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Tourisme présidentiel à Florange : mais au-delà de ce qu’a fait François Hollande pour le site, voilà ce dont aurait eu besoin l’industrie française dans son ensemble
©REUTERS/Stephane Mahe

Bouts de ficelle

Tourisme présidentiel à Florange : mais au-delà de ce qu’a fait François Hollande pour le site, voilà ce dont aurait eu besoin l’industrie française dans son ensemble

La visite à Florange du 17 octobre 2016 devait permettre à François Hollande de montrer l'efficacité de son action gouvernementale. Au lieu de cela, on peut se demander s'il n'y avait pas mieux à faire que de se concentrer sur cet exemple ciblé et médiatisé, et si les outils créés pendant ces cinq ans sont à la mesure de la crise que connaît l'industrie depuis des années.

Sarah Guillou

Sarah Guillou

Sarah Guillou est économiste à l’OFCE dans le domaine de l’économie internationale et des politiques publiques affectant la compétitivité des entreprises. Son travail mobilise l’exploitation statistique de bases de données d’entreprises et de salariés ainsi que les données de commerce international par pays. Une partie de ses recherches porte sur les politiques industrielles et les politiques commerciales.

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Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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Atlantico : François Hollande visitait le site de Florange ce lundi 17 octobre afin de mettre en avant la réussite de son action gouvernementale, notamment au regard de la sauvegarde des 629 emplois, des 180 millions d'investissement de la part du groupe Arcelor Mittal, et de la création d'un centre de recherche publique en Lorraine. De l'autre côté, les syndicats opposent l'abandon des hauts fourneaux. En ce qui concerne l'action du gouvernement sur la question de la désindustrialisation, entre les mesures mises en place localement sur le site de Florange, comme pour sa stratégie économique globale, notamment au travers du CICE, quel bilan gouvernemental est-il possible de dresser ? 

Sarah Guillou : L’usine de Florange est un symbole au même titre que l’usine de Belfort d’Alstom. En ces temps pré-électoraux, les messages politiques s’expriment au mépris de toute logique économique. Si en effet la fermeture de l’usine décidée par Arcelor-Mittal en 2012 n’a pas entraîné de licenciements mais des reclassements, l’activité du secteur sidérurgique subit des difficultés au niveau mondial qu’il serait plus réaliste de reconnaître. C’est un leurre de croire au sauvetage du site, et laisser entendre que l’avenir est assuré est très imprudent.

L’ensemble de la filière sidérurgique européenne connaît une baisse d’activité et a du mal à affronter les importations d’acier chinois à bas prix, situation ayant conduit la Commission européenne à imposer des droits anti-dumping contre ces mêmes importations. L’avenir est plutôt sombre.

Plus généralement, sur la question de la désindustrialisation, les mesures du gouvernement n’auront pas inversé la pente de la courbe des emplois industriels. Les pertes d’emplois s’inscrivent dans une tendance baissière amorcée depuis plus de 15 ans. De 2000 à 2014, l’industrie manufacturière s’est réduite de plus d’un cinquième de sa masse de salariés. La grande crise a intensifié les destructions d’emplois : de 2009 à 2012, près de 190 000 emplois perdus. Mais le mouvement ne s’est pas arrêté depuis : de 2012 à 2015 s’ajoutent plus de 129 000 emplois perdus.

Malgré une stratégie de politique économique favorable à l'offre dans la deuxième partie de la mandature, la présidence Hollande n’aura pas été celle de l’arrêt de la destruction des emplois industriels. C’est d’une part parce que les mesures favorables à la vitalité du tissu productif, comme le CICE, ne porteront leurs fruits sans doute qu’en 2017. C’est aussi parce qu’aucune politique économique ne peut contrer le progrès technique qui réduit les emplois par unité de valeur ajoutée et que l’insertion dans la globalisation implique une intensité de concurrence qui exige une adaptation des entreprises et des qualifications qui a tardé à se mettre en place en France.

Loïk Le Floch-Prigent : Le bilan de ces cinq dernières années est catastrophique, même si cet effondrement n'a pas commencé en 2012 mais bien avant. En une vingtaine d'années, l’industrie a été réduite de moitié dans le PIB du pays et l'emploi industriel a, lui aussi, été divisé par deux. Il ne faut donc pas pavoiser au sujet de 629 emplois à Florange pendant que 3 millions d'emplois industriels ont disparu. On n’a toujours pas pris la mesure du problème et il n' y a, en conséquence, aucune stratégie et aucune vision. Parmi les mesures économiques prises, aucune ne sert vraiment l'industrie et l'on sait que le CICE a surtout servi à la Poste et à la grande distribution ! Pas de vision et donc pas de résultats. Jouer au pompier pour éteindre les incendies ici ou la conduit un jour à créer un centre de recherche et un autre jour à acheter des locomotives. Cela peut satisfaire quelques salariés, mais ce n'est pas la solution pour lutter contre la désindustrialisation du pays tout entier ! Pour exister en France, l'industrie a besoin d'industriels respectés et compétents, d'un environnement administratif favorable, d'une volonté collective de mobiliser l'épargne vers les activités de production, de programmes d'éducation et de formation qui répondent à ses besoins du futur, bref d'une ambiance nationale qui la dynamise. Au lieu de donner confiance dans l'avenir, de le préparer et d'encourager l'innovation, on ne raisonne qu'en termes de sauvegarde des emplois passés. On se trompe sur le diagnostic et sur les remèdes.

Outre ces mesures, quelles sont les solutions à mettre en oeuvre pour lutter efficacement contre la destruction des emplois industriels ?

Sarah Guillou : En tout premier, il faudrait que les gouvernements cessent de réagir à chaud quand les fermetures d’usines sont annoncées. Cela ridiculise la politique industrielle française. Pire, cela incite à la capture de l’attention politique et donc à des réactions chocs, violentes, des grèves et des déclarations exagérées qui ne facilitent pas la négociation et le compromis social. Les surréactions politiques fabriquent les surréactions des acteurs sociaux et l’hyper-discrétion sinon l’hypocrisie des décideurs privés. Les hommes politiques alimentent ce qu’ils sont prompts à critiquer. Au contraire, ils devraient faire preuve de réalisme et de pédagogie. Les salariés déchus n’ont pas besoin de promesses irréalistes.

La désindustrialisation est un phénomène qui touche tous les pays industrialisés : c’est la dimension structurelle commune du phénomène. Cependant, il faut reconnaître que la désindustrialisation est plus marquée en France que dans les autres pays industrialisés : c’est la dimension singulière à la France.

Concernant la première dimension, un peu de réalisme éviterait l’hypocrisie et un meilleur jugement sur les stratégies industrielles. Il serait utile de réaliser un diagnostic aussi objectif que prudent sur l’avenir des emplois industriels dans chaque région. Des mécanismes de veille industrielle devraient se mettre en place dans les régions pour étudier les risques technologiques et concurrentiels qui pèsent sur les emplois du territoire pour anticiper les ajustements à prévoir. Cela permettrait de penser des politiques de reconversion des qualifications, voire de reconversion des territoires. Il faut aussi évaluer la dépendance des sous-traitants au donneur d’ordre. Chaque région devrait faire ce diagnostic objectivement et de façon réaliste en prenant en compte une anticipation de la demande mondiale et de la demande de travail et en collaboration avec les entreprises. Il faut anticiper afin de concevoir la bonne réaction.

Concernant la deuxième dimension, il faut redynamiser les activités productives existantes pour les pousser à innover et à conquérir des parts de marché à l’international. Pourquoi ne pas créer un crédit d’impôt à l’exportation pour renforcer la compétitivité ? Il faut transformer les anciennes productions en nouvelles – inciter aux investissements qui améliorent l’appareil productif en accentuant les dispositifs sur-amortissement. En parallèle avec la veille industrielle, il faut encourager les entreprises à créer des partenariats de recherche, à créer des formations qualifiantes en fonction de leurs besoins futurs.

Loïk Le Floch-PrigentAvant de parler d'emplois industriels, il faut imaginer l'industrie de demain et ensuite suivre le chemin qui nous y mène en limitant au maximum les pertes de savoir-faire auxquelles les mutations conduisent. Seule l'anticipation permet de réduire les drames humains que les transformations de l'appareil industriel provoquent. Pour cela, il ne s'agit pas de demander à des fonctionnaires talentueux de rédiger des discours, il faut des industriels courageux et compétents qui connaissent leur métier. Dans les secteurs où ils existent dans notre pays, cela se passe bien, mais là où on a laissé des incompétents obéissants et arrogants, on assiste à des catastrophes. La priorité est de retrouver des industriels de qualité, ensuite il faudra les écouter quand ils demanderont de prendre des mesures pour permettre leur développement et donc celui du pays. Une bonne industrie tire le pays vers l'abondance et crée des emplois tout autour d'elle. C'est la production qui est le moteur de l'économie, on le voit dans tous les territoires. Soutenons clairement les industriels qui réussissent et on aura fait un grand pas !

Si la désindustrialisation du pays ne peut être véritablement enrayée, quelles sont les politiques à mettre en oeuvre, permettant de répondre aux besoins d'emplois des personnes laissées sur le côté de la route ? Au-delà d'un discours "idéalisé", laissant entendre que ces personnes peuvent se former, changer d'emploi, de domicile, comment répondre à une situation pratique paraissant bien moins "facile" qu'elle ne peut en avoir l'air ?

Sarah Guillou : Une fois le diagnostic établi - et sa mise à jour continuelle -, il faut adapter les politiques industrielle, politique de formation/éducation et politique territoriale. Mais il faut que ces politiques soient des politiques de fond et non des politiques de réaction.

Si la formation ne résout pas tout, elle ne peut être négligée. Elle sera d’autant plus acceptée qu’on aura tenu un discours de vérité aux salariés.

On n’évitera cependant pas des chocs brutaux qui sont liés à un changement soudain de la conjoncture internationale. Ces chocs seront difficilement anticipés même après un sérieux diagnostic. Dans ce cas, si le choc est de nature conjoncturelle et non structurelle, l’intervention directe de l’Etat peut se justifier comme un renflouement avec une montée au capital. Si le choc est de nature structurelle et touche un secteur en particulier, l’ajustement pourrait être plus coûteux car durable. Mais ces chocs – comme l’aura été par exemple la catastrophe de Fukushima sur le secteur nucléaire – sont assez rares et pourraient solliciter des instruments d’exception comme des fonds de solidarité.

L’ajustement n’est jamais facile mais il est d’autant plus difficile qu’il n’est pas anticipé et, surtout, qu’il n’apparaît pas comme une solution. Le problème des reconversions, c’est qu’elles ne fournissent pas un avenir meilleur. Le dynamisme de la création des emplois est le meilleur rempart à l’expérience de la désindustrialisation des vieilles industries qui touchent les salariés.

Loïk Le Floch-PrigentOn peut bien sûr combattre la désindustrialisation du pays dans son ensemble, mais on n'échappe aux difficultés locales qu'en anticipant les difficultés avec la recherche de diversifications, de créations de nouvelles activités, d'innovations. La monoculture industrielle conduit aux drames, la solution ce sont les écosystèmes, les clusters, la mutualisation des moyens, l'introduction du numérique dans la conception, les process, les ateliers avec la transformation des rapports humains dans le travail lui-même... On doit sauver l'industrie française, on le peut, mais pas en considérant que celle d'hier que l'on préserve, que l'on sauve, sera différente ou ne sera pas. Il faudra beaucoup d'anticipation et de pédagogie et donc une modification des messages politiques qui occultent les vrais défis, et donc les solutions.

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