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"Un changement de paradigme" ? L'immunothérapie pourrait être le remède tant attendu contre le cancer

Depuis des décennies, nous attendons un remède contre le cancer. Ces derniers mois, une piste sérieuse a commencé à faire son apparition : l'immunothérapie.

Eric Coder

Eric Coder

Eric Coder est journaliste.

Voir la bio »Pascal-Emmanuel Gobry

Pascal-Emmanuel Gobry

Pascal-Emmanuel Gobry est journaliste pour Atlantico.

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Chaque année revient la Journée mondiale du cancer, et cette année comme toujours, un sentiment d'impuissance peut s'emparer de nous. On parle de prévention, et de donner à la recherche, mais celle-ci semble engagée dans une guerre de tranchées. Les progrès sont réels mais lents, et les thérapies comme la chimiothérapie semblent parfois pires que la maladie. Les scientifiques admettent franchement que personne ne sait vraiment ce qu'est le cancer et ce qui le provoque. Les thérapies ont plus comme objectif de détruire les tumeurs, en les retirant chirurgicalement ou en les bombardant de radiations (ce qui détruit autant de corps sains que de corps cancérigènes), que de soigner réellement. 

Mais depuis peu, une nouvelle piste semble émerger : l'immunothérapie. 

L'immunothérapie, de quoi s'agit-il ? 

Notre corps a déjà un mécanisme pour combattre les maladies : il s'agit du système immunitaire. Et un des mystères liés au cancer est : pourquoi notre système immunitaire semble-t-il ne pas attaquer nos cellules cancéreuses et cancérigènes, comme il attaque les corps étrangers ? Et a contrario, si on pouvait trouver le moyen de faire en sorte que notre système immunitaire attaque lui-même le cancer, ne pourrait-on pas ainsi le soigner ? Et de manière beaucoup plus naturelle et ciblée qu'avec les méthodes actuelles, qui relèvent de l'artillerie lourde ? 

En théorie, "notre organisme détecte la cellule cancéreuse comme un corps étranger et stimule le système immunitaire pour pouvoir l'éliminer. Mais malheureusement la cellule cancéreuse est suffisamment intelligente pour empêcher cette stimulation et notre organisme arrive à tolérer cet intrus", explique Christine Chomienne, directrice de la recherche et de l'innovation à l’Institut national du cancer (INCA). "Ces dernières années, les chercheurs ont donc essayé de stimuler cette réponse immunitaire qui avait souvent baissé les bras face au cancer", continue-t-elle.

L'idée de l'immunothérapie contre le cancer a plusieurs décennies, mais ces derniers mois des progrès impressionnants semblent avoir été réalisés, au point que certains scientifiques parlent d'un "changement de paradigme." Et les résultats semblent effectivement encourageants.

Comme le résume un article sur le sujet dans la sérieuse revue Scientific American, la première chose à savoir sur les chercheurs qui étudient l'immunothérapie contre le cancer est que chacun d'entre eux a eu des patients auprès desquels ils ont obtenu des résultats extraordinaires. 

Steven Rosenberg, chercheur au National Cancer Institute américain, un des pionniers dans le domaine, rapporte que 20% de ses patients ont une "rémission complète et durable". C'est un chiffre qu'on retrouve dans d'autres études. Pas d'angélisme cependant : "Nous avons eu quelques morts liées à nos traitements. Cela a été vrai à la fois pour nos patients et avec d'autres thérapies." Cela reste une thérapie expérimentale, et les thérapies expérimentales sont risquées.

Les chercheurs distinguent les tumeurs "chaudes" des tumeurs "froides". Les tumeurs "chaudes" produisent beaucoup de protéines inhabituelles que le système immunitaire peut plus facilement remarquer et attaquer. Ces tumeurs sont le plus souvent des tumeurs cancérigènes liées à l'environnement : mélanomes (soleil) ou poumon (tabagisme). 

D'autres formes de cancer (notamment de la prostate, des ovaires ou du pancréas) sont dues à des mutations génétiques et ne génèrent pas la même quantité de protéines inhabituelles, mais certains chercheurs sont arrivés à transformer ces tumeurs "froides" en tumeurs "chaudes" et ainsi les faire cibler par le système immunitaire.

Dans une étude, Padmanee Sharma, immunologiste au Centre de lutte contre le cancer de l'Université du Texas a montré comment des hommes avec des cancers de la prostate avancés ont reçu des traitements à l'hormone avant de retirer la tumeur, ce qui, en tuant certaines cellules cancérigènes, répand des hormones inhabituelles dans le corps et active le système immunitaire.

Ron Levy, oncologue à Stanford, est allé plus loin en utilisant un traitement à base de doses faibles de radiation sur quinze patients atteints de lymphome, et en injectant ensuite un immunostimulant dans les lésions de ces patients, et a obtenu des résultats encourageants. 

Les cellules "CAR", une solution à forte promesse

Une solution d'immunothérapie qui montre des résultats encourageants travaille avec des "immunorécepteurs chimériques", ou cellules "CAR" (chimeric antigen receptor), des cellules immunitaires modifiées génétiquement afin de cibler les tumeurs de manière beaucoup plus puissante que les cellules immunitaires normales. Comme le dit The Scientist, l'idée est d'extraire les cellules immunitaires du sang du patient et les entraîner à reconnaître et cibler le cancer en les modifiant génétiquement pour reconnaître un antigène spécifique associé à un cancer. Non seulement ces cellules reconnaissent et attaquent les céllules cancéreuses, mais elles stimulent le reste du système immunitaire, inhibé par la tumeur cancérigène. "Pour attaquer les tumeurs, il faut arriver à faire comprendre au système immunitaire qu'il ne doit se mettre en mode actif que pour une tumeur précise. C'est une thérapie très précise qui a donné des réponses thérapeutiques dans des cancers précis.", résume Christine Chomienne. 

La thérapie par cellule CAR s'apparente donc à la fois à une thérapie génique, une thérapie cellulaire et une immunothérapie. Comme le dit le chercheur Michel Sadelain, c'est une "innovation radicale par rapport à toutes les formes de médecine qui existaient jusqu'à présent".

Des études au Centre Memorial Sloan Kettering, au Centre Fred Hutchinson, et à l'Université de Pennsylvanie ont toutes montré un taux de rémission d'environ 90% sur plusieurs cancers avancés, des résultats très frappants. "Il existe 300 types de cancers différents et chacun va être difficile", déclare le professeur Carl June de l'Université de Pennsylvanie, mais "nous avons maintenant assez d'outils pour avoir un plan de bataille".

En décembre 2014, des scientifiques de Juno Therapeutics, une entreprise de biotech, ont déclaré dans une étude avoir mis 24 patients sur 27 atteints d'une leucémie avancée en rémission, avec une thérapie CAR. Six d'entre eux sont restés en rémission plus d'un an. La leucémie avancée est un cancer extrêmement foudroyant qu'on sait mal traité, et la plupart des patients meurent en quelques mois. "C'est un taux de réponse sans précédent pour des patients qui ne répondaient plus à aucun traitement", dit Sadelain, co-fondateur de Juno.

Un groupe à l'Université de Pennsylvanie a fait une autre étude de thérapie CAR pour des patients atteints de leucémie chronique avancée, avec des patients en rémission 4 ans et demi après leur traitement. Une autre étude de la même université concernait 30 enfants et adultes avec une leucémie avancée, dont 90% ont eu une rémission totale, et 78% étaient encore vivants à la fin de l'étude deux ans après. Une autre étude de 39 patients en pédiatrie a montré un taux de rémission complète de 92%, avec 76% encore en rémission après six mois.

"On commence à identifier des indications où ces types d’immunothérapies peuvent être les plus efficaces. Dans une seconde phase, on va comprendre à quel moment du cancer ces thérapies seront le plus efficace : au début en même temps que les traitements classiques ou plus tard pour consolider les réponses thérapeutiques et éviter les rechutes . Enfin, le futur sera probablement dans la combinaison des immunothérapies qui vont stimuler le système immunitaire ou inhiber les points de contrôle", résume Christine Chomienne.

Un vrai bouillonnement

Ces innovations commencent à créer un vrai bouillonnement autour des immunothérapies contre le cancer. Juno Therapeutics, une biotech pionnière dans le domaine, est aujourd'hui cotée avec une capitalisation boursière de plus de 2 milliards de dollars. Les autorités réglementaires américaines acceptent d'accélérer l'autorisation de traitements, en tous les cas à titre expérimental, et de nombreuses biotech se sont créées, et ont reçu des investissements juteux. 

Un autre acteur est potentiellement clé : Sean Parker. Oui, Sean Parker, immortalisé dans le film "The Social Network" sous les traits de Justin Timberlake, un des fondateurs de Napster et un acteur clé de la fondation de Facebook, aujourd'hui multimilliardaire. Sa fondation débourse 400 millions de dollars pour créer une "dream team" des meilleurs scientifiques de nombreuses institutions afin d'explorer les immunothérapies contre le cancer. Par ailleurs, précise Christine Chomienne, "la France a beaucoup apporté dans la description des relations entre le système immunitaire et la tumeur d’un malade, et la nécessité d’avoir un système immunitaire actif pour lutter contre le cancer. Enfin, sur les essais thérapeutiques, la France est en pointe."

Il faut être prudent : pour l'instant, nous n'en sommes qu'au stade expérimental. "Il est important de ne pas donner trop d'espoir aux patients et à leurs familles", prévient Christine Chomienne. Mais pour la première fois depuis longtemps, il semble y avoir une vraie piste sérieuse et crédible pour arriver à un traitement efficace contre le cancer.

 

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