Terrorisme et fractures du lien social : la France écartelée entre sprint médiatique et course de fond politique | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
La chef du gouvernement danois Helle Thorning-Schmidt.
La chef du gouvernement danois Helle Thorning-Schmidt.
©Reuters

Editorial

Terrorisme et fractures du lien social : la France écartelée entre sprint médiatique et course de fond politique

Les manquements des responsables politiques sont pour beaucoup dans la situation actuelle. Et s'il est bien un rythme à l'opposé de celui des médias, c'est celui de la chose politique.

Pierre Guyot

Pierre Guyot

Pierre Guyot est journaliste, producteur et réalisateur de documentaires. Il est l’un des fondateurs et actionnaires d’Atlantico.

 

Voir la bio »

Pour désigner la vitesse du traitement de l’info par les médias et notre incapacité à réfléchir dans l’urgence, le sociologue Pierre Bourdieu parlait il y a vingt ans du « fast thinking ». Depuis les choses ne se sont guère arrangées. Il faut dire que depuis la publication de l’ouvrage « Sur la télévision », le petit écran a inventé les chaines tout info qui donnent aux journaux télévisés d’antan les allures d’un épisode de Derrick sous tranxène. Plus encore, la télévision se fait désormais supplanter par ce petit nouveau qu’on appelle internet où une information ne semble réellement de qualité que lorsqu’elle est twittée avant que l’événement se soit produit.

En quelques jours, nous venons de vivre l’une de ces accélérations du temps dont le monde moderne a le secret (ceux que le sujet intéresse pourront aussi lire les travaux de l’Allemand Hartmut Rosa, récemment publiés en français…). Tirs d’arme automatique et meurtre samedi après-midi dans un centre culturel à Copenhague, attentat mortel dans la nuit contre une synagogue du centre de la capitale danoise, fusillade au petit matin entre le terroriste et la police… Dimanche, le monde entier apprend la décapitation de 21 Chrétiens coptes en Lybie, puis c’est vers l’Alsace que regards et caméras se tournent pour contempler, navrés, un cimetière juif dévasté, avant d’entendre lundi matin un ancien ministre des Affaires étrangères expliquer que l’actuel Premier ministre est « sous influence juive » car sa femme serait israélite (propos évidemment antisémite, mais aussi raisonnement qui ferait les choux gras d’un psy chargé d’analyser la relation de Roland Dumas avec son ancienne maitresse, Christine Deviers-Joncour, autoproclamée « putain de la République »)

Bien sûr, les médias ne sont pas étrangers à cette sensation qu’un train à grande vitesse chargé de mort et de violence vient de passer en nous décoiffant. Les éditions spéciales en continu se sont mises en route dès samedi après-midi sur plusieurs chaînes de télévision. C’est comme d’habitude sur internet, avec une vidéo à sensation, que Daesh a craché sa haine au visage du monde. Et c’est en direct à la radio, à l’heure où les gens emmènent leurs enfants à l’école, que Roland Dumas s’est encore une fois laissé aller à parler sous lui.

Mais ces trois derniers jours nous ont montré aussi combien les émotions et les convictions s’émoussent vite. Certes, les attentats et les meurtres ont été plus lointains que ceux de Paris, donc moins « concernants » selon cette règle cynique enseignée dans les écoles de journalisme du kilomètre/mort qui veut qu’un accidenté au coin de la rue intéressera toujours plus que cent victimes à l’autre bout du monde. Certes encore, la destruction de pierres tombales n’est pas l’exécution d’un vivant et les déclarations antisémites d’un ancien ministre de la justice plusieurs fois condamné par les tribunaux n’ont pas la gravité d’une prise d’otages. Mais tout de même, il semble ce week-end s’être sérieusement atténué, le fameux « esprit du 11 janvier ». Quelques centaines de citoyens se sont réunis devant l’ambassade du Danemark à Paris. Pas le moindre rassemblement spontané à l’annonce de la profanation du cimetière de Sarre Union. On est bien loin de la manifestation de la République il y a un mois, ou même de celle qui suivit la profanation du cimetière juif de Carpentras il y a vingt-cinq ans.

Dans une interview accordée à Libération, le journaliste Laurent Léger, rescapé de la tuerie au sein de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier dernier, explique après les attentats de Copenhague qu’ « On voit bien que la vigilance retombe. Or, il faut être plus que jamais mobilisé et vigilant, plus que jamais s’exprimer et débattre ».

Le gouvernement affirme qu’il s’attaque au problème. Mais cela sera insuffisant et trop lent : les erreurs et les manquements des responsables politiques sont pour beaucoup dans la situation actuelle et s’il est bien un rythme antagoniste avec celui de l’actualité (et plus encore des médias !), c’est bien celui de la chose politique.

Sauf à bien comprendre que la France est embringuée à la fois dans un sprint et dans une course de fond, qu’il y aura d’autres attaques et d’autres attentats et que, sans réagir dans l’urgence, il est impératif de commencer à agir maintenant, la société française peut déjà préparer l’enterrement des valeurs du « vivre ensemble » et de sa République.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !