Sylvain Boulouque : "Une part grandissante de la population française considère le recours à la violence comme légitime" | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Social
Sylvain Boulouque : "Une part grandissante de la population française considère le recours à la violence comme légitime"
©GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

"Mensonges en Gilet jaune"

Sylvain Boulouque : "Une part grandissante de la population française considère le recours à la violence comme légitime"

Sylvain Boulouque publie "Mensonges en gilet jaune : Quand les réseaux sociaux et les bobards d'État font l'histoire" (Serge Safran éditeur). Pour Atlantico, il revient sur le mouvement des Gilets jaunes qui vient de fêter son premier anniversaire et sur le climat qui règne à travers l'Hexagone.

Sylvain Boulouque

Sylvain Boulouque

Sylvain Boulouque est historien, spécialiste du communisme, de l'anarchisme, du syndicalisme et de l'extrême gauche. Il est l'auteur de Mensonges en gilet jaune : Quand les réseaux sociaux et les bobards d'État font l'histoire (Serge Safran éditeur) ou bien encore de La gauche radicale : liens, lieux et luttes (2012-2017), à la Fondapol (Fondation pour l'innovation politique). 

Voir la bio »

Atlantico.fr : Dans votre livre, vous décrivez la genèse et le développement des gilets jaunes. Une des causes du mouvement, c'est le sentiment d'abandon et une certaine forme de désaffection vis à vis du politique en général.  Est-ce que la méthode issue du grand débat et que l'exécutif essaie de mettre en place a réussi à annihiler temporairement ce sentiment ? Où est-ce que le mouvement couve, prêt à ressortir sous d'autres formes ? 

Sylvain Boulouque : Plusieurs causes existent dans la naissance du mouvement. Pour l’analyser, il faut être extrêmement attentif au lieu et à la date des mobilisations. Les revendications et les tonalités politiques peuvent aller d’un bout à l’autre de l’échiquier politique en fonction du rond point et de la manifestation analysée. En conséquence, les causes du sentiment d’abandon ou de la demande de service public peuvent être commune ou parfois totalement différentes. Certains ont exigé une baisse des taxes et des impôts directs ou indirects alors que d’autres voulaient retrouver une société qui réponde au besoin élémentaire de la population en offrant d’avantage de service public ou une plus juste répartition des richesses. 

En ce qui concerne le grand débat globalement n’a pas touché les gilets jaunes, qui ont boycotté les réunions nationales et présidentielles où du reste ils n’étaient pas initiés. Les enquêtes montrent que les CSP plus et des retraités plutôt aisés sont les principaux intervenants et participants. En revanche localement, les éléments sont plus compliqués, dans certaines petites communes les gilets jaunes ont participé à des échanges, cela dépend aussi beaucoup de la personnalité et de l’appartenance politique du maire. 

Le mouvement s’est estompé d’abord en raison des violences. Certains ont été découragés par les violences manifestantes mais beaucoup l’ont été par les violences policières et le traitement que l’Etat a réservé aux gilets jaunes, qu’ils manifestent violement ou pacifiquement (un tel nombre de blessés, d’arrestation, de gardes à vue, etc… n’a pas été atteint depuis longtemps). 

Certains gilets jaunes ont considéré qu’ils ont obtenu satisfaction avec le retrait de la taxe carbone et du 80 km/heure. Ce qui ne veut pas dire que la colère soit retombée. En revanche, elle a changé de forme. Le mécontentement dans la société demeure latent. Les recours à la violence sont de plus en plus réguliers et selon les enquêtes une part de plus en plus importante de la population la considère comme légitime. 

Parallèlement, la grogne sociale est grandissante et de moins en moins encadrée. Il y a des évolutions aujourd’hui les bases ouvrières contournent les appareils syndicaux, ce qui renvoie à la situation des années 1970 voire parfois à des situations « à l’italienne » quand le Parti communiste italien a été dépassé par une partie de sa base, sans que l’on puisse dire aujourd’hui si le mouvement peut prendre une tournure analogue. Il est impossible de dire ce qu’il va advenir.

A la base du mouvement dites-vous, il y a aussi en partie la réaction face à un retour d'un pouvoir vertical incarné par Emmanuel Macron. Le Président essaie de s'en départir en ce moment même. Vous semble-t-il pouvoir y arriver ? L'Etat et ses représentant peuvent-ils gérer cette réalité ? 

Il y a plusieurs éléments. Les gilets jaunes ont créé une forme de communication décentralisée et en réseaux utilisant les mêmes moyens que le Président de la République. Initialement il a a eu ce même refus des intermédiaires sociaux, initiés par le pouvoir qui lui a été renvoyé en retour par les formes d’organisations du mouvement. Enfin, le Président communique et comme tout communicant – ou propagandiste – il veut renvoyer une image de lui même. Cependant, les intermédiaires sociaux – centrales syndicales comme maires – semblent d’un avis contraire. La reprise en langue du manager du TINA (There is no alternative, il n’y a pas d’alternative) de Margaret Thatcher ne semble pas convaincre quelque soit l’échelon choisi. 

Sociologiquement, le mouvement était-il homogène ? A-t-on assisté, comme certains le disaient, à un retour de la lutte des classes ? 

Non, le mouvement n’était pas homogène, il y a eu des catégories sociales avec des intérêts contradictoires. Ce qui n’empêche pas qu’il y ait plusieurs expressions de l’affrontement de classe dans ce mouvement social. Mais, la encore cela sous entend d’examiner la temporalité, la localité et l’évolution du conflit. Les expressions sociales de la lutte des classes ont existé y compris dans les explosions de violence. Au côté de la gauche insurrectionnelle, il y a eu beaucoup d’ouvriers désespérés et n’ayant plus rien a perdre se jetant dans les affrontements urbains avec détermination. 

Vous dites également que le mouvement est né très à droite puis a été phagocyté par la gauche radicale. On a bien vu que les casseurs étaient très présents dans la manifestation d'anniversaire du mouvement. Est-ce que cela ne va pas encore renforcer les frustrations de la base  du mouvement ? A quoi cela peut conduire ? 

Il faut faire attention aux images et aux termes utilisés. Les incidents de la semaine dernière ont mêlés plusieurs formes différentes du mouvement. Le terme « casseur » en l’occurrence peut renvoyer à plusieurs notions et il ne permet pas de comprendre les dynamiques. C’est en fait des insurrectionnels. Des insurrectionnels ne sont pas seulement dans la gauche émeutière. Initialement, cette compaosante existe aussi à l’ultra droite et est très présente. La gauche a gagné et s’est imposer face à la droite radicale. De nouvelles catégories sont nées depuis. Faut de mieux, pour le moment, la préfecture les désignent comme des Ultra jaunes c’est la catégories des gilets jaunes insurrectionnels qui mélangent plusieurs corpus idéologiques dans un tout encore mal déterminé et variable selon les personnes. 

De plus en dépit de quelques représentants des gilets jaunes qui dénoncent les violences, il faut rappeler que le 16 mars par exemple, lors de la formation d’un black block, qui est d’abord une pratique manifestante, il a été ovationné par près de 10 000 personnes, ce qui vient traduire pour le mois une empathie pour ne pas dire une « convergence de l’émeute ». 

Vous répondez également aux tentatives d'identification du mouvement à d'autres grands mouvements historiques. Comment l'histoire a été invoquée dans la bataille symbolique que menaient les divers courants au sein des gilets jaunes et à l'extérieur ? 

J’ai essayé de montrer que ce mouvement était nouveau et qu’en même temps il y a avait des références historiques bigarrées chez tous les manifestants qui en fonction de leurs appartenances politiques puisent à un bout où à l’autre du passé manifestant du pays. En outre, la France reste le pays de la Révolution, référence que toutes les révoltes du monde entier utilisent, il est normal que cette référence inonde les imaginaires manifestants en France.

Sylvain Boulouque vient de publier "Mensonges en gilet jaune : Quand les réseaux sociaux et les bobards d'État font l'Histoire", chez Serge Safran éditeur, dans la collection Boucan Essai

Lien vers la boutique Amazon : ICI

Voici un premier extrait du livre de Sylvain Boulouque publié sur le site d'Atlantico : ICI

Voici un second extrait du livre de Sylvain Boulouque publié sur le site d'Atlantico : ICI

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !