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Le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg a déclaré que "toutes les grandes nations [aidaient] leur industrie".
Le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg a déclaré que "toutes les grandes nations  [aidaient] leur industrie".
©Reuters

Et moi, et moi, et moi...

"Toutes les grandes nations aident leur industrie"... mais quelles sont celles qui le font le plus efficacement ?

Le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, a déclaré : "Toutes les grandes nations aident leur industrie". Justifiant l'existence même de son ministère. Pour autant, l'économie administrée chinoise et les passes d'armes entre Etats membres de l'Union européenne ne relèvent pas de la même logique.

Alain Fabre

Alain Fabre

Alain Fabre est Conseil indépendant en Fusions & Acquisitions. Il est aussi expert économique auprès de la Fondation Robert Schuman, de l'Institut de l'Entreprise et du mouvement ETHIC. 

Il a récemment publié Allemagne : miracle de l'emploi ou désastre social?, Institut de l'Entreprise, septembre 2013. 
 

Il a publié pour l'Institut de l'Entreprise L'Italie de Monti, la réforme au nom de l'Europe et Allemagne : miracle de l'emploi ou désastre social

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Atlantico : Dans une interview, le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg a déclaré que "toutes les grandes nations  [aidaient] leur industrie". Est-ce vraiment le cas ? Si oui, peut-on réellement comparer la détention des grands groupes chinois par le PCC et ce que pratiquent les économies occidentales ?

Alain Fabre :La déclaration d’Arnaud Montebourg est exacte mais profondément ambiguë. Car tout dépend de ce que l’on met derrière le mot "aide". Tous les Etats ont à cœur de créer les conditions optimales de développement des entreprises. Certains le font en développant l’économie de marché. Exemple en Allemagne où c’est la tâche principale de l’Etat : préserver les conditions de l’économie concurrentielle. En France, l’emploi du mot aide repose sur la mise en cause implicite du bien-fondé ou même de la légitimité de l’économie de marché. On peut dire qu’en général, les interventions publiques ont un caractère technique et pragmatique chez la plupart de nos voisins ; chez nous elle a un fond plus idéologique. Elle sent bon le temps des nationalisations et de la grande politique industrielle. On sait ce que donne les vertus supposées de l’économie administrée : on taxe d’un côté, on subventionne de l’autre. Dans ce type d’approche l’intervention publique tend à se substituer à l’équilibre du marché.

Quand on prend les exemples chinois, on a affaire d’abord à une économie émergente. Le PIB par habitant est de 8000 euros en Chine contre de l’ordre de 25.000 en Europe. Ensuite on a affaire à un système dans lequel l’économie de marché est destinée à consolider l’emprise du PC Chinois sur l’économie et la société. On est loin de la France et de l’Europe. La Chine est malade de son sur-investissement et des montants considérables des créances douteuses dans le bilan des banques. La banque-industrie à la chinoise est grosse de risques importants d’une crise économique majeure. La phase ascendante du mercantilisme chinois permettait d’engranger les excédents au service de la stratégie – et de la corruption – du PCC. On voit très bien aujourd’hui qu’il faudrait basculer vers la consommation intérieure et le développement des besoins sociaux – éducation, santé, retraites,... – mais ça suppose de faire à des demandes sociales implicitement en conflit avec la conception sociale du PCC. En France, en Chine ou ailleurs, l’économie administrée est fondamentalement une sorte de violence sur la liberté des individus.

Quelles sont, dans les économies et les systèmes politiques comparables, les politiques de soutien à l'industrie les plus efficaces ?

Les politiques de soutien à l’industrie à la française sont fondamentalement inefficaces. Sauf dans des cas très particuliers. En Europe, on ne les trouve pas ; on intervient non de façon ciblée à la française où l’Etat décide de la hiérarchie des priorités industrielles. On utilise des techniques générales comme la baisse des cotisations ou celles des impôts. L’Etat n’entend pas décider à la place des entreprises la répartition et l’usage de leurs gains de productivité. En Allemagne, la politique industrielle est imprononçable et ramène aux années les plus noires de son histoire. En revanche, les gouvernements sont obsédés par la compétitivité des entreprises et les conditions du dialogue social. L’Etat est le garant de la responsabilité des acteurs sociaux ; il n’est ni gérant, ni stratège.

La France a-t-elle un rapport et une méthode particulière quant au soutien à l'industrie ? Quelle forme cela prend-il ?

La tradition française consiste à utiliser l’Etat comme une façon de congédier les mécanismes libéraux supposés injustes ou inefficaces. Il y a de belles réussites au titre de l’économie "colbertiste" mais elles résultent souvent de monopoles. La manière française consiste à cibler les aides au lieu de passer par des solutions générales. Mais cette manière de faire a souvent pour effet de subventionner les grands groupes par les PME ou ceux qui sont abrités par ceux qui sont exposés à la concurrence.

Que révèle la déclaration de Arnaud Montebourg ? Avons-nous une vision trop manichéenne du soutien économique, notamment au secteur industriel ?

La manière Montebourg consiste à délégitimer l’économie de marché en laissant sous-entendre une hypocrisie des autres pays développés. Leur discours est libéral mais ils ne se gênent pas pour faire de l’interventionnisme. La conclusion "téléphonée" consiste à suggérer que nous aussi nous aurions bien tort de ne pas être aussi réalistes. Les Etats libéraux ne considèrent pas les interventions publiques comme illégitimes. Elles sont nécessaires lorsque le marché s’avère défaillant ou lorsque les conditions normales de l’économie libérale ne sont pas ou plus réunies. Les Etats-Unis, le Royaume-Uni ont pris des mesures énergiques d’intervention publique en 2008. Mais c’était au nom de la nécessité de rétablir au plus vite les mécanismes du marché. Dans l’esprit de Montebourg, il s’agit d’affirmer la valeur première de l’interventionnisme.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

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