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Dans le JDD, Bernard Tapie assure détenir une cassette prouvant que le ministre du Redressement productif a tout fait pour l'empêcher de racheter les journaux du groupe Hersant.
Dans le JDD, Bernard Tapie assure détenir une cassette prouvant que le ministre du Redressement productif a tout fait pour l'empêcher de racheter les journaux du groupe Hersant.
©Reuters

Duel à distance

Match Tapie Montebourg : l'intervention de l'Etat dans une transaction privée peut-elle se justifier ?

Dans une interview au JDD, Bernard Tapie affirme qu'il détient un enregistrement audio prouvant que le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, a tenté de s'opposer à son rachat des journaux du pôle sud du Groupe Hersant Médias (GHM).

Aurélien Véron  et Benjamin Dormann

Aurélien Véron et Benjamin Dormann


Aurélien Véron est président du Parti libéral démocrate.

Il est aussi membre du bureau de Réforme et Modernité, association présidée par le député Hervé Mariton. Depuis septembre 2008, Aurélien Véron a lancé les campagnes suivantes : lutter contre la dette en réduisant la dépense publique, baisser la pression fiscale pour libérer la croissance, introduire la capitalisation dans la réforme des retraites.

 


Benjamin Dormann a été journaliste dans la presse financière et trésorier d'un parti politique.

Depuis 14 ans, il est associé d'un cabinet de consultants indépendants, spécialisé en gestion de risques et en crédit aux entreprises. Il est executive chairman d'une structure active dans 30 pays à travers le monde.

Il est l'auteur d’une enquête très documentée : Ils ont acheté le presse (Jean Picollec. Fev 2012). Le débat continue d'ailleurs sur Facebook : ils.ont.achete.la.presse

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Alors que Bernard Tapie a racheté le Pôle Sud du groupe Hersant Média, dont le journal La Provence fait partie, l'homme d'affaire a précisé qu'Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif, aurait essayé de bloquer l'opération, ce que réfute l'exécutif. Le député socialiste Patrick Mennucci, demande même la création d'une commission d'enquête parlementaire. De manière générale, l'Etat doit-il intervenir dans le cadre d'une transaction privée, en particulier lorsqu'il s'agit de médias, c'est à dire d'un contre-pouvoir ? L'Etat ne doit-il pas cependant veiller à la pluralité et à une faible concentration dans le secteur des médias ?

Aurélien Véron : Le rachat du Pôle Sud par Bernard Tapie n’est pas politiquement anodin. Mais la liberté de la presse est d’autant mieux respectée que les pouvoirs publics ne s’en mêlent pas… et ne faussent pas la concurrence en privilégiant trop lourdement les médias publics. Contrairement à l’idée dirigiste qu’un média public est plus indépendant qu’un média privé, nous observons tous comment chaque pouvoir politique successif pèse sur ses nominations et sa ligne. L’impact éditorial privilégie au mieux les journalistes respectueux du pouvoir, qui ne posent pas trop de questions sensibles, qui n’insistent pas. Au pire, il amène des amis du pouvoir aux postes décisionnels afin de taire les dissidences éditoriales… et les humoristes trop décapants.

La crainte du pouvoir, qu’il soit local ou national, c’est la pugnacité des journalistes à chercher l’erreur, à dénicher un scandale, à révéler l’incompétence des élus et de leur administration. Parfois à faire campagne contre lui, contrairement aux organes de presse alliés qui, eux, ne le dérangent pas. Face aux pressions politiques, l’insoumission des médias est un art difficile, surtout si on admet qu’il n’y a pas d’information neutre. Le choix des sujets, leur angle et leur interprétation sont autant d’actes subjectifs dans la chaîne de l’information. Le seul contrepouvoir efficace et juste, c’est la multiplicité de l’offre médiatique.

Benjamin Dormann : Presse et pouvoir sont aujourd’hui beaucoup trop proches. Sous couvert de « veiller à la pluralité », l’Etat impose ses choix d’opinion à une presse docile, homogène et décrédibilisée. Patrick Mennucci ne demande pas une enquête parlementaire au nom du respect d’un principe, mais au nom d’une crainte personnelle pour son propre mandat local. Il est navrant de voir les titres des journaux : « Tapie rachète La Provence, preuve qu’il a des ambitions pour la mairie de Paris ». Le lien est évident pour tous. Un homme d’affaire de près de 70 ans se lance dans la presse, sans expérience, à des fins d’influence, selon les observateurs : voici ce qu’est le soi-disant contre-pouvoir en France.

Qu’a dit Mennucci d’un groupe de presse, Sud-Ouest, propriété d’un parlementaire ami, qui vote ses propres subventions ? Rien... Qu’a-t-il dit du rachat du Monde par Matthieu Pigasse, ancien directeur adjoint de cabinet du n°2 du gouvernement actuel (Laurent Fabius) ? Rien... Alors que ces élus ne viennent pas nous parler de principes. Il y a longtemps qu’ils les ont piétinés au nom de leurs ambitions personnelles...

Les manque de rentabilité de la presse et sa dépendance aux investisseurs et aides publiques est-elle problématique ?

Aurélien Véron : Le financement et les réglementations de la presse ont engendré une addiction qui rend la mutation du secteur plus difficile. Le contenu attendu n’est plus le même avec la multiplication des médias indépendants sur le câble et sur le net. Qui se souvient du dernier scoop du Monde, pourtant une référence hors de nos frontières ? A côté, le « Pure Player » Mediapart est bien plus petit mais considérablement plus prolifique… et déstabilisant pour les dirigeants politiques et économiques du pays. Son succès prouve que l’indépendance redevient aussi primordiale que la qualité des contenus. L’Allemagne montre qu’avec 300 titres, la taille du lectorat n’est pas un problème pour une presse locale indépendante.

La presse d’investigation ne peut avoir de lien avec le pouvoir ou l’administration si elle veut rester un contrepouvoir efficace et craint. Elle ne doit dépendre que de ses clients, de ses annonceurs et de ses actionnaires. Sa liberté sera d’autant plus grande que ses concurrents seront nombreux et l’obligeront à se démarquer par des scoops et une information plus impertinente vis-à-vis des pouvoirs d’abord publics, mais également privés. Un actionnaire épargné par ses propres médias ne le sera pas par les concurrents avides de créneaux de tir dégagés.

Benjamin Dormann : La presse française est à un niveau de subventions inégalé dans le Monde. Plus de 20% de son CA. Plus de 50% pour certains titres, nationalisés de fait. Les chiffres officiels sont largement minorés, comme le prouve mon enquête « Ils ont acheté la presse », où figurent les vrais chiffres, avec détails.

Les journalistes eux-mêmes disent que c’est un problème, mais ils continuent à mendier des niches et avantages fiscaux pour leur corporation, sans le moindre scrupule, à commencer par Mediapart. Le débat est confisqué. Ils monopolisent la parole sur les plateaux télé et les ondes de radio, et ne supportent pas la critique. On entend que ceux qui ont conduit cette profession au bord du gouffre par leur incompétence, et leur incapacité à s’intéresser à leurs électeurs et à leur évolution.

Les médias français sont-ils plus dépendants du pouvoir politique par rapport leurs homologues européens ?

Aurélien Véron : L’esprit de cour est particulièrement développé en France, contrairement aux autres pays occidentaux qui ne tolèrent pas pareille promiscuité. Le nombre de couples politique-journaliste illustre bien cette culture incestueuse. Elle entretient le silence autour des dérives et des frasques de nos élus. Combien de scandales financiers, électoraux et parfois même sexuels ont été tus par des journalistes directement informés ? La confiance en nos journalistes ne s’est pas érodée sans raison.

Les lois liberticides censées protéger l’intimité des personnes, notamment de nos élus, ont dressé pendant des décennies un autre mur autour de la vie des élus. Or, les scandales intimes ont un impact politique parfois lourd. On le savait depuis les écoutes illicites de Mitterrand, on le redécouvre avec les affaires DSK, le dossier Pulvar-Montebourg et les interventions de Valerie Trierweiler.

On imagine mal le pouvoir rétablir de lui-même un cadre favorable à la libre circulation de l’information dérangeante, sulfureuse, incontrôlable. C’est pourquoi l’évolution vient assez spontanément de la mutation du marché de l’information affranchi des anciens schémas. Des Pure Players aux sites pirates tels que Wikileaks, le monde est en train de s’émanciper des pouvoirs, de tous les pouvoirs. La France ne devrait pas faire exception. Une fois de plus, le marché l’emportera sur l’arbitraire du pouvoir. Pour le bien de tous, sauf de nos élus qui se croyaient protégés jusqu’ici.

Benjamin Dormann : Oui. La presse Européenne est subventionnée à 2 % de son CA en Europe, en moyenne, contre plus de 20% en France. Aujourd’hui, notre presse ne s’occupe plus d’informer, mais elle préfère raconter des histoires, au sens où elle accepte de relayer la scénarisation de la réalité, conçue les communicants.

Elle a ignoré les faits, méprisé ses lecteurs, critiqué l’internet, faute de réaliser que le monde avait changé. En manque d'idée et de talent, elle se lance dans une chasse aux coûts, dignes des plus médiocres contrôleurs de gestion.

En attendant, elle milite beaucoup trop politiquement, comme le montre les élections dans les écoles de journalismes où tous restent dans une détestation unanime du Sarkozysme et un rejet tripal du nationalisme. Dépendance du pouvoir politique, mais en plus inéquitablement partagée sur l’échiquier des opinions. On attend avec impatience de voir comment la ministre de la Culture va réorienter les aides vers les « journaux d’information citoyenne ». On croit déjà deviner le nom des futurs heureux gagnants de cette nouvelle distribution des prix ... on pourrait par exemple y retrouver les Inrockuptibles, qui fait désormais acheter son journal par des compagnies aériennes, faute de lecteurs

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