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Une cliente d'un supermarché passe devant des étagères de nourriture vides lors de la pandémie de Covid-19, à Manchester.
Une cliente d'un supermarché passe devant des étagères de nourriture vides lors de la pandémie de Covid-19, à Manchester.
©OLI ÉCHARPE / AFP

Noël au pain sec

Sommes-nous vraiment à l’abri de pénuries à la britannique ?

Alors que la hausse de l'inflation inquiète les investisseurs, les surabondances des années 2010 ont cédé la place à une économie en proie à la pénurie. La situation difficile que traverse le Royaume-Uni est-elle susceptible de se produire en France cet hiver ?

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Atlantico : Le Royaume-Uni fait face à des pénuries alimentaires. On attribue notamment cela au Covid et au Brexit, mais aussi à la décarbonation de l'économie et au protectionnisme. À quel point ces éléments jouent-ils ? Il y en a-t-il d'autres ?

Alexandre Delaigue : L'économie britannique subit des choses que beaucoup d'autres pays subissent en même temps, c'est-à-dire, les changements qui arrivent avec la fin de l'épidémie de Covid. Ici, il y a plusieurs facteurs : l'économie repart parce que les gens peuvent de nouveau consommer, ce qu'ils ne pouvaient pas faire avant, il y a donc un phénomène de retour à la normale. Dans le même temps, il y a eu un phénomène de changement d'habitudes, il y a toujours plus de gens qui sont en télétravail et qui ont besoin de plus de colis, de livraisons. Ces facteurs génèrent un certain nombre de goulots d'étranglement. On peut y ajouter des problèmes un peu plus internationaux, liés à des problèmes énergétiques (tout le monde consomme en même temps.). On a des tas de facteurs qui arrivent en même temps et qui créent cette situation. D'un côté la demande soutenue, une offre qui doit redémarrer alors qu'elle a connu pas mal de points de blocage, on en a plein dans l'économie mondiale. Le transport maritime reste encore compliqué, on paie encore les conséquences de l'Evergreen qui s'est échoué l'an dernier au milieu du canal de Suez. Il y a eu un mois où du point de vue énergétique, on a eu moins de vent que la normale, toute la production s'est ralentie.

Donc cette combinaison existe, et elle n'est pas spécifique à l'économie britannique, ça touche un peu tout le monde. La complication supplémentaire pour l'économie britannique, c'est que le caractère insulaire de la Grande-Bretagne va la rendre bien plus dépendante de la logistique et de l'approvisionnement, ce qu'il s'est passé aussi, c'est qu'à l'occasion du Brexit, deux points se rajoutent : une augmentation des formalités administratives à la frontière, avec une incertitude des entreprises pour ce qui est de la livraison et du transport de matériel. Des entreprises qui étaient importatrices avant le Brexit, vont attendre que les choses se stabilisent. Il y a des entreprises qui ont renoncé à faire du commerce, de l'intérieur vers l'extérieur et inversement. On a aussi un problème lié au transport routier. Avant le Brexit, il y avait déjà des pénuries de chauffeur routier, c'est un secteur où il y a un gros déséquilibre, où on a de gros distributeurs comme Tesco, qui ont mis beaucoup de pression au secteur de la logistique, et qui baisse donc les prix des transports. Le métier de chauffeur routier est devenu plus difficile. Déjà, il commençait à y avoir des problèmes, partiellement compensés en faisant appel à des routiers d'Europe de l'est. Depuis le Brexit, ils ne viennent plus, étant donné qu'ils n'ont plus les permis de travail qu'il utilisaient auparavant. S'ajoute à ça un choc Covid, on a un tas de chauffeurs routiers qui continuaient de travailler malgré la dégradation des conditions de travail, mais qui avaient 58 ou 59 ans avant la dégradation des conditions de travail. Ces gens-là pendant un an, ils ont été coincés avec le Covid, et certains ont pris une retraite anticipée, ils se sont dits qu'ils feront autre chose, et la pénurie qui existait déjà avant a subi deux chocs : la pénurie de main d'œuvre d'Europe de l'Est, et l'anticipation des retraites des chauffeurs.

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Malgré la différence de situation, certains s'inquiètent que la France soit elle aussi l'objet de pénuries pour Noël. À quel point le risque pèse-t-il sur nous ?

Il y a des risques de pénurie en France aussi, nous sommes dans l'économie mondiale, donc nous subissons les mêmes contraintes de la Grande-Bretagne, mais c'est moins marqué, parce que tous les aspects spécifiques de cette dernière sont moins marqués ici. La France est toujours dans l'Europe, s'il y a une pénurie d'un produit en France, il y aura moins de difficultés pour se le procurer dans une autre partie de l'Europe. La même chose pour le personnel, on a moins de mal à faire venir des chauffeurs d'autres pays européens. Il y a un effet de taille, qui fait que pour l'économie française, les pénuries seront moins importantes. Néanmoins, soyons prudents, sur les questions énergétiques, il y a beaucoup de problèmes qui arrivent, dont ceux de la Chine qui ont été en pénurie énergétique. S'il y a des usines chinoises chez lesquelles on s'approvisionne d'habitude pour les produits électroniques, les jouets, etc. Il y a des chances que nous ne soyons pas épargnés.

Nous ne sommes certainement pas à l'abri de pénuries énergétiques en cas d'hiver rigoureux, même en Europe. N'oublions pas l'an dernier, en Belgique, où il y avait eu des problèmes de ce genre à cause de problèmes d'approvisionnement. L'Europe est un marché énergétique intégré, donc ce qu'il se passe dans un pays peut se répercuter sur les autres. Il ne faudra pas s'imaginer être à l'abri.

Quels sont les indicateurs que nous pourrions trouver afin d'estimer cela ?

C'est assez compliqué, les chaînes de productions mondiales se sont tellement complexifiées, il y a très peu de gens qui savent où sont les goulots d'étranglement, et où ils pourraient apparaître. Vous prenez la presse d'il y a un mois, personne n'avait prévu une pénurie de gaz naturel, ou une pénurie d'énergie en Chine. On est dans une situation assez inédite, redémarrer après tous les confinements et une pandémie, dans une économie mondiale très complexe, avec des chaînes de production compliquées, il est difficile de faire de la prévision.

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Que faire pour éviter les pénuries ? Est-il déjà trop tard ?

Il y a un certain nombre de possibilités. Déjà, il faudrait s'en préoccuper et identifier tout ce qui pourrait constituer ce type de source de problèmes. Il faudrait un suivi important autour de ces questions pour anticiper. Pour l'exemple des chauffeurs routiers de Grande-Bretagne, il y a un gros défaut d'anticipation, du gouvernement, qui n'a rien vu venir, et qui a décidé volontairement de réduire les entrées de personnel. Pour l'agriculture, ils n'avaient pas non plus voulu de travailleurs étrangers pour les récoltes. On a une négligence volontaire dans l'attitude vis-à-vis de ce type de complication.

Pour les solutions, on pourrait s'inspirer de ce qu'il s'est fait au niveau européen pour la livraison des vaccins. On peut reconnaître à la communauté européenne, ses efforts pour palier très rapidement et techniquement au problème de pénurie de vaccins. Si on généralise cette attitude, on pourra limiter un certain nombre de problèmes à venir.

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