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Le Pape François s'est adressé mardi 25 novembre aux membres du Parlement européen.
Le Pape François s'est adressé mardi 25 novembre aux membres du Parlement européen.
©Reuters

Dans la lignée de son prédécesseur

Surprise, avec son discours de Strasbourg, le pape François amorce un coup de barre à droite

Le Pape François s'est adressé mardi 25 novembre aux membres du Parlement européen. Un discours à placer dans la lignée des grands discours pontificaux contemporains. Que l’on songe à ceux de Jean-Paul II, et notamment celui qui marqua l’inauguration du pontificat avec son fameux appel : "N’ayez pas peur d’ouvrir les portes au Christ !". Mais aussi et surtout, sur le fond, en écho aux propres textes de Benoît XVI, aux tonalités plus conservatrices.

Christophe Dickès

Christophe Dickès

Historien et journaliste, spécialiste du catholicisme, Christophe Dickès a dirigé le Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège chez Robert Laffont dans la collection Bouquins. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la politique étrangère et à la papauté (L’Héritage de Benoît XVI, Ces 12 papes qui ont bouleversé le monde). Il est enfin le fondateur de la radio web Storiavoce consacrée uniquement à l’histoire et à son enseignement.

 

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Atlantico : Le discours prononcé par le Pape François fut-il un moment historique ? Quels éléments pourraient le laisser penser ?

Christophe Dickès : Le discours du pape François est à placer dans la lignée des grands discours pontificaux contemporains. Que l’on songe à ceux de Jean-Paul II en Pologne ou en France ou bien même à celui qui marqua l’inauguration du pontificat avec son fameux appel : « N’ayez pas peur d’ouvrir les portes au Christ ! »

Dans le fond, ce discours est aussi et surtout un écho des propres textes de Benoît XVI. Que l’on songe là aussi aux interventions de ce dernier à Westminster en 2010 ou au Bundestag en 2011. On y retrouve les mêmes thématiques et les mêmes clés. Le discours du pape François a été aussi, si vous me permettez l’expression, un discours à 360°. On est frappé, quand on le relit, par la multiplicité des sujets abordés. Ce qui le rend à la fois complexe et profond.

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Surtout, François est apparu pleinement dans un rôle où l’on ne l’attendait pas : celui d’une sorte de leader de l’Europe. Leader au sens propre, c’est à dire celui qui mène un projet en invitant ses troupes à le suivre. Plus qu’un chef d’Etat –ce qu’il est en tant que Souverain pontife, il a été ce personnage qui, dans un contexte européen difficile et les crises que l’on connaît, a proposé des solutions afin de porter un idéal. Les dix minutes d’applaudissements des députés une fois l’allocution terminée donnaient l’impression que l’homme avait réellement touché les cœurs par un message de Foi, d’Espérance et de Charité. Des applaudissements qui pouvaient signifier qu’avec de telles intentions l’idée européenne bien pensée n’était pas morte.

Laisse-t-il présager d'une attitude conservatrice ?

Le « conservatisme » est peut être fort, car généralement le pape François n’est pas considéré comme un conservateur même si, à son retour de Rio, il a déclaré à une journaliste qu’il était fils de l’Eglise et n’avait pas à en bouleverser les fondements. Néanmoins, on peut dire sans se tromper que le pape François a retrouvé les accents de ses deux prédécesseurs Jean-Paul II et Benoît XVI.

Alors que, jusqu’à présent, son pontificat apparaissait comme un moment de rupture voire de révolution. Il a donc littéralement pris à contre-pied les commentateurs qui s’attendaient à des thématiques sociales fortes qui en font un pape apprécié par les milieux catholiques de gauche. Certes, il a parlé de l’immigration et du chômage, mais il a aussi clairement dénoncé « les purismes angéliques, les totalitarismes du relativisme, les fondamentalismes antihistoriques, les éthiques sans bonté, les intellectualismes sans sagesse. »

Il a rappelé les racines chrétiennes de l’Europe, les droits mais aussi les devoirs de l’homme, l’indissolubilité de la famille et l’enseignement de Jean-Paul II en matière d’éthique en condamnant l’euthanasie et l’avortement.

Comment expliquer ce changement d'attitude ? Le Pape François se serait-il résigné à la rupture qu'il souhaitait par rapport à ses prédécesseurs ?

On dit que ce pape est le pape des surprises. Et cette surprise fut de taille alors que beaucoup de catholiques ont été désorientés par les orientations du synode sur la famille. En adoptant ce changement d’attitude, le pape s’est adressé d’abord à ces catholiques de la génération Jean-Paul II et Benoît XVI qui se sont interrogés et qui, aujourd’hui, s’engagent sur le terrain politique avec des principes et des valeurs. Le pape, je pense, a voulu en quelque sorte les rassurer même si, comme il l’a dit, il a souhaité s’adresser aux 500 millions d’européens.

Ce n’est pas la première fois que le pape surprend et apparaît là où l’on ne l’attendait absolument pas. Quand par exemple il se rend à Assise en octobre 2013, tout le monde s’attend à un geste spectaculaire. Certains ont même dit qu’il allait abandonner les symboles de sa charge pontificale afin d’imiter la simplicité de saint François d’Assise… C’était absurde. Il s’y rend finalement en simple pèlerin mais avec, là encore, un message clair : « On ne peut pas vivre selon l’esprit du monde. »

Dans un domaine plus intellectuel, il était aussi revenu sur son interprétation du concile Vatican II. Après avoir contredit dans son interview à la Civilità Cattolica en septembre 2013 une partie du travail réalisé par Benoît XVI, il a fait l’éloge d’un disciple de ce même Ratzinger deux mois après... Entre temps, le pape émérite avait même été sollicité par François afin de commenter la dite interview ! Il faut y voir, en dehors de l’apparente contradiction, une forme d’humilité.

Que laisse présager cette attitude pour l'avenir du Pape François ? Se pourrait-il qu'il revienne sur ses positions qui font de lui généralement un "moderniste" ?

Je ne pense pas que cela puisse se poser en ces termes et à vrai dire ce discours peut montrer que les grilles d’interprétations sont bien plus complexes qu’on ne le croit. Néanmoins, ce texte majeur diffère des autres car il s’agit d’un discours sans ambiguïté, clair dans ses intentions. Quand on relit par exemple ses premières interviews de l’été 2013, notamment celles données à Eugenio Scalfari du quotidien italien La Repubblica, on ne peut être que frappé par le changement de tonalité du pape.

Cela dit, il garde naturellement un style qui lui est propre : il dénonce la société de consommation, la culture du déchet, l’égoïsme et l’individualisme des sociétés occidentales mais avec une forme de pédagogie. Selon son expression, il caresse les conflits… Ces deux mots antinomiques sont le fondement de sa « politique » et de ce style.

Sur quelles thématiques exactement s'est-il désengagé de ses positions précédentes ?

J’en retiendrai une qui ouvre sur bien d’autres : alors que le pape ne cesse de dire que l’Eglise doit aller vers les périphéries, être à l’écoute des autres en prenant en compte les réalités contemporaines, il  a affirmé dans ce discours que l’Eglise a un rôle à jouer en Europe, un rôle moteur caractérisé par des valeurs et des principes qu’il a énoncé dans le détail. L’Eglise devient dès lors plus qu’un interlocuteur de la modernité. Elle devient un recours. Et le plus étonnant est que, pour illustrer son propos, il a fait appel à l’histoire du christianisme !

Ce qui est extrêmement rare chez lui : « Une histoire non exempte de conflits et d’erreurs, et aussi de péchés, mais toujours animée par le désir de construire pour le bien. » a-t-il dit en ajoutant : « Cette histoire, en grande partie, est encore à écrire. Elle est notre présent et aussi notre avenir. Elle est notre identité. » On en conclut que l’identité européenne est bien une identité chrétienne. Que le Christianisme n’est pas une force du passé mais bien une idée moderne, tournée vers l’avenir. Pour cette raison, comme Benoît XVI, il a exprimé l’idée qu’une Europe sans Dieu serait comme un corps sans âme.

Comment le Vatican, et son entourage, ont-ils pu juger cette rupture ?

Il est absolument trop tôt pour le dire. Ma grande question, à laquelle nous n’aurons pas de réponse, est de savoir qui a travaillé à l’écriture de ce discours. On dit qu’il fut préparé avec Martin Schulz, le président du Parlement européen.

Qu’ils se soient entendus sur les thématiques abordées est possible, mais le texte en lui-même a été rédigé comme souvent par plusieurs plumes qui travaillent au sein de la curie. Ensuite, le pape y a apporté des modifications.

D’ailleurs, on peut considérer que ce discours s’adressait aux cardinaux et aux évêques qui, eux aussi et au même titre que bien des fidèles, ont été surpris par les orientations du Synode. En somme, l’intervention à Strasbourg visait également à rassurer ses propres troupes.

 

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