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Les nouvelles possiblités techniques liées au numérique posent de nombreux défis pour sa régulation par les pouvoirs publics
Les nouvelles possiblités techniques liées au numérique posent de nombreux défis pour sa régulation par les pouvoirs publics
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Nouveau monde

Les défis de la régulation du numérique

La régulation du numérique est un enjeu auquel se sont attelés les gouvernements, avec plus ou moins de résistance de la part des citoyens et consommateurs. L'information est en effet bien difficile à contrôler par les pouvoirs publics, qui tentent de réagir notamment au travers de l'ACTA. L'ORTF est déjà bien loin ...

Bertrand Cousin

Bertrand Cousin

Bertrand Cousin est Senior Counselor de la société APCO Worldwide. Ancien élève de l'ENA, il a notamment été maître des requêtes au Conseil d'Etat, maire adjoint de Brest et député.

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Essayons de divaguer ensemble sur quelques scénarios du futur, inspirés par de grands auteurs. Trois scénarios peuvent être esquissés : celui de la béatitude, celui du chaos fécond, celui enfin de la férocité.

 

Le premier scénario, celui de la béatitude, repose sur une vision idyllique de la société issue de la cybernétique. L'on fait référence ici à Teilhard de Chardin qui, dans un chapitre étonnant de L'avenir de l'homme, écrit en 1955, explicite pourquoi va se former une noosphère, sorte d' »enveloppe pensante » s'enroulant sur toute la planète grâce aux moyens de communication moderne. Il est vrai que l'évolution des espèces animales s'est accompagnée d'une augmentation de la taille des cerveaux, celui de l'homme étant le plus élaboré, franchissant même une étape cruciale, la réflexion : l'homme sait qu'il sait et multiplie des inventions. Se serait ainsi constitué, au fil du progrès des sciences et des techniques, un « cerveau des cerveaux », l'addition des connaissances individuelles dépassant la capacité intellectuelle de chacun. Cette « agrégation ordonnée de l'étoffe de l'univers » serait rendue techniquement par l'internet, le réseau des réseaux, dont Teilhard de Chardin aurait étrangement eu l'intuition. Une telle pensée universelle serait accompagnée d'une sympathie universelle, comme si la conscience collective d'une humanité en réseau devrait déboucher sur un monde réconcilié. Un pas ultime est alors franchi par Teilhard dans un élan mystique : la noosphère serait l'Oméga dont parle la Bible, c'est-à-dire la fusion de l'esprit des hommes en Dieu. Sans aller jusque-là, reconnaissons qu'un mouvement vers une conscience universelle pourrait être rendu possible grâce à l'internet. Une régulation serait donc inutile, voire dérisoire au regard de cette ultime étape de l'humanité.

 

Le second scénario serait celui du chaos fécond. Norbert Wiener lance en 1942 le concept de la cybernétique, qui fait de la communication l'axe central de la réorganisation d'un monde traumatisé et brisé par la Seconde Guerre mondiale. Selon lui, si les hommes communiquaient plus les uns avec les autres, le sort du monde irait en s'améliorant. La qualité de la vie serait proportionnelle à la quantité de médias disponibles, le contenu du message ayant une importance secondaire par rapport à son intensité. Le rôle de l'État devrait alors s'estomper et laisser place à une autorégulation sociale rendue possible grâce à cette communication intense qui conduirait les individus à polir leurs comportements et à atténuer les conflits qui les opposent si souvent.

 

Une meilleure harmonie pourrait prévaloir dans ce monde de l'Homo Communicans, à trois conditions : que le flux des informations soit totalement libre ; que les médias permettent techniquement de relier le plus grand nombre possible d'habitants sur Terre ; que les êtres humains, trop repliés sur leur égoïsmes, prennent conscience qu'ils sont avant tout des êtres sociaux.

 

Ce fantasme d'un monde pacifique composé de créatures transparentes qui communiquent sans se soucier du contenu explique l'engouement toujours renouvelé pour ce que l'on nomme la société de l'information. Selon Herbert McLuhan, sociologue canadien des médias, les grandes étapes de l'humanité ont directement découlé les innovations dans le domaine des techniques de communication : l'écriture, l'imprimerie, la radio, la télévision. L'internet constitue à coup sûr la nouvelle grande étape/

 

Cette vision idyllique d'un homme numérique pour qui les contraintes de l'espace et du temps seraient abolies, a été décrite notamment par Nicholas Negroponte. Un village planétaire, un cyberspace, relierait, grâce aux autoroutes de l'information, des internautes avides de perfectionnement personnel, de fraternités internationales, de progrès techniques et économiques. La douce oscillation des ondes hertziennes, le flot chatoyant des images et des lettres sur els écrans, les liaisons virtuelles aseptisées avec ceux qui façonnent notre vie quotidienne, tout cela devrait miraculeusement améliorer le caractère de l'Homo Communicans. De cette spontanéité sans aucune contrainte, de ce chaos « brownien » surgirait un monde meilleur. Toute régulation serait donc nuisible, car retardant l'avènement de ce paradis sur Terre.

 

Le troisème scénario pourrait être celui de la férocité. Billevesées, ces scénarios qui évoquent le « bon sauvage » à la Jean-Jacques Rousseau ou l'inexorable et bénéfique progrès scientifique décrit par Auguste Comte. La réalité est malheureusement tout autre : le cœur de l'Homme est habité par la méchanceté, la jalousie meurtrière, l'égoïsme foncier, la concupiscence. Plaute, déjà, nous rappelle que « l'homme est un loup pour l'homme ». L'Etat doit intervenir d'une manière absolue pour rendre possible une vie en société dans laquelle ne règne ni la violence, ni la lubricité, ni l'inculture.

 

Une régulation de l'audiovisuel et, maintenant, de l'internet devrait donc être drastique et même s'étendre à ceux qui veulent saper l'autorité de cet État sans lequel l'ordre public exploserait et la société partirait en lambeaux. La Chine et même certains pays islamistes ont bien compris et, même au-delà, le message homo homini lupus … Une régulation serait donc plus que souhaitable : absolument nécessaire !

 

Comment nos démocraties occidentales sauront-elles trouver la bonne mesure pour conforter le pluralisme politique, protéger les enfants et les adolescents, sauvegarder les identités culturelles et la création, traquer les cybercriminels, défendre la sphère privée ? Comme l'écrivait Louis Aragon : "Rien n'est jamais acquis" ...

 

 

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