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Ces six dernières années, le dollar américain a connu une tendance à la baisse face au yuan, creusant un trou dans les comptes en dollars de nombreux Chinois.
Ces six dernières années, le dollar américain a connu une tendance à la baisse face au yuan, creusant un trou dans les comptes en dollars de nombreux Chinois.
©Reuters

Planche à billets

Une mère de famille chinoise porte plainte contre la politique monétaire américaine : sommes-nous face à l'étincelle qui va déclencher le grand incendie des banques centrales ?

Alors que le dollar américain connaît une tendance à la baisse face au yuan, creusant un trou dans les comptes en dollars de nombreux Chinois, une mère de famille, refusant de tirer un trait sur ses pertes, a décidé de porter plainte auprès d’un tribunal local contre la Réserve fédérale américaine.

Simone  Wapler et Mathieu Mucherie

Simone Wapler et Mathieu Mucherie

Simone Wapler est rédactrice en Chef desPublications Agora (analyses et conseils financiers). Elle est l'auteur de "Pourquoi la France va faire faillite: et ce que vous devez faire pour en sortir", paru chez Ixelles Editions en mai 2012. Elle a récemment publié Comment l'Etat fait main basse sur votre argent (Ixelles).

 

Mathieu Mucherie est économiste de marché sur Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

 

 

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Atantico : Ces six dernières années, le dollar américain a connu une tendance à la baisse face au yuan, creusant un trou dans les comptes en dollars de nombreux Chinois. Une mère de famille, refusant de tirer un trait sur ses pertes, a décidé de porter plainte auprès d’un tribunal local contre la Réserve fédérale américaine. Cette affaire pourrait-elle être l’étincelle capable de déclencher l’incendie des banques centrales ?

Simone Wapler : J’y vois une anecdote riche de deux enseignements. En premier lieu, le dollar – comme toute monnaie fiduciaire – n’est pas un instrument apte à conserver de la valeur dans le temps. En deuxième lieu, il est très imprudent de vouloir épargner (je n’ai pas dit investir) dans une monnaie qui n’est pas celle dans laquelle on dépense pour sa vie courante. Ce que notre madame Chang vient de découvrir n’est pas autre chose que la répression financière et Ben Bernanke doit se tordre de rire entre deux passes de sa planche à billets qui en crache pour 85 Milliards de dollars par mois. Car finalement, l’objectif est atteint : appauvrir les créanciers qui détiennent du dollar.

Mathieu Mucherie : C'est typiquement une affaire médiatique parce que les Chinois ont une monnaie non convertible et ce sont les Américains qui devraient se plaindre, car ils ne peuvent pas déposer d'argent sur un compte en Chine.

C'est normal qu'une monnaie d'un pays comme les Etats-Unis se déprécie face à une monnaie d'un pays émergent. Le scandale c'est que les Chinois contrôlent l'appréciation de leur monnaie. Rappelons-nous difficultés causées en 1994 lorsque les Chinois ont décidé de dévaluer monstrueusement. Les Chinois mènent une politique mercantiliste et le jour où ils passeront à une réelle économie de marché en se dotant d'une monnaie convertible, il est évident que le Yuan sera beaucoup plus fort. En attendant cela aide beaucoup le consommateur américain qui peut récupérer le travail des esclaves pas cher dans les walmart. En gros, le gouvernement chinois subventionne le gouvernement américain.

Les banques centrales réussissent-elles encore à remplir leur mission à savoir assurer la stabilité des prix, tout en préservant la croissance, l’emploi et en assurant la stabilité financière ?

Simone Wapler : Peste, à vous lire, les banques centrales sont des dieux (déesses) de l’économie, omniscientes et omnipotentes ! Rappelons pourtant que la Fed est une entreprise privée au service de la stabilité bancaire des établissements américains. La BCE est une administration au service de la "monnaie unique", une créature technocratique loin d’être la "monnaie commune" dont certains rêvaient. La Banque du Japon et la Banque d’Angleterre sont des administrations au service de leurs gouvernements respectifs.

Mathieu Mucherie : S'il est question de la stabilité des prix et des services, alors oui les banques centrales ont réussi à remplir leurs missions. La stabilité financière, non. Les banques centrales ont une mission de stabilité des prix au sens étroit du terme, c'est-à-dire les prix des biens et des services. Leur mission ne comprend pas la stabilité du prix des actifs et de l'immobilier dans une économie de marché, mais nous allons y arriver.

Pour le reste, il ne faut pas que les banques centrales aient un mandat trop large. Stabilité des prix et stabilité des marchés financiers, c'est déjà beaucoup. Parmi les banquiers centraux, il y a ceux qui agissent de façon transparente, dans les règles, et qui sont soumis à l'interrogation du pouvoir politique. C'est plutôt le modèle de la Fed et le modèle de la Banque d'Angleterre. D'un autre côté, il y a ceux qui rendent peu de compte, qui sont très opaques et qui développent leurs propres objectifs, c'est plutôt le modèle continental européen, ou le modèle chinois.

Alors que la politique monétaire de la BCE est par beaucoup considérée comme une anomalie, des doutes ont également commencé à émerger aux Etats-Unis quant à l'efficacité des options de politiques monétaires de la Fed. Les banques centrales savent-elles encore ce qu'elles font ou naviguent-elles complètement à vue ?

Simone Wapler : Les banquiers centraux admettent eux-mêmes se livrer à une expérimentation dangereuse. Cela ne figure pas que dans les minutes de la Fed.

Manuel Barroso, président de la Commission européenne en octobre 2011, au moment de la faillite grecque acte II : "Nous sommes entrés dans un territoire inconnu et nous sommes en train de discuter de solutions qui n'ont jamais été testées auparavant".  Un papier de la Banque des règlements internationaux de septembre 2011 s’intitule "Les Banques centrales post crise - Quelle boussole pour des eaux inconnues ?" [1]. En septembre 2012, le président de la Fed de Dallas reconnaît s’enfoncer toujours plus profondément dans ces eaux inconnues.  Le 4 avril 2013, un papier de la HSBC reprend à nouveau cette expression d’eaux inconnues à propos de la Banque du Japon.

L’économie est une science molle qui possède l’immense privilège de pouvoir transformer des centaines de millions de personnes en cobayes involontaires. Le principe de précaution ne s’y applique pas, on n’y doute de rien. On navigue à vue, dans une brume idéologique, avec des instruments statistiques délibérément faussés, en ignorant les icebergs que l’on a contribué à former.

Mathieu Mucherie : L'économie n'est pas une discipline facile et elle consiste à réparer un moteur alors qu'on est encore à pleine vitesse sur l'autoroute. Il faut s'organiser pour modifier des choses dans l'économie alors qu'elle continue d'avancer. Le banquier central à des outils fabuleux à sa disposition qui lui permettent de faire des ajustements relativement fins en fonction de la conjoncture. Évidemment, il navigue à vue car il y a énormément d'impondérables dans l'équation. Mais ce n'est pas du fine tuning comme dans les années 1970.

Globalement, dans les pays occidentaux, nous n'avons pas grand-chose à reprocher aux banques centrales, que ce soit en Israël, en Corée ou encore aux Etats-Unis. Le banquier central a fait son boulot. Certes, il pourrait faire et mieux et de façon plus transparente.... En fait, l'anomalie c'est la banque centrale européenne, c'est elle qui est en retard en matière de transparence, de définition des objectifs et des moyens à mettre en œuvre pour les atteindre. Cette spécificité BCE est en fait une spécifié Bundesbank. Cela remonte à loin et relève davantage de la philosophie politique que de l'économie.

Prévenons cette chinoise de ne pas mettre un seul sou dans une banque à la périphérie de l'Europe. Car depuis l'affaire de la taxation des dépôts à Chypre, le danger est à la course aux dépôts. Cette brave dame sera dans tous les cas plus en sécurité aux Etats-Unis.

La Fed mène une politique accommodante censée relancer l’économie mais n’est-elle pas au contraire en train d’appauvrir les Américains ?

Simone Wapler : Aucun État n’est devenu plus riche en se livrant à l’impression monétaire. En revanche, il appauvrit tous ses créanciers au nombre desquels, évidemment, ses propres citoyens.

Mathieu Mucherie : Cette politique n'est pas forcément accommodante. Elle plus accommandant que la politique de la BCE certes, mais si la Fed avait réellement une politique accommodante, le taux d'inflation ne serait pas ce qu'il est, il serait au-dessus de 1%, l'inflation serait à 3% ou 4% et les actions seraient bien plus hautes et le "10 ans" américain serait autour de 5%. Or, il est à 1,7%.

Si la Fed avait vraiment été accommodante, les taux directeurs auraient été à -4%, le dollar serait peut-être encore plus bas. La Fed est neutre ou légèrement restrictive. En terme de création monétaire pure, elle a été raisonnable.

A-t-on vraiment une vision claire des conséquences des politiques menées par la Fed mais aussi par la Banque centrale du Japon ?

Simone Wapler : L’Histoire nous apprend que les conséquences de ce genre d’expériences varient entre désastreuses et calamiteuses.

Mathieu Mucherie : Il suffit de regarder ce qui s'est passé. La Fed a plutôt mené sa barque de manière neutre ce qui a donné un rebond relativement limité de la macro-économie et des prix d'actifs qui se sont repris aussi, 10% par an deux ou trois années de suite.

Quant au Japon, après plus de 20 ans de politique restrictive, en l'espace de 7 mois il y a eu un rebond impressionnant du Nikkei et ça se voit sur le yen aussi. C'est une belle évaluation assortie d'une belle reprise des actifs qui se traduira nécessairement sur la macro-économie. Quand les politiques monétaires sont utilisées, on voit qu'elles sont efficaces. On nous avait dit que le Japon était pris dans une trappe à liquidité et qu'il était trop tard pour activer les outils de la politique monétaire, mais c'était faux. La politique monétaire est toujours efficace.  

Un article du quotidien allemand Die Welt rapporte que les banques européennes auraient trouvé le moyen d'obtenir des liquidités en faisant marcher la planche à billets grâce à des titres financiers opaques potentiellement surévalués déposés en garantie en échange des liquidités offertes par la BCE. La banque centrale européenne aurait-elle perdu le contrôle de la création monétaire ?

Simone Wapler : TARP, ZIRP, QE, TWIST, LTRO, OMT, MES, FESF, TARGET ou autre habillage quelle importance ? La boîte de Pandore est ouverte, les mauvais génies sont sortis des lanternes et les apprentis sorciers sont incapables de revenir en arrière. A partir du moment où une banque centrale échange un actif pourri et invendable contre des liquidités en feignant de croire que cet actif vaut quelque chose ou vaudra un jour quelque chose, nous sommes dans un processus de création monétaire pure.

Mathieu Mucherie : La BCE est bien obligée de fermer les yeux. Effectivement des actifs de mauvaise qualité sont utilisés en collatéral par les banques commerciales. Mais c'est parce que la BCE n'a pas voulu faire du quantitative easing. Et comme elle n'a pas voulu faire du quantitative easing, elle a du adoucir ses règles. Elle n'avait pas le choix, soit la BCE acceptait cette situation, soit les banques commerciales européennes disparaissaient. La BCE voulait simplement éviter une cascade de faillites. Cela est directement lié au fait que la BCE n'a pas eu de politique accommodante.

Finalement, qui les banques centrales servent-elles aujourd'hui concrètement ?

Simone Wapler : Vous devriez peut-être leur poser la question. Une chose est certaine : elles ne servent ni les contribuables ni les épargnants, c’est à dire vous ou moi, qui subissons cette répression financière. Cette manœuvre consiste à simultanément trafiquer les taux d’intérêt à la baisse et forcer le bras des épargnants pour qu’ils continuent à prêter à un taux d’intérêt déconnecté du risque pris.

Mathieu Mucherie : Aux Etats-Unis, elles ont beaucoup servi l'immobilier, c'est grâce à la Fed qu'il y a encore Fannie Mae et Freddyie Mac, mais ce n'était pas forcément un service à rendre au peuple américain. La Fed a aussi servi Wall Street, la Fed a aidé le système financier au sens large à survivre. Finalement, la Fed (et le contribuable américain derrière) a aidé le prix des actifs : actions, obligations, immobilier. Et ce faisant, elle a aidé en grande partie la macro-économie mais évidemment avec un retard et de façon imparfaite.

La BCE quant à elle a aidé les Allemands qui bénéficient de taux bas et qui sont dans un système où ils ne craignent plus les dévaluations de leurs partenaires commerciaux. Je ne vois pas très bien ce que l'on peut dire de positif de la BCE, elle n'aide pas la Grèce, elle n'aide pas vraiment l'Espagne et l'Italie, elle n'a pas aidé la démocratie européenne en faisant des putschs tous les six mois sur les pays périphériques. La BCE a sacrifié des pions pour maintenir le dogme "Bundesbank."

La Banque du Japon a passé 25 ans à tirer une balle dans le pied de l'économie japonaise avec des taux plus élevés que la croissance nominale, un yen surévalué, c'était la terreur. Les politiques en ont eu marre et ont envoyé valdinguer l'équipe précédente. Maintenant le banquier central japonais aide l'économie.

Les situations sont très contrastées d'une banque à l'autre.

Si les banques centrales venaient à perdre complètement la main, quelles pourraient en être les conséquences ? Quelle forme pourrait prendre l'incendie ? Et comment l'éteindre ?

Simone Wapler : L’incendie monétaire c’est l‘hyperinflation. Les taux s’envolent et la création monétaire finance le surcroit de déficit qui grandit toujours. La vélocité – comme aime dire les économistes – devient alors vertigineuse, la monnaie brûle les doigts, plus personne n’en veut. L’hyperinflation s’accompagne bien entendu du discrédit des autorités puisque l’État se prétend garant de la monnaie qu’il détruit dans son processus de faillite.

Des autorités déconsidérées deviennent très dangereuses. Pour tenter de retrouver un peu de crédit, elles se doivent de désigner un coupable à la vindicte populaire puisqu’elles ne peuvent admettre être à l’origine de la situation. A la crise monétaire succède la guerre civile ou la guerre. C’est ce qu’enseigne l’Histoire, c’est ce que semblent oublier nos apprentis sorciers. Croire que ce qu’on fait est bien parce que les autres le font est digne d’une cours d’école de primaire. Les Allemands sont moins amnésiques (ou infantiles) que d’autres mais au lieu de leur en savoir gré on les ridiculise.

Mathieu Mucherie : Si les banques centrales ne sont plus crédibles, ce serait cataclysmique. Car une banque centrale qui n'est plus crédible est inefficace. Elle crée de la monnaie mais personne n'en veut. Ca ne s'est jamais vu.

En revanche, si les politiques reprenaient la main, ce serait bien plus positif. C'est ce que l'on a vu dans les années 1930 aux Etats-Unis avec le banking act, c'est ce qu'on voit au Japon depuis 7 mois. Cela serait beaucoup plus positif à condition que l'indépendance du banquier central soit certes supprimée, mais qu'il garde son autonomie, que ce ne soit pas complètement l'Argentine ou le Zimbabwe.  C'est comme l'armée, on ne leur donne pas l'indépendance, sinon nous serions dans une dictature militaire, mais on leur laisse l'autonomie. Il faut laisser l'autonomie tactique aux professionnels, car il s'agit d'un métier technique. En revanche, sur les objectifs de la stratégie, les politiques ont leur mot à dire et il faut que le banquier central rende des comptes.

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