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Tentative d'union des luttes sociales à gauche : vers un échec similaire à celui de la droite hors les murs
©REUTERS/Gonzalo Fuentes

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Tentative d'union des luttes sociales à gauche : vers un échec similaire à celui de la droite hors les murs

Arriver à cristalliser et à faire perdurer la contestation autour de l'exécutif n'a rien d'évident et certains partisans de la gauche radicale devraient peut-être réajuster leurs discours d'avance triomphans. Surtout lorsque l'on connaît la part de Français qui se situent dans le marais.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Suite aux différentes réformes mises en place par Emmanuel Macron, certains membres de la "gauche radicale" semblent envisager un 3e tour social, ou, du moins, une forte mobilisation du pays, en opposition à l’exécutif. Que cette opposition se traduise par la rue ou par les prochains scrutins. Dans quel mesure cet espoir peut il être comparé à celui nourrit par une partie de la droite, au cours du quinquennat Hollande, notamment sur la base des succès de librairie d'Eric Zemmour ou d'Alain Finkielkraut, laissant présager un raz de marée électoral qui n'a jamais eu lieu. Dans quelle mesure le "marais politique" composé des personnes les moins impliquées,  dans les deux cas, peut-il être sous estimé ?

Christophe Bouillaud : Si l’on revient sur le précédent quinquennat, il faut d’abord rappeler que les mobilisations de rue de la droite stricto sensu se sont limitées à tout le long combat des catholiques contre le « Mariage pour tous ». Les autres manifestations, qui ont mis en difficulté le gouvernement, avaient une coloration politique beaucoup moins marquée, comme par exemple la protestation des « Bonnets rouges » contre l’Ecotaxe. De fait, l’opposition de droite s’est surtout exprimée par le succès dans l’opinion publique de certaines auteurs (comme bien sûr Eric Zemmour) et de certains médias (comme Causeur ou Valeurs actuelles), et bien sûr dans toutes les élections intermédiaires entre 2012 et 2017. La différence entre la mobilisation de droite classique entre 2012 et 2017 et celle que voudrait mettre en place la fraction de la gauche regroupée autour de Jean-Luc Mélenchon se trouve être dans le public visé : le public de la gauche radicale se rend en moyenne bien moins aux urnes que celui de la droite classique, surtout d’obédience catholique. Mobiliser dans les urnes ce qui reste à gauche des classes populaires et moyennes ne va du tout de soi – et d’ailleurs, le FN a tout autant de difficulté à mobiliser son propre électorat populaire. Ce n’est pas tant le constat que le « marais politique » est sous-estimé qu’il faut faire, mais plutôt celui de la difficulté à ramener à la vie politique les franges de l’électorat qui s’en sont éloignés, ou pire, ne s’en sont jamais rapprochés. De ce point de vue, la droite, qui avait l’avantage d’un électorat inséré, âgé et participatif, certes en déclin démographique, ne peut que s’en prendre à elle-même pour s’expliquer sa défaite. 

Comment expliquer ce type d’évènements, voyant une force motrice existence dans l'électorat, mais qui ne parvient pas à mobiliser plus largement ? Quels seraient les étincelles nécessaires à une telle mobilisation du « marais » ? 

Depuis que des élections au suffrage universel et une vie démocratique existent en France, on sait bien d’expérience que la mobilisation de l’électorat par les élites qui visent à diriger le pays ou par les partis politiques ne va nullement de soi. La plupart des adultes qui ont le droit de vote restent plus préoccupées de leur vie quotidienne dans ses aspects concrets que des luttes politiques. Celles-ci sont toujours l’affaire de minorités actives – leaders, militants et sympathisants d’une cause ou d’un parti – qui cherchent à mobiliser et encadrer les autres. En fait, la règle pour une cause, quelque qu’elle soit, c’est qu’elle n’intéresse pas grand monde avec une grande intensité dans une population donnée, et qu’il faut une bonne organisation pour mobiliser largement au-delà du premier cercle de convaincus. Il suffit de voir par exemple l’échec du mouvement « Nuit Debout » qui prétendait mobiliser les foules sur un agenda extrêmement général et dispersé, et dans le chaos organisationnel. Il est par ailleurs très difficile de généraliser sur les étincelles qui transforment une mobilisation sectorielle en une mobilisation très large d’une grande partie de la population. Dans la France contemporaine, du dernier quart de siècle, il me semble qu’au-delà du contenu précis des mesures annoncées par le gouvernement qui vont provoquer la mobilisation, c’est souvent le sentiment d’une humiliation, d’un manque de respect, qui va faire monter la sauce. La mobilisation contre le CPE (Contrat première embauche) en 2006 partait largement de cet aspect d’une humiliation ressentie par une partie de la jeunesse. On peut dire la même chose des « Bonnets rouges » exprimant toute une crainte de ne pas exister aux yeux de Paris de la part d’une bonne part des Bretons. A cela bien sûr, il faut ajouter une bonne dose de savoir-faire organisationnel pour que la mobilisation dure et obtienne quelque chose.

Quelles sont les erreurs à ne pas commettre par l’exécutif ? La communication est elle ici plus importante que le fond ? 

Personnellement, qu’il commette toutes les erreurs possibles tendrait plutôt à m’amuser, mais, en disant cela, j’abandonne toute objectivité. Il me semble en tout cas que l’exécutif, s’il veut éviter de mobiliser largement contre ses réformes, a tout intérêt à ne pas humilier les gens, surtout « à l’insu de son plein gré », sur des choses concrètes en particulier. La saga sur les APL constitue un exemple à ne pas suivre. La récente saillie du Président de la République sur les bailleurs qui devraient selon leur bon cœur baisser les loyers de cinq euros n’arrange rien. Il faut éviter de donner l’impression de ne rien connaître à la « vraie vie », où, bien sûr, jamais un bailleur normal, ni pire ni meilleur qu’un autre, ne fait cadeau de rien à son locataire. C’est l’effet Marie-Antoinette : vous n’avez pas de pain, mais vous pourriez manger de la brioche… Par ailleurs, l’exécutif devrait prendre conscience que les Français constituent une population de plus en plus éduquée en moyenne et que cette population a tout de même pris l’habitude de décrypter les messages de propagande à son intention. La communication ne peut pas suffire. Elle peut même finir par énerver le public si elle donne l’impression de vouloir manipuler les esprits. Et puis, en l’occurrence, il ne faut pas s’illusionner : la plupart des gens n’ont pas envie de réformes qui impactent négativement leur niveau de vie, ou tout autre aspect de leurs chances de vie, au profit d’un bien collectif supposé, d’économies budgétaires par exemple. Dans certains domaines, l’exécutif en a bien conscience d’ailleurs quand il parle de « prérequis à l’entrée des filières universitaires » et non pas de « sélection » pour éviter de désespérer une partie de la jeunesse. Mais il reste qu’il va être difficile d’expliquer aux retraités que la hausse de la CSG ne leur fait pas perdre du pouvoir d’achat et aux fonctionnaires que le blocage du point d’indice non plus. L’austérité ne peut pas être populaire auprès de ceux qui subissent les coupes.

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