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Le divorce entre le corps et l'esprit semble acté dans notre société.
Le divorce entre le corps et l'esprit semble acté dans notre société.
©Reuters

L'esprit dépasse la matière

Tous des putes ? Cet étrange renoncement collectif à l'intégrité de nos corps

Le "manifeste des 343 salauds" a relancé le débat sur la place de la prostitution, et plus généralement du corps, dans la société. Une question qui se retrouve jusque dans les paroles de la dernière chanson de Lady Gaga : "Tu ne peux avoir mon cœur, mais fais ce que tu veux avec mon corps".

Atlantico : Icône vénérée de l’industrie musicale, Lady Gaga chante ceci dans sa dernière chanson « You can’t have my heart and you won’t use my mind but do what you want with my body » soit « Tu ne peux pas avoir mon cœur, ni te servir de mon esprit mais fais ce que tu veux de mon corps ». Ces mots semblent résonner comme une tendance sociétale lourde. Dissocions-nous dans la pratique sexuelle notre corps de notre esprit ? A quoi cela peut-il  mener dans les faits ?

Michelle Boiron : Si l'on écoute ses paroles de Lady Gaga, elle "décide" de traiter son corps comme un objet sexuel. Si elle le décide c'est quand même avec son cerveau ! On mesure, si c'est subi, le risque de la dissociation cœur/esprit avec le corps. On se situe alors dans une certaine robotisation de l'acte sexuel où même le corps vivant s'absente, laissant place à un corps mort puisque traité en objet de chair. C'est possible pour les femmes qui le décident (certaines même le monnayent), on est alors dans un autre registre celui de la femme objet. La question alors du plaisir se pose : comment avoir du plaisir en tant qu'objet sexuel pur ? Peut-être en éteignant les commandes du cerveau mais du coup les circuits de la récompense seraient "off".

On oppose souvent l'amour, qui serait de l'ordre du sentiment, et le sexe, qui se résumerait à l'acte charnel. C'est un faux débat et il est sans issu. En réalité, le sexe est toujours une affaire de désir et le désir trouve son origine dans le cerveau. Le cerveau est le véritable organe sexuel de l'homme et de la femme. Il est le lieu où se rassemblent les perceptions et les décisions, notamment à partir de l'hypothalamus d'où s'organise une suite de commande jusqu'à l'acte sexuel. Le cerveau ne se contente pas d'être juste à l'origine de l'acte sexuel mais il assure aussi sa commande jusqu'à l'orgasme. C'est au cours de l'une de ces étapes que  l'homme a la liberté de décider de poursuivre jusqu'à la jouissance ou d'interrompre en renonçant à l'impulsion du cerveau incarnée dans le corps. En revanche, si le corps ne répond pas c'est que sa biologie ne fonctionne pas ou est en panne (trouble d'érection, cardio vasculaire, diabète, etc.).

Cette façon de séparer le corps et l’esprit est-elle une façon d’accepter nos actes ou nos pratiques sexuelles que nous jugeons contestables ? Est-ce une façon de nous protéger ?

Michelle Boiron : L'amour, n'est pas un réflexe et le désir sexuel ne se situe pas dans le bas ventre mais dans la tête. Dans le "sexe réflexe", comme dans l'érection matinale, il est aussi ordonné par le cerveau. L'homme peut, comme on l'a dit soit arrêter, bloquer le dispositif et rester passif ou agir soit en différant l'acte, soit en passant à l'acte et ainsi obéir au réflexe ! C'est ce qui différencie l'adulte du petit enfant qui doit être en mesure de ne pas assouvir dans l'instant ses besoins et ses pulsions, mais capable de gérer et de différer ses pulsions. L'homme se sent coupable lorsqu'il est mu par des pulsions qui le dépasse, et qu'il ne peut maîtriser, avec la forme extrême dans l'addiction sexuelle. La culpabilité est toujours  en lien avec la morale, la religion, le politiquement correcte donc la culture.

David Le Breton : Difficile de généraliser les choses, les tendances sociétales sont faites de « clairs obscurs » pas uniquement d’ombre ou de lumière. Toutefois, certains adolescents, et c’est assez caractéristiques de nos sociétés contemporaines, perçoivent leurs corps comme différent d’eux – comme une sorte d’objet, une proposition. Les tatouages ou le culturisme qui se développent nous montrent bien que le corps est une belle chose qu’il faut cajoler, rendre belle. Cela n’est pourtant pas vrai chez tout le monde et nombreux sont ceux qui « sont leur corps ». Pour eux, il est difficile d’entrer dans le discours du « mon esprit est ailleurs » et qui ne peut donc pas se dissimuler dans ces représentations. Ceux qui le peuvent ont quant à eux la possibilité de s’en servir pour justifier ce qu’ils font. Cela déresponsabilise l’esprit de ce que fait le corps.

Au-delà du sexe,  deux tendances sur le rapport au corps semblent coexister, l’une destructrice - junk food, drogues, etc.- et l’autre « mélioratrice » qui passe notamment par le développement de la chirurgie esthétique et du culte du corps en général. Quelle est, entre elles, la place du corps dans notre société ?

David Le Breton : Le corps est ambivalent et c’est ce que je développe dans mon livre L'adieu au corps. Nous sommes fasciné par le corps mais pas le corps en tant que tel, plutôt par un corps qu’il faut modifier, améliorer, reprendre en main. Le corps que nous a légué notre histoire alimentaire, hygiénique etc. n’est pas valorisant comme il est au naturel. Il faut une sorte de discipline par une transformation du corps qui peut passer par les modifications corporelles, le régime, les pratiques sportives intensives ou autres. C’est donc la que se trouve l’ambivalence : nous aimons notre corps mais nous le modifions parce qu’il existe aussi une forme de haine dans cet amour.

Georges Vigarello : D’abord, je ne pense pas que les modifications corporelles soient un rejet du corps, cela m’apparait au contraire comme une façon de se l’approprier encore plus. Ce n’est pas parce qu’il y a "sur-dimensionnement" du corps qu’il y a un adieu. Ce très important investissement de la société contemporaine dans le corps a plusieurs explications. Premièrement, cela me semble dû au fait que celle-ci accentue les processus d’individualisation, privilégie l’individu en tant que tel, et cela s’exprime par ce qui est la première chose visible : le corps. Nous sommes notre corps et nous lui faisons donc porter la marque de notre unicité. C’est une tendance ancienne qui s’est affinée à partir de l'époque des Lumières, le sujet ne répondant que de lui-même et s’affirmant en tant que lui-même par son existence physique immédiate.

Cette individualisation n’est pas uniquement obtenue par le processus d’individualisation que j'évoquais, elle l'est aussi par le biais de la démocratie et de la consommation. Cette dernière, toujours jugée comme poussant à la standardisation, dans son idéal consiste en fait à satisfaire l’égo de chacun en le différenciant. Vous avez donc l’impression de n’être soumis qu’à votre propre volonté – à tort ou à raison, là n’est pas la question aujourd’hui. Tout cela aboutit au fait que le corps est de plus en plus le lieu de l’identité et est alors regardé de manière toujours plus accrue.

Enfin, ce qui me parait fondamental est que si le corps est l’individu, la satisfaction immédiate devient de plus en plus importante et fait de notre société une société du présent : plaisir, jouissance etc. Plus nouveau, si vous êtes votre corps, celui-ci contient votre histoire. Cela entraine donc des pratiques allant dans le sens de la recherche "en nous-mêmes", physiquement, de la présence des traumas et des blessures éventuelles que nous avons subis par le passé. On y accorde la crédibilité que l’on veut mais son développement est incontestable et grandissant. On entend de  plus en plus de gens qui analysent le développement de leurs maladies comme la conséquence logique de leur histoire personnelle… C’est justement parce que notre corps est important que nous tentons de le surdimensionner en permanence.

Les débats que connait actuellement notre pays, qu’il s’agisse de la prostitution, de la pornographie ou encore dans un autre registre de la GPA, dans quelle mesure la société et ceux qui la composent ont-ils déjà admis que le corps humain et son utilisation sont commercialisables ?

David Le Breton : L’histoire de la prostitution est presque aussi vieille que l’humanité et même si les lois sont une chose, la pratique, elle, ne s’en embarrasse pas toujours. Ainsi, les pratiques clandestines amènent des femmes et des hommes à demander de l’argent contre des pratiques sexuelles que certains ne pourraient - ou ne cherchent pas - obtenir autrement. Là encore, c’est l’ambivalence qui caractérise notre société, certaines rues ou zones de notre pays sont ouvertement des zones où se fait le commerce du sexe alors qu’existe toutefois une sorte de résistance morale à ces pratiques. Nous avons donc franchi le cap puisque si nous ne l’acceptions pas, il suffirait de durcir les lois et de faire intervenir plus drastiquement la police. Il y a donc une tolérance sociale qui est due à plusieurs facteurs, d’une part la revendication de certains et certaines prostitués de la liberté de leurs « métiers », et d’autre part des clients qui disent avoir « besoin » de cela.

Sur la gestation pour autrui, il y a encore un véritable clivage sur la question. Pour ma part, il me semble que le plus problématique n’est pas tant la commercialisation du corps sur cette question que la vision qu’en aura l’enfant : d’un côté une mère quasi « mercenaire » et de l’autre des parents « acheteurs ». Quand on connait la difficulté que représente la quête des origines pour un enfant adopté - qui peut toutefois comprendre que ses parents l’ont peut-être abandonner pour de « bonnes raisons » (jeunesse, manque d’argent etc.) -, il semble qu’il sera bien plus difficile d’admettre pour un enfant que sa mère l’ait laissé partir pour de l’argent. Il est important toutefois pour éviter les clichés et les mesures trop drastiques que nos sociétés débattent de ces questions sans moralisation excessive.

Georges Vigarello : La commercialisation du corps humain est une question centrale mais elle n’a rien de nouveau. Elle remonte en fait à l’esclavage dont l'abolition n’émerge qu’en 1848, même la Révolution française ne l’a pas supprimé dans tous les territoires. Or, qu’y a-t-il de plus terrible comme commercialisation que celle qui consiste à s’approprier le corps de l’autre ?

Toutefois, vendre des organes, acheter des produits liés aux cellules et autres est un risque qui émerge naturellement avec l'accès aux progrès techniques. L’essentiel de ces débats n’aurait en effet pas pu se poser plus tôt dans l’histoire. Maintenant que la possibilité existe, la tentation est forte et il n’y a qu’une seule réponse à ces débats, celle du comité d’éthique : le corps n’est pas « marchandisable ».

De quelle manière ce rapport au corps a-t-il évolué à travers l’histoire ? Tout cela n’est-il finalement qu’un cycle ?

David Le Breton : Il y a un changement depuis le début du XXème siècle qui a vu reconnaitre, d’abord d’un point de vue psychiatrique, l’existence de l’homosexualité, du transsexualisme et d'autres tendances identitaires et sexuelles. Puis, progressivement, l’individualisation de la société a fait accepter toutes les formes de sexualité. Ainsi, le discours « Nos corps, Nous-mêmes » des féministes est devenu un mot d’ordre général qui s’est emparé de toute la société. Nous considérons aujourd’hui avoir une souveraineté sur notre corps, sur notre sexualité, sur notre tenue etc. qui semble impossible à remettre en cause. Nous sommes donc face à des débats de société qui sont absolument fascinants dans lesquels coexistent un puritanisme extrême, sous la forme notamment de femmes voilées des pieds à la tête par exemple, et de l’autre côté la reconnaissance de toutes les sexualités, du mélange des identités sexuelles. Notre société ressemble à un grand habit d’arlequin dans lequel le jeu, le plaisir a pris le pas sur les principes identitaires substantiels rigides traditionnels. Nous sommes devenus nomades de nos corps et de nos identités et nous sommes aujourd’hui des joueurs de nos vies.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure


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