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"L’AKP, le parti au pouvoir, se veut représentatif de la nation"
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Turquie

"L’AKP, le parti au pouvoir, se veut représentatif de la nation"

Le parti au pouvoir turc, l'AKP de Recep Tayyip Erdogan, vient de remporter les élections législatives pour la troisième fois d'affilée, avec près de 50 % des suffrages. Il n'obtient toutefois pas la majorité des deux tiers (367 sièges sur 550), comme espéré. Pourquoi cette popularité ? La formation est devenu ultra-conservatrice pour répondre à un besoin de la société en ce sens, explique Hamit Bozarslan, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Hamit Bozarslan

Hamit Bozarslan

Hamit Bozarslan est directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Il est l'auteur, notamment, de l'Histoire de la Turquie contemporaine, (Paris, La Découverte, 2007).

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Atlantico : Pourquoi l’AKP, le Parti de la justice et du développement, est-il si populaire et comment expliquer sa longévité au pouvoir – depuis 2002 ?

Hamit Bozarslan : En premier lieu, l’ancien système turc basé sur le kémalisme, l’ultranationalisme, une doctrine laïcisante agressive a fait son temps. Aujourd’hui, le nationalisme existe encore mais la société est très conservatrice et il serait difficile de lui imposer un modèle kémaliste. Or, de nombreux partis n’ont pas réussi à s’adapter aux changements.

Deuxièmement, il y a une fragmentation importante au sein de la classe politique, usée, et il n’y a eu aucune proposition de modèle alternatif à l’AKP.

Troisième raison : l’AKP apporte une réponse adéquate à la demande conservatrice de la société : un ordre moral règne, l’économie fonctionne, et les quartiers sont plus ou moins contrôlés.

Comment définir l’AKP ?

Le parti est conservateur, on ne peut plus le définir comme un parti islamiste. Toutefois, ce conservatisme n’omet pas d’inclure une large référence aux valeurs religieuses. Il y a un usage puritain de l’Islam qu’on ne confond pas avec l’islamisme d’ancien style.

On observe un risque de dérives autoritaires depuis quelques années. Plus l’ancienne élite se marginalise, plus l’armée se marginalise, plus l’AKP se considère comme représentatif de l’Etat, de la nation. Et à partir de là,  la possibilité de dérives existe…

L’AKP est-il influencé par le parti chrétien-démocrate, la CDU allemande ?

On pouvait le dire voilà quelques années. En 2002, le modèle du parti turc était la CDU allemande, les théories de Konrad Adenauer, plutôt que celles des partis islamistes. Et les tendances autoritaires sont naturellement infiniment plus fortes qu’en Allemagne, dans les années 70…

Qui vote aujourd’hui pour l’AKP ?

Les classes moyennes ainsi que la bourgeoisie provinciale, un groupe qui s’est développé ces dix dernières années, qui s’est enrichi, qu’on ne peut plus inclure dans la classe moyenne, soutiennent l’AKP. Et les classes populaires, aussi, car ce parti répond favorablement à ses besoins d’ordre et de croissance économique même si les inégalités se sont accrues en Turquie.

Quelles sont les relations entre l’AKP et les autres partis ?

Elles ne sont pas très bonnes.

Le MHP, le Parti d’action nationaliste, représente une frange ultra-nationaliste, qui a mené une campagne très agressive.

Quant au CHP, le Parti républicain du peuple, (qui se présente comme laïc et social-démocrate), les choses pourraient être différentes même si quelques militants ont été impliqués dans des complots contre l’AKP, des tentatives de coup d’Etat. Le parti, en revanche, a évolué sur la question kurde et est entré dans une phase de transition. Personne ne sait où cela va aller…

Mais le rapport de force veut tout dire : nous avons d’un côté 50 % et de l’autre, 40 % pour l’opposition.

Ou en est la question kurde ?

C’est la question N°1 dans le pays : le tabou officiel de l’Etat s’est brisé quand l’AKP a fait un petit pas vers une ouverture en 2009. Mais depuis, le parti est devenu timoré sur ce point. Quand on regarde la poussée du vote kurde, avec dans certaine région, un score des indépendants à 80 % , on voit que la question kurde reste importante.

L’enjeu des élections législatives, c’était de savoir si l’AKP allait égaler son score d’il y a quatre ans : il l’a dépassé de trois points. Et savoir, aussi, si les  députés kurdes, qui ne peuvent pas se présenter comme un parti, allaient se maintenir à l’Assemblée, sachant qu’il faut, au moins, 10 % des voix. Ils étaient 22 en 2007, ils sont à 36 sièges aujourd’hui.

Quels sont les enjeux du mandat à venir ?

Pour le mandat à venir, c’est difficile à dire, on pourra assister à une période d’inertie. L’AKP ne dispose pas assez de députés pour changer la constitution. Y aura-t-il une coalition entre les différents partis pour mettre à l’ordre du jour cette éventuelle nouvelle constitution ?

Tous les acteurs en Turquie se trouvent dans une situation de vide idéologique : que faire de l’Etat ? Que faire du kémalisme ? Comment résoudre la question kurde ? Comment définir le nationalisme ? Comment réagir aux instabilités du Moyen-Orient ? Ce sera quatre ans de tâtonnement, d’incertitude chez tous les partis.

Et depuis quatre ans, on ne discute plus d’intégration à l'Europe : le sujet est totalement absent des débats politiques.

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