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Selon un sondage, le FN recueille 18% des intentions de vote pour les élections européennes, juste derrière l'UMP (19%).
Selon un sondage, le FN recueille 18% des intentions de vote pour les élections européennes, juste derrière l'UMP (19%).
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Diagnostic dangereux

Tout ce qu'on risque à vouloir réduire le FN à un vote contestataire, pulsionnel et irrationnel

Selon un sondage YouGov réalisé pour le Huffington Post et i-Télé, le Front national effectue une percée dans les intentions de vote pour les élections européennes, en se hissant à la 2e place derrière l'UMP mais devant le PS.

Guillaume  Bernard

Guillaume Bernard

Guillaume Bernard est maître de conférences (HDR) à l’ICES (Institut Catholique d’Etudes Supérieures). Il a enseigné ou enseigne dans les établissements suivants : Institut Catholique de Paris, Sciences Po Paris, l’IPC, la FACO… Il a rédigé ou codirigé un certain nombre d’ouvrages dont : Les forces politiques françaises (PUF, 2007), Les forces syndicales françaises (PUF, 2010), le Dictionnaire de la politique et de l’administration (PUF, 2011) ou encore une Introduction à l’histoire du droit et des institutions (Studyrama, 2e éd., 2011).

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Atlantico : A un an des élections européennes, un sondage YouGov réalisé pour Le Huffington Post et i-Télé prévoit une forte percée du FN aux élections européennes. Le parti de Marine Le Pen recueille 18% des intentions de vote, juste à un point derrière l'UMP (19%). Le Parti socialiste, lui, n'obtient que 15% des intentions de vote, à égalité avec le Front de Gauche. Comment expliquez-vous cette percée ?

Guillaume Bernard : Il est encore un peu tôt pour déterminer de façon précise l’ordre d’arrivée et les pourcentages des partis politiques aux élections européennes qui n’auront lieu que dans un an. Un autre sondage a d’ailleurs donné le FN à égalité avec l’UMP et le PS un peu au-dessus de la barre des 20 %. L’actuelle imprécision est d’autant plus certaine que les européennes se dérouleront après les municipales. Or, les résultats de ces dernières sont susceptibles d’influencer le vote des électeurs pour le scrutin suivant ; par exemple, si le PS perd gravement les municipales (du moins dans les villes moyennes), il est possible que les électeurs de gauche tentés par le vote FdG aux européennes hésiteront à le faire. Cela dit, tous les indicateurs tendent, d’une part, à confirmer (ce qui est déjà connu) que le FN fait partie du trio de tête des forces politiques françaises et, d’autre part, à signifier (ce qui est assez nouveau) qu’il peut faire jeu égal voire dépasser les deux partis modérés. 

Deux raisons expliquent le fait que les européennes sont plutôt favorables au FN. D’un côté, les électeurs ont longtemps vu, à tort, peu d’enjeux dans ces élections et ils continuent à ne pas connaître les rapports de force entre les différents groupes au sein du Parlement européen. Par conséquent, ils sont enclins à se prononcer de manière assez libre, sans prendre en considération l’ « utilité » de leur vote. Cela explique que les forces politiques considérées périphériques comme le FN, mais également les Verts, ont pu réaliser de bons scores lors de ces scrutins. De l’autre (et ceci devient de plus en plus prégnant), le débat lors des élections européennes tend à se détourner de l’option entre sociaux-démocrates et libéraux-conservateurs (d’autant qu’ils se retrouvent très souvent au Parlement européen pour voter ensemble des textes) pour se focaliser sur l’alternative pour ou contre l’actuelle construction européenne. Or, le FN incarne aujourd’hui, en France, la seule force politique authentiquement eurosceptique depuis la disparition (provisoire ?) du MPF. Certes, l’extrême gauche est, elle aussi, critique envers l’Union européenne ; mais elle est internationaliste. Le FN est donc le seul parti à se revendiquer du souverainiste. Le Centre, quant à lui, est pro-européiste et les deux partis modérés de droite et de gauche, l’UMP et le PS, sont divisés sur la question. Ces derniers sont dans une position d’autant plus inconfortable que s’ils mettent ou laissent se mettre en place des listes dissidentes (pour l’UMP) ou voisines (les Verts pour le PS) afin d’essayer de limiter la progression des extrêmes, ils risquent, en l’état actuel des pronostics, de se retrouver, au soir des élections, derrière eux…

Le vote FN a longtemps été considéré comme un vote protestataire, voire irrationnel. Est-ce toujours le vraiment cas ? Peut-on désormais parler de vote d’adhésion ? 

Il est certain que le vote aux extrêmes est plus protestataire que celui qui se porte sur les partis modérés puisqu’il s’appuie sur le rejet des « sortants ». Cela dit, est-il vraiment crédible de penser que les électeurs qui votent pour un parti libéral ont attentivement lu Adam Smith ou que ceux qui se prononcent pour les sociaux-démocrates ont une vision précise de l’œuvre de John Maynard Keynes ? Est-il utile de répondre à cette question ? Ainsi, l’opposition entre vote protestataire et vote d’adhésion mérite-t-elle d’être très fortement relativisée. Dans tout scrutin, il y a des électeurs qui ne se prononcent pas en raison des programmes mais en fonction de leur humeur du moment ou de la tête des candidats. Comment d’ailleurs le leur reprocher puisque le mandat impératif est prohibé ?

Cela dit, dans tous les courants d’opinion, la plupart des électeurs adhèrent, même de manière quelque peu imprécise, à quelques grands principes. A l’extrême gauche, c’est l’internationalisme et l’égalitarisme. Pour la gauche modérée, c’est la redistribution sociale et le progressisme éthique. Dans le cadre de la droite modérée, c’est l’Etat gendarme et le libre-échange. Pour la droite radicale, c’est le protectionnisme et la préférence nationale. Même exprimée de manière confuse, les électeurs du FN adhèrent, d’une part, à l’idée d’un Etat souverain suffisamment fort pour être capable d’assurer une défense de l’identité culturelle et de la production économique nationales et, d’autre part, au principe d’un système social qui distribue les droits non pas de manière indifférenciée mais en respectant la hiérarchie des appartenances et les degrés de proximité.

Quels sont les raisons qui poussent qui poussent les gens à voter FN ?

Deux catégories de raisons peuvent être distinguées : il y a, d’une part, des raisons conjoncturelles et, d’autre part, des raisons structurelles. Dans la première catégorie, il faut évoquer la perte de confiance (pouvant aller jusqu’à la défiance) dans la classe politique « institutionnalisée ». A cela s’ajoute la tentation (pouvant être résignée) de la nouveauté : tous les autres partis ayant échoué, il ne reste plus que le FN à essayer.

Dans la seconde catégorie, deux types de motivations peuvent être dégagées : la répression et la prévention. Le vote répressif et réactionnaire est celui des personnes qui vivent des situations qu’ils jugent injustes (insécurité physique et matérielle, insécurité économique et sociale, insécurité culturelle) : par ce vote, ils entendent, ne serait-ce que symboliquement, réagir contre elles. Le vote préventif et solidaire est celui des personnes qui ont réussi à échapper à ces insécurités (par exemple en fuyant certains lieux) ou qui ne les connaissent pas (mais les déplorent pour les autres et les craignent pour eux-mêmes) : par ce vote, ils espèrent ainsi les conjurer. Ce second type de vote explique qu’il puisse y avoir un important vote FN dans des circonscriptions qui ne connaissent pas ou peu, par exemple, l’immigration. C’est ainsi que les scores du FN se sont développés dans le péri-urbain et le monde rural.

Au-delà de la question de l’immigration qui a toujours été au cœur du discours du FN, le rejet de l’Europe de Bruxelles est-il un thème qui peut fédérer un grand nombre d’électeurs ?

Après que le « non » ait été frôlé en 1992 à propos du traité de Maastricht, les résultats du référendum de 2005 sur le TCE en sont la preuve. Même si le FN n’est pas à l’origine de tous les « non » de 2005, il est le parti qui les incarne le mieux. Les prochaines élections, municipales et européennes, sont des scrutins à risque pour les partis modérés, en particulier l’UMP : ils y jouent leur leadership sur le système partisan et leur unité, car une fraction assez importante de leurs électorats partagent un euroscepticisme en forte progression (d’ailleurs dans tous les pays de l’Union).

La question de l’intégration européenne est de celles qui manifestent le mieux que les principales fractures politiques passent non pas entre la droite la gauche mais en leur sein. Elle est susceptible de révéler encore plus clairement que jusqu’à présent que la recomposition des paysages politiques en Europe se fait sous la pression du « mouvement dextrogyre ».

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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