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Tous un peu coupables : y-a-t-il vraiment en France une culture du viol comme le dénonce Marlène Schiappa ?
©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Mauvaise cible ?

Tous un peu coupables : y-a-t-il vraiment en France une culture du viol comme le dénonce Marlène Schiappa ?

Selon la Secrétaire d'Etat chargée de l'égalité femmes-hommes, la rétrospective de Roman Polanski à la cinémathèque contribuerait à la "culture du viol".

Peggy Sastre

Peggy Sastre

Peggy Sastre est écrivaine et traductrice. Elle est l'auteure de "Ex Utero : pour en finir avec le féminisme" et de "La domination masculine n'existe pas".

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Atlantico : Comment peut on interpréter cette notion de "culture du viol" ? N'y a t il pas une forme de glissement entre cette notion de "culture du viol" et une autre situation qui serait celle d'une culture du "silence"qui pourrait également être le fait des familles ? 

Peggy Sastre : Je suis assez affligée que Marlène Schiappa ait fait usage de cette formule qui n'a à ce jour aucune caractérisation claire et non contradictoire. Ce faisant, elle envoie peut-être un signe à sa communauté féministe de troisième ou quatrième vague – « youhou, j'ai les mêmes grigris que vous ! » –, mais elle ne fait rien ni pour circonscrire un problème, ni par définition pour le régler. Après, bon, c'est la même Secrétaire d’État qui, il y a quelques mois et concernant l'épisiotomie, nous expliquait que ce n'était pas au gouvernement de dire « la réalité des chiffres », donc je suppose que cela procède de la même « logique ».

Pour les féministes qui exploitent la formule, « la culture du viol » se dévoilerait par exemple dans la « banalisation » sociale du viol et des violences sexuelles en général. Or c'est totalement faux. Notamment, les auteurs de violences sexuelles sont surreprésentés dans le système pénal. Ainsi, depuis 1973, la population carcérale enfermée pour des motifs sexuels est passée de 5% à plus de 20%. Avec les États-Unis, la France est l’un des pays les plus répressifs au monde en la matière. Les détenus enfermés pour des motifs sexuels passent aussi plus de temps en prison que les autres et souvent dans des conditions des plus pénibles – on sait comment les « pointeurs » y sont les parias des parias. Contrairement au principe de proportionnalité de la peine et du crime, les atteintes au sexe sont autant voire davantage punies que les atteintes à la vie. Dès lors, loin de « banaliser » les violences sexuelles, nos sociétés les répriment très durement selon un régime d’exception, encadré par un arsenal législatif dont la sévérité n'a cessé de s’intensifier ces dernières décennies au bénéfice d’un large consensus droite-gauche, similaire à celui que l'on retrouve dans la population. C'est aussi (et entre autres) pour cela que les plaintes pour violences sexuelles sont si difficiles à judiciariser – pourquoi elles débouchent si rarement sur des procès et des condamnations. Cette réalité est conforme à l'un des piliers de l’État de droit, voulant qu'il soit plus grave de condamner un innocent que de laisser libre un coupable – lorsqu'on a affaire à des violences sexuelles, les risques individuels et sociaux d'une erreur judiciaire sont d'autant plus élevés, raison pour laquelle les juges exigent une solidité exceptionnelle des dossiers avant de décider de poursuites. Mais cela ne veut pas dire qu'ils s'en tamponnent, c'est l'exact inverse.

N'y a-t-il pas derrière cela une forme de "culpabilisation" de la société qui pourrait laisser entendre que le viol ferait partie intégrante de la culture ? Ne peut on pas voir ici un risque de rater la cible sans réellement traiter le fond du problème ?

Oui, mais c'est cohérent avec l'évolution d'une partie du féminisme en théorie du complot paranoïaque. Rien n'est bien défini, circonscrit, on se gorge de grandes formules, de concepts abscons qui sont avant tout des signes de reconnaissance tribale. On signale sa vertu en se disant sous la menace constante d'un ennemi imaginaire contre lequel il faut, logiquement, constamment lutter. Parler de « culture du viol », d'oppressions « systémiques », ça fait chic, ça prouve qu'on maîtrise les codes communautaires, sésame ouvre-toi, mais ça parle réellement à qui et ça parle réellement de quoi ? C'est un discours circulaire, auto-référentiel, sans quasiment aucune prise avec le réel – et dès lors inopérant pour le modifier. Le viol fait partie intégrante de la société humaine, comme de nombreuses sociétés animales, mais il faut ajouter qu'à l'instar de tous les comportements dits anti-sociaux, la « civilisation » vise à en diminuer la prévalence, voire à l'éliminer – certains chercheurs parlent aujourd'hui d' « auto-domestication ». Mais je ne sais pas vraiment si taper contre les vitres d'une cinémathèque en scandant des slogans niaiseux en fait partie. Pour justifier la manifestation contre la rétrospective Polanski, une représentante d'Osez le Féminisme affirmait que l'art devait témoigner d'une « responsabilité sociale et citoyenne ». Je trouve cela tout simplement effrayant, écœurant de bêtise et de philistinisme. C'est de l'asepsie culturelle. Si l'art se contente de dire et de faire « le bien », il n'a justement plus aucun intérêt social.

Quelles sont les principales difficultés éprouvées par les victimes, notamment au sein des familles ? En quoi ce silence interne à la famille peut il, en effet, donner un sentiment d'impunité aux agresseurs ? N'est ce pas là "la" priorité pour permettre une lutte efficace contre ce phénomène ? 

Le silence est la conséquence de la honte que ressentent beaucoup de victimes après une agression sexuelle ou un viol, justement parce que nous faisons de la sexualité quelque chose d'exceptionnel, d'exceptionnellement signifiant. Je déteste le slogan « la honte doit changer de camp ». Non, la honte ne doit pas changer de camp, la honte doit disparaître. Elle est autant une arme pour les violeurs qu'un facteur traumatique pour leurs victimes. Un même voile de pudeur permet aux violeurs de violer en toute impunité – de s'assurer que leurs victimes ne parleront pas – qu'aux victimes d'être accablées par ce qu'elles ont vécu et de préférer un silence, parfois mortel, à un recours en justice. Justement parce qu'il n'y a pas de « bonne » façon, de façon socialement « valide », de dire une viol, parce qu'il n'y a pas de bonne façon de parler de sexe. Ce qu'on voit dans le cordon sanitaire que beaucoup – et pas uniquement chez les féministes – essayent de tirer entre la sexualité et les violences sexuelles. Comme s'il s'agissait de deux réalités hermétiques – « c'est du pouvoir, ce n'est pas du sexe ». Non, comprendre et lutter contre les violences sexuelles exige de faire le lien. Et libérer la sexualité – c'est-à-dire faire en sorte que tout un chacun soit en mesure de disposer librement de son corps et de l'usage sexuel qu'il en fait ou non – exige de se libérer du sexe.   

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