi, ou ne pas avoir réussi est déjà une marque de reconnaissance narcissique et identitaire face au parent, un jugement très important… nous renvoyant à l’idéal que les parents projetaient sur leur enfant. Lacan écrivait « Nous sommes pensés, nommés et dits avant que d’être »… mais sommes-nous « fidèles"  à ce qu’ils avaient imaginé, à ce qu’ils espéraient ?

Certains enfants remercieront leurs parents en leur "offrant " des vacances, n'y mettant pas en jeu l'aspect financier. Souvent les parents ont du mal à l'accepter car restant psychiquement dans cette configuration où le parent protège l'enfant. Sauf que la donne à changé depuis la réalité de la dépendance des parents, pris en charge par les enfants. Il est compliqué de se débarrasser du symbole argent dans notre société.

Quand l'enfant appartient à une classe sociale plus ou moins aisée que ses parents, quelles peuvent être les réactions de ces derniers sur le plan intérieur ? Lorsqu'il s'agit d'un enfant qui a mieux réussi socialement, la fierté parentale est-elle de mise ou cela peut-il faire naître une certaine jalousie ? A contrario, si l'enfant évolue dans un cercle moins aisé, cela peut, il donner lieu à une forme de rancœur ? 

C'est bien là l'enjeu ! De l'enfant à l'adulte.  Ou comment ce que nous avons vécu enfant retentit sur l'adulte et sa relation aux parents. Tous les cas de figure sont envisageables. De l'enfant revanchard qui va incriminer ses parents en les traitant de loosers, au père de famille qui va reprocher à son enfant une réussite les dévalorisant, en passant par une fierté où les parents auront, pardonnez l'expression, reçu un retour sur investissement, plus poétiquement une "récompense" suite aux années d'accouchement de l'être en devenir... tout est possible!

J'ai suivi des analysants qui ne racontaient pas leur vie, donc cachant la vérité, car ne voulant pas blesser leurs parents, d'autres ne supportant pas les commentaires élogieux de leur « réussite » qu'ils ne qualifiaient pas ainsi. Et que dire lorsqu'ils forment un couple et que la belle-famille sera d'un autre niveau socioculturel ?

Je ne pense pas qu'il s'agisse réellement de jalousie ou de rancoeur. Cela nous renvoie avant tout à cet idéal projeté par les parents dès la conception. Il suffit d'entendre les rêves des femmes enceintes, les projections des futurs papas... et le désir de transmission !

Finalement il s'agit surtout de pouvoir penser l'autre dans sa différence, précisément la façon dont nous l'avons pensé et ce qu'il est advenu. Advenir nous ramène au chemin que nous ne pouvons prédestiner. Le préfixe "ad", vers... laisse une liberté d'évolution ou non qui n'appartient pas aux parents, face à laquelle ils sont confrontés.

Par la suite nous avons pu observer des familles, et osons le terme lignées..., dont le résumé est « la génération suivante a déconstruit ce que nous avions construits, mais il reste notre nom et cette dynamique de maintien du nom. » Autrement dit, même si la glorification d'une réussite l'emportera... le dénigrement ne sera pas officiel... le tout restant une sorte de loterie face au maintien du Nom. Tout cela nous renvoie au Nom, à la famille, aux contraintes et enjeux.

Combien de films ont exploité ces sujets ?

Enfin, du point de vue de l'enfant, quelle peut être sa réaction ? Une meilleure réussite est-elle la source de fierté donnant lieu à, par exemple, de la générosité ou au contraire a-t-il honte de ses parents ? Dans un scénario inverse, et si ses moyens sont bien inférieurs à ceux de ses parents peut-il en venir à couper les ponts, par honte ? 

Il suffit de lire la couverture d'un magazine ce mois-ci concernant ceux qui ont fait la France via leur Nom. Ce qui contraint, oblige à la fois soi mais aussi les enfants.Or il existe dans notre monde bouleversé nombre d'enfants devenus adultes qui ont besoin de leurs parents. Quelle difficulté pour eux à demander 1000€, quel sentiment de honte, d'échec... Celles et ceux qui maintiennent un salaire équivalent ne se posent pas de question.

Dès que nous changeons de pallier, supérieur ou inférieur, une forme de comparaison et de compétition se met en place, biaisant l'interaction. Il y aura donc différents types d'attitudes réactionnelles:

- une continuité de la relation, parce que la différence de « migration sociale » n'aura pas d'impact, la systémique familiale tirant bénéfice de l’apprentissage d’un nouveau modèle social
-   un éloignement suite à des conflits d'opinion (politique, idéologique..), à une non compréhension de la différence, soit également le désir des enfants de protéger les parents suite à ce fameux fossé de vie et un rapprochement avec une belle-famille qui semble plus en accord.

Suite à de nombreuses paroles livrées et libérées sur ce sujet, j'ai toujours été surpris que 3 thèmes de conflits ressortent à chaque fois:

•   l'argent
•   la réputation du Nom de famille, du Père
•   la non connaissance de l'autre devenu « étranger »

Nous sommes finalement face à ces sujets si humains, touchant notre existence et les liens qui nous y rattachent. 

Pour autant l'argent singularise les relations. Prenons par exemple cette affiche lors d'une conférence. L'enfant quittant le domicile, la mère disant au père: « l'argent n'est rien... ce dont il a besoin c'est d'amour ». Et de fait, si nous réfléchissons bien  sur le fait de la transmission… Raymond Queneau écrivait : « Il vaut mieux que les enfants rougissent des parents que les parents des enfants ».

Ce qui signifie qu’enfants et parents doivent se laisser libres de ce qu’ils sont et s’affranchir d’enjeux orgueilleux  tel l’argent.

L’amour est tout.

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