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Des luttes sanglantes pour conquérir les territoires où distribuer la drogue font rage à Ciudad Juárez.
Des luttes sanglantes pour conquérir les territoires où distribuer la drogue font rage à Ciudad Juárez.
©Reuters

Bonnes feuilles

Trafic de drogue, meurtres, corruption policière : le règne du chaos à la frontière Etats-Unis/Mexique

Des luttes sanglantes pour conquérir les territoires où distribuer la drogue font rage à Ciudad Juárez, ville la plus dangereuse du monde. Ed Vulliamy nous emmène en voyage au cœur des cartels. Extrait de "Amexica" (1/2).

Ed  Vulliamy

Ed Vulliamy

Ed Vulliamy est un journaliste et correspondant de guerre anglais, plusieurs fois distingué pour son travail, notamment par Amnesty International.

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"Comme l’aurore pointe sur le vaste désert, le corps se balance, pendu au pont autoroutier en béton, connu sous le nom de pont des Rêves. Il se balance depuis deux heures, décapité, au bout d’une corde enroulée sous les aisselles. Le soleil darde ses rayons sur l’intersection encombrée ; c’est l’heure de pointe et d’anciens cars scolaires américains réformés transportent les ouvriers dans leurs ateliers de misère. Elle est toujours là une heure plus tard, cette chose monstrueuse et sans tête – les mains menottées dans le dos –, elle dodeline dans le vent frais du matin qui balaie la poussière et traverse la ville frontalière de Ciudad Juárez, au Mexique, la cité la plus dangereuse du monde.

 

À côté de leur proie, pendue au moment du changement d’équipe dans les usines, les tueurs ou sicarios, les sicaires, ont accroché un drap sur lequel ils ont inscrit le message suivant : Yo Lázaro Flores, apoyo a mi patron, el monte perros – Moi, Lázaro Flores, je soutiens mon patron, qu’il encule les chiens. Et, en guise de conclusion : Atte., La Línea – Cordialement, La Línea. Une foule s’assemble et contemple la scène dans un silence entendu. Les sangles grincent sous les aisselles du cadavre. Ses pieds battent au vent, mais les badauds continuent d’observer, ébahis, la chose hideuse et ligotée, craignant peut-être, en partant, d’attirer sur eux la malédiction qui l’a frappée. Alors, avant de s’en aller, ils doivent affronter cette vision pour l’effacer de leur mémoire, l’effacer de ce jour.

 

Enfin, trois heures plus tard, les pompiers arrivent et montent aux échelles pour décrocher le cadavre, l’envelopper dans une toile, le charger dans leur camionnette rouge et le déposer à la morgue où il sera examiné et "lu" pour découvrir un éventuel message contenu dans ses mutilations. Une nouvelle journée passera à Juárez. Elle s’achèvera sur quatre autres meurtres perpétrés par les narcos. Un décompte macabre exceptionnellement faible : en ce premier mois de l’année 2009, deux cent vingt-sept personnes ont déjà été assassinées dans cette ville, du côté mexicain de la frontière avec les États-Unis.

 

La Línea est une mutation récente du cartel de la drogue dirigé par Amado Carrillo Fuentes, plus connu sous le nom de narco "le Seigneur des cieux", en raison de la flotte de Boeing dont il disposait pour passer la cocaïne colombienne. Toutefois, la Línea n’incarne qu’un avatar parmi d’autres au sein des factions et des intérêts – cartels, gangs de rue, unités corrompues de la police ou de l’armée – qui s’affrontent, avec une violence de plus en plus inventive, pour obtenir le contrôle de la "plaza" et du fleuve de drogues qui se jette vers le nord de Juárez, puis d’El Paso, avant de traverser les États-Unis.

 

Ils se battent également pour ses subdivisions, des plazas plus petites, à Juárez et dans le nord du Mexique : car là où passent les rivières, les gens boivent et, conséquence directe du quasi-monopole des cartels mexicains sur l’approvisionnement de stupéfiants aux États-Unis, le nord du Mexique est ravagé par les addictions au crack et à la méthamphétamine, et par les luttes sanglantes pour conquérir les territoires où distribuer la drogue. Le drap, ou narcomanta, et son message, le narcomensaje, accompagnent souvent les exécutions afin que le meurtre véhicule une menace qui reste parfois mystérieuse : Lázaro Flores n’est pas le nom de la victime, mais celui d’un homme d’affaires local très en vue. La ville et M. Flores lui-même devront méditer cet avertissement.

 

L’exécution macabre et barbare de novembre 2008 fit grimper le nombre des morts à près de 1 300, cette année-là, dans cette ville anarchique de deux millions d’habitants. Fin décembre, le décompte atteignit 1 700. Dans le pays entier, le nombre de morts violentes dépassa 5 400. En 2009, malgré des vagues successives de renforts militaires et la promesse du maire José Reyes Ferriz, en date du 1er janvier, selon laquelle Juárez "ne connaîtrait pas une autre année comme celle-là", le bilan culmina à 2 657 victimes, faisant de Ciudad Juárez la ville la plus meurtrière du monde avec un taux de 192 homicides pour 100 000 habitants.

 

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 Extrait de Amexica. La guerre contre le crime organisé à la frontière Etats-Unis / Mexique, pp.23-25

 

 

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