Somalie : "Ce n'était pas une fatalité que le peuple souffre de faim" | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Somalie : "Ce n'était pas une fatalité 
que le peuple souffre de faim"
©

La famine vue par le politique

Somalie : "Ce n'était pas une fatalité que le peuple souffre de faim"

Moins d'une semaine après la déclaration de l'état de famine en Somalie par l'ONU, un sommet mondial organisé ce lundi à Rome a permis de débloquer des fonds d'urgence. Insuffisants par rapport au 1,6 milliard d'euros nécessaire pour enrayer la crise alimentaire.

Sylvie Brunel

Sylvie Brunel

Sylvie Brunel est géographe, économiste et écrivain.

Elle a travaillé pour Médecins sans Frontières (MSF) et présidé Action Contre la Faim (ACF).

Elle est actuellement professeur de géographie à Sorbonne-Université

Elle est notamment l'auteur de Géographie amoureuse du Monde (Lattès, 2013),  Plaidoyer pour nos agriculteurs (Buchet-Castel, 2017). Dernier livre publié "Toutes ces idées qui nous gâchent la vie" (Lattès, 2019).

Voir la bio »

Atlantico : Vous distinguiez dans votre ouvrage Famines et Politique trois types de famine : niées, exposées et créées. Dans quelle catégorie la situation somalienne s'inscrit-elle ?

Sylvie Brunel : C'est une famine créée : ce n'était pas une fatalité que la population somalienne souffre de la faim. Elle aurait pu migrer, vendre son bétail, recevoir une assistance... Les conséquences de la sécheresse n'ont pas été enrayées à temps.

Par ailleurs, alors qu'on aurait pu pencher pour une famine exposée [définie par Sylvie Brunel comme une famine orchestrée dans le but de détourner l’aide humanitaire et renforcer un pouvoir sur un territoire, ndlr], au vu de l'intervention des médias, de l'ONU et des ONG qui exposent la famine, les chebbabs [milices islamistes insurgés qui contrôlent une bonne partie du territoire somalien, ndlr] viennent le démentir, car ils la nient.

Si l'on est cynique, on peut penser que pour eux la famine n'est pas encore assez spectaculaire, et qu'ils attendent que la situation pourrisse encore un peu plus pour remporter une prime à l'urgence plus élevée encore. J'ai quand même du mal à y croire.

La deuxième solution, c'est que pour les islamistes, ces personnes sont des citoyens de seconde zone, et qu'ils ne valent pas la peine d'être sauvés si cela implique de laisser entrer la communauté internationale, ou plutôt l' « Occident », dans le pays, car ce serait faire rentrer le ver dans le fruit.

 

Toute famine contemporaine s'explique-t-elle par des facteurs politiques ?

Oui. La terre est auscultée en permanence par des satellites, qui récoltent des données sur le climat, la sécheresse ou les récoltes. Or, une situation de pénurie alimentaire met plusieurs semaines, voire plus mois, à dégénérer en famine, et les informations circulent très vite dans notre village planétaire. Par ailleurs, l'aide alimentaire existe : nous ne manquons pas de disponibilité alimentaire à l'échelle mondiale. Si on en arrive à ce que les gens meurent de faim, c'est que le processus d'assistance a été volontairement négligé, voire enrayé.

Dans tous les pays où les États font leur boulot, en mettant en place des filières agricoles, des infrastructures de transport ou encore des moyens de rémunérer leurs paysans, la famine a disparu, malgré l'occurrence chronique de la sécheresse. Cela veut dire que toute action politique de long-terme permet d'enrayer la famine.

Mais cela ne veut pas dire qu'il faudrait aujourd'hui une ingérence internationale en Somalie, comme en 1992 avec l'opération « Restore Hope ». Je me demande toujours si la famine ne sert pas d'alibi pour aller mettre de l'ordre dans des régions qui nous posent problème.

 

L'aide humanitaire d'urgence n'est-elle pas un cache-misère qui ne règle pas les problèmes de fond ?

Si, mais cela peut permettre de sauver quelques milliers de vie : dès qu'une organisation humanitaire peut parvenir aux populations – ce qui est souvent le grand problème –, il ne faut que quelques semaines pour enrayer une famine, car la famine n'est qu'un problème d'accessibilité. Donner à des ONG ou alimenter le Programme Alimentaire Mondial (PAM), c'est donc contribuer à la résorption de la crise alimentaire, mais c'est aussi entretenir la corruption, les pouvoirs en place, les régimes affameurs... C'est bien le problème de la famine : elle donne une prime à l'urgence, à l'irresponsabilité, voire à la criminalité.

Cela ne signifie pas qu'il faille détourner le regard, car ce serait condamner des milliers de personne à mort. En revanche, tout aide doit être conditionnée au libre-choix des bénéficiaires, des lieux et des moyens d'intervention.

En effet, si l'on remet l'aide à des structures locales de collectes de dons, généralement crées par les branches civiles des régimes militaires ou des guérillas, on enrichit un régime prédateur sans parvenir aux populations dans le besoin. Dans toutes les famines, on a vu des populations qui mourraient de faim à côté de stocks de denrées qui ne servaient à rien. En 2002, en Éthiopie, des gens mourraient de faim alors même que l'aide alimentaire était utilisée pour l'effort de guerre...

Que l’État soit défaillant, comme la Somalie, ou souverain, comme l’Éthiopie, à partir du moment où il sollicite une aide internationale, il faut que les bailleurs d'aide - ONU, ONG et États donneurs – forment un front commun pour imposer leurs conditions, afin de vérifier la bonne allocation des ressources, plutôt que d'être dans la surenchère du mieux-offrant.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !