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Les Etats-Unis ont annoncé une « première tranche » de sanctions économiques visant à couper la Russie de l’accès aux financements occidentaux.
Les Etats-Unis ont annoncé une « première tranche » de sanctions économiques visant à couper la Russie de l’accès aux financements occidentaux.
©DENIS BALIBOUSE / POOL / AFP

Atlantico Business

Swift, oligarques et gaz... les armes « nucléaires » contre Moscou

Les Occidentaux n’interviendront pas militairement pour protéger l’Ukraine. En revanche, ils étudient l’utilisation d’armes de dissuasion massive contre les Russes en frappant leur portefeuille.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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Les services occidentaux ont toutes les armes en leur possession pour frapper les Russes là où ça leur ferait le plus mal, c’est à dire à leur portefeuille, mais il faut reconnaître que si les chancelleries en parlent, elles hésitent encore beaucoup à les dégainer.

Aucune des sanctions prises depuis 2014, année où la Russie a envahi la Crimée, n’a été véritablement efficaces. Aujourd’hui, les Occidentaux ont repris les mêmes sanctions en les renforçant, mais on imagine facilement qu‘elles ne bouleverseront pas fondamentalement la position de Vladimir Poutine. Les sanctions diplomatiques sont peu appliquées. Quant aux sanctions économiques, qui reviennent à freiner les échanges commerciaux, elles sont assez souvent détournées. Pas seulement en Russie. Partout ailleurs où les Américains ont sorti le jeu des sanctions, ils n’ont pas obtenu les résultats qu’ils en attendaient.

Les seules sanctions ou menaces qui pourraient avoir un effet assez spectaculaire et dissuasif auprès des dirigeants russes serait de frapper au niveau de leur portefeuille. A condition de les appliquer et d’en assumer les effets. Parce qu’on se heurte à chaque fois à l’hypocrisie qui dissimule assez mal des résistances plus ou moins justifiées.

La première de ces armes de dissuasion serait de s’attaquer véritablement à la fortune personnelle des dirigeants ou de l’élite russe. Quelques centaines d’oligarques qui vivent dans l’ombre de Vladimir Poutine se sont considérablement enrichis depuis l’effondrement de l‘empire soviétique, en profitant des privatisations de l’économie. Ces oligarques ont le plus souvent fait passer des milliards de dollars à l‘étranger, en les logeant dans des banques londoniennes (Londres surnommé Londongrad), en Suisse, au Luxembourg, à Monaco, mais aussi très souvent dans quelques paradis fiscaux qui restent ouverts sur la planète et qui s’avèrent inviolables.

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Ces mêmes oligarques ont investi une partie de leur fortune dans de l’immobilier très luxueux, de la Côte d‘Azur ou des Bahamas, des activités industrielles, financières ou sportives comme les clubs de football. Tous ces hyper-riches vivent entre les grandes capitales européennes où ils ont installé leur famille, et Moscou ou Saint Pétersbourg où ils ont gardé des affaires à proximité du pouvoir.

Les pays occidentaux ont parfaitement les moyens d’empêcher ces oligarques d’exercer un style de vie international, et de bloquer leurs actifs et de geler leurs avoirs. Or, jusqu'à maintenant, les Américains comme les Européens ont été très réservés. Les personnels diplomatiques sont parfois interdits de voyager en Occident, mais les hommes d’affaires restent libres de circuler comme ils le veulent.

Au regard du droit international, c’est très compliqué de les freiner. D’abord, parce qu’ils ont les moyens d’avoir les meilleurs avocats, ensuite, parce qu’ils connaissent bien toutes les places financières bienveillantes. Londres, par exemple, a deux langages : Downing Street a un discours moral, la City est beaucoup plus pragmatique. Tout comme Genève ou Zurich. Il faut dire enfin que cette élite russe déverse beaucoup d’argent dans certaines régions. Du côté de Courchevel l’hiver, et entre St Tropez et Cannes l’été.

La deuxième arme serait de s’attaquer au système Swift. Moins people mais plus radical.

On peut demander à des banques occidentales certaines informations, on pourrait bloquer certains comptes bancaires, mais exclure la Russie du système de règlements Swift serait immédiatement et redoutablement destructeur des équilibres financiers de la Russie. Le réseau SWIFT est un système de traitement des opérations bancaires internationales. Aujourd'hui, la plupart des virements internationaux passent par ce réseau. Ce système est utilisé par plus de 10 800 institutions financières réparties dans plus de 200 pays. SWIFT assure le bon fonctionnement des virements. C’est aujourd’hui le moyen le plus rapide, le plus sécurisé et le moins cher pour envoyer de l'argent à l'étranger.

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Ce système a été créée en 1973, au moment des premiers chocs pétroliers, à l'initiative de 70 banques situées dans 10 pays d'Europe, qui ont créé au départ une société coopérative de droit belge SOCIETY FOR WORLDWIDE INTERBANK FINANCIAL TELECOMMUNICATIONS (SWIFT). Son activité s’est étendue très rapidement au monde entier. Sa fonction étant de fournir un système sûr d’échange d’informations entre banques. Chaque banque possède un code international ISO 9632 qui l’identifie dans le système. Le code SWIFT d’une banque est constitué du code du pays, du code de la banque et d’une série d’informations supplémentaires, comme la localisation et le type d’agence. Le code BIC (Bank Identifier Code) est l'identifiant international de la banque. Il figure sur tous les relevés d'identité bancaire (RIB), il est très connu, c’est le BIC ou l’IBAN à 11 caractères.

La Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication est toujours une société coopérative de droit belge, basée à La Hulpe près de Bruxelles, avec des bureaux au Luxembourg, elle est détenue et contrôlée par ses adhérents, parmi lesquels se trouvent les plus grosses banques...

Le statut juridique belge de Swift a protégé pendant très longtemps, le caractère confidentiel des informations recueillies considérées comme des données personnelles. Quand, après les attentats du 11 septembre 2001, le gouvernement américain a déclaré la guerre à Al Qaida, il a obtenu la possibilité d’avoir accès aux données de Swift pour découvrir les circuits de financement du terrorisme. Depuis cette époque, il n’est pas impossible que les Américains aient conservé l’habitude de surveiller ces données.Ce qui est certain aujourd’hui, c’est que les Occidentaux (Américains et Européens) ont parfaitement la possibilité juridique d’obtenir l’exclusion d’un des pays membre du système.

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C’est évidemment possible, sachant que la décision signerait l'arrêt de mort d’un grand nombre de secteurs économiques russes qui ne pourraient plus gérer la composante financière de leurs échanges commerciaux, y compris internes.

Pour éviter ces risques d’asphyxie, tous les pays réfléchissent à des systèmes alternatifs. La Russie y travaille, la Chine aussi. Le projet est compliqué parce qu’il doit être aussi efficace, simple et rapide que Swift et acceptable potentiellement par le monde entier et totalement sécurisé. De l’avis de beaucoup d’experts, le seul système alternatif capable de donner la même garantie d’authenticité des actes de paiements que Swift serait de s’appuyer sur la blockchain et les cryptomonnaies.L’émergence d’un système alternatif demandera du temps parce que l’ensemble du système bancaire le refusera. Un système fondé sur la blockchain échapperait par définition à tout contrôle.

En attendant, il est évident que l’exclusion de la Russie de Swift entrainerait des dégâts considérables à une économie déjà fragile.

Enfin, la troisième arme fatale serait de boycotter le gaz naturel fourni par la Russie. La Russie a les plus grosses réserves de gaz au monde. C’est un gaz à faible teneur en carbone, avec deux zones de consommation importante pas très compliquées à livrer. A l’ouest, l’Europe et ses 300 millions de consommateurs. A l’Est et au Sud, l‘Asie et notamment la Chine qui n’est pas encore un gros consommateur mais qui le deviendra. L‘Europe pourrait décréter l’embargo des importations en gaz et priverait ainsi la Russie de sa première source de financement. Les dirigeants russes ont absolument besoin des ressources que lui procure le gaz. Alors la Russie a des réserves pour attendre que la crise se calme ou pour trouver d’autres clients. Mais ça risque d’être compliqué.

C’est donc évidemment possible, mais ça aurait un coût aussi pour les Occidentaux. II n’est pas sûr que le consommateur européen accepte de payer ce coût. Compte tenu des tensions en Ukraine, le prix du pétrole et du gaz a déjà augmenté de 20 % en moins d‘un an. Le pétrole a touché cette semaine les 100 dollars le baril. Idem pour le gaz qui est indexé sur le pétrole. Difficile d’attendre l’émergence de nouvelles sources d’énergie qui - de toute façon, ne seront pas moins chères - et de garder son calme sur le terrain social.

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