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Le succès de "Mince Alors !" reflète à quel point les souffrances liées à l'obésité touchent le grand public
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Miroir déformant

Le succès de "Mince Alors !" reflète à quel point les souffrances liées à l'obésité touchent le grand public

"Mince Alors !" La nouvelle comédie de Charlotte de Turckheim enregistre un très bon démarrage en salles avec près de 400 000 entrées. Par le biais du rire, le film interroge sur la conception de l'obésité et la manière dont les personnes en surpoids sont perçues dans notre société.

Jean-Michel  Cohen

Jean-Michel Cohen

Jean-Michel Cohen est nutritionniste. il intervient régulièrement sur la question des régime et de l'obésité. Il a publié notamment Savoir Maigrir (2002), Bien Manger en famille (2005). Son dernier ouvrage en date est Le savoir manger - la vérité sur nos aliments publié en 2011 aux éditions Flammarion en collaboration avec Patrick Serog.

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Atlantico : Le film "Mince Alors !" de Charlotte de Turckheim, sorti dans les salles mercredi dernier, réalise un très bon démarrage. Une petite comédie française qui bat à plate couture deux blockbusters américains : La colère des Titans et Hunger Games. Comment expliquer l’engouement du public ?

Jean-Michel Cohen : J’étais convaincu de la réussite de ce film car il s'organise autour d'un sujet qui captive les gens. Le public est attiré par deux aspects : le premier est le côté général du surpoids servit par un certain voyeurisme du film, puisqu'il montre beaucoup de personnes en surpoids, et le second est un peu plus conjoncturel. En effet, dans un climat un peu morose, le public aime se précipiter vers des spectacles comiques, légers. Le point fort de ce film c'est qu'il a évité de nombreux clichés comme celui du bon et du mauvais gros. Finalement, le contexte de la cure amaigrissante sert de décor à une autre intrigue, ce n’était pas une occasion de se moquer des gens en surpoids qui ont recours à ce type de soins.

Est-ce que dans nos sociétés, le "gros" n’est capable que de susciter le rire ?

Ce qui est sûr, c'est que seules les personnes en surpoids sont capables de parler en profondeur de ce sujet, le comprendre et ensuite le tourner en dérision. Charlotte de Turckheim a eu des problèmes de poids donc elle était la mieux placée pour parler de ce sujet. Et ici, ce n’est pas le rire qui est important mais la fraîcheur avec laquelle on est capable d’aborder cette question.

Dans une interview donnée sur le plateau de « On n’est pas couché », l'émission de Laurent Ruquier, la réalisatrice Charlotte de Turckheim explique qu’elle a eu beaucoup de mal à trouver des producteurs. Est-il toujours autant préjudiciable de s’associer avec les gros ?

Bien sûr ! Et encore plus quand il s'agit de monter ce type de projet cinématographique ou théâtral. Quand vous proposez un projet qui met en scène des personnes en surpoids, il est toujours lu et relu avec plaisir par les producteurs mais avec toujours une certaine réticence dans la mise en œuvre. La période du casting est aussi très délicate et on assiste à des réactions assez ahurissantes. Les comédiennes se demandent si c’est parce qu’on les a trouvées grosses qu’on leur propose le rôle et s’en offusquent, elles refusent les rôles à cause du préjudice en termes d’image, ou certaines demandent si ce rôle qui leur est offert est la preuve qu'elles ont vraiment besoin de maigrir. Le paradoxe c’est que le surpoids fait vendre, les gens ont envie de le voir, de le lire mais en même temps cette question est entourée d’une sorte de puritanisme qui fait que l’on a pas envie d’y toucher. C’est une forme de stigmatisation.

Le sujet du poids et de la minceur est pratiquement devenu une question quotidienne. Comment les choses ont-elles évolué, les femmes restent-elles les premières concernées par les régimes ?

La population des hommes concernés augmente de jour en jour et cela s’observe par le biais des consultations. Auparavant, cette question intéressait très peu d’hommes, moins de 5%. Aujourd’hui, ce chiffre est monté à 20% d'hommes pour 80% de femmes.

De nombreuses campagnes valorisant les rondeurs et alertant sur une trop grande minceur ont été menées au cours de ces dernières années. Peut-on dire que les mentalités sont en train de changer ?

Il y a une très grande hypocrisie dans ces campagnes, on flatte les rondeurs sur un plan marketing alors que le vœu collectif de la population est de mincir pour répondre à des exigences de performance. On vit dans une société qui veut rester jeune, dans une société d’image. L’image qu’on projette est très importante pour soi-même mais surtout pour ceux qui la regardent. Tous ces facteurs nourrissent une course à l’amaigrissement sans fin et quand on flatte les rondeurs, ce ne sont que des ronds de jambes de quelques magazines soit-disant "tendance" en Europe – alors que tout le reste de l’année leurs égéries sont des tops modèles -  qui vont s’amuser à mettre en Une des femmes rondes, nues de préférence, qui feront le buzz sur Internet et à la télévision. En 2011, ça a été le cas deux fois : la première pour Marianne James et la seconde pour un mannequin allemand qui s’exhibait. Tout cela n’est que du voyeurisme.

C’est aussi pour cela que les choses n’ont pas bougé d’un iota, malgré tout ce qui est dit, malgré l’alerte donnée sur les régimes trop restrictifs, les gens continuent de faire ce qu’ils veulent et parfois, malheureusement, ont des pratiques assez  dangereuses.

Dans nos sociétés, l’obésité est-elle toujours autant synonyme de souffrance, ou commence-t-on peu à peu à s’en affranchir ?

L’obésité est synonyme de bien plus de souffrance qu’il n’y paraît au premier abord. Et la quantité de poids à perdre n’est pas le reflet des souffrances. Certains souffrent bien plus de n’avoir que six ou sept kilos à perdre car ils sont prisonniers d’un paradoxe terrible entre le "moi idéal" et "l’idéal du moi". Le "moi idéal" est ce que je devrais être idéalement, et "l’idéal du moi" est ce que je devrais être à travers le prisme de la société. Et c’est terrible car il crée une déformation schizophrénique de la perception de  l’image. Ce phénomène est une catastrophe.

D’autre part aux yeux des autres, les gens en surpoids sont toujours coupables et le regard des gens leur impose constamment cette culpabilité. C'est pour tout cela qu'il y a bien plus de souffrance que dans les années précédentes. Ce qui est nouveau, c’est que cette souffrance ne se voit pratiquement jamais, car les personnes en surpoids sont extrêmement pudiques sur cette question.

D’ailleurs, c’est pour cela que les consommateurs de régimes trop drastiques et de produits amincissants se montrent aussi imprudents : ils cherchent une réponse à leur souffrance. On peut comparer cela avec les gens qui sont atteints d’un cancer et qui sont en phase terminale et qui sont prêts à tout essayer dans l'espoir de parvenir à régler ce terrible problème.

Propos recueillis par Priscilla Romain

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