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Socialisme et sensualité : il y a péril en la demeure
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Socialisme et sensualité : il y a péril en la demeure

Socialismes et émancipation sensuelle sont-ils compatibles ? C’est à cette épineuse question que Thomas Bouchet tente de répondre en passant au crible du plaisir des sens deux siècles d’histoire des socialismes français. Extrait de "Les fruits défendus" publié chez Stock (2/2).

Thomas Bouchet

Thomas Bouchet

Thomas Bouchet, enseignant-chercheur en histoire à l’université de Bourgogne, a publié Noms d’oiseaux, l’insulte en politique de la Restauration à nos jours (Stock, 2010, prix Lucien Febvre).

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Il est possible de repérer d’autres prises de position vis-à‑vis de la sensualité chez les socialistes français d’aujourd’hui. Ajouter ces références à celles qui précèdent serait courir le risque de donner une impression de déjà-vu : en général les groupes et les individus arpentent des routes préalablement tracées. Par ailleurs, les discours actuels sur la question donnent une très nette impression d’éclatement et d’hétérogénéité car aux lignes de clivage classiques ont succédé des positionnements plus individualisés, liés à un profond mouvement de privatisation des analyses et des expériences. Au Parti socialiste et ailleurs, il n’est pas rare que de petites histoires personnelles prennent le pas sur les logiques collectives de la vie politique. En rendre compte, ce serait se cantonner à un chapelet d’évocations discontinues sans fil directeur clair, à des remarques le plus souvent anecdotiques sur les socialistes et le sexe, la gauche et le sexe, les Français et le sexe7. Le temps des grands systèmes d’explication du monde est révolu : la matrice chrétienne comme la matrice marxiste influencent de moins en moins les discours et les comportements. Les injonctions morales qui saturent actuellement l’espace public n’ont plus guère d’arrière-plan doctrinal.

L’effet de flou actuel tient sans doute à l’homogénéisation des représentations du plaisir, qui imprègnent la vie en société par le biais d’invitations appuyées à consommer. « Le libéralisme-libertarien d’aujourd’hui, explique Jean- Claude Guillebaud, ne voit plus dans la liberté, y compris sexuelle, qu’une forme d’adaptation au grand marché. » Car, ajoute-t- il, « le désordre permissif est aujourd’hui plus rentable que l’ordre moral29 ». Là encore, les socialismes d’aujourd’hui ne proposent en général rien d’original, même s’ils continuent de proclamer leur fidélité à d’autres modèles (un modèle militant sacrificiel ; un modèle de l’émancipation complète). D’où une étonnante redistribution implicite des rôles, que souligne par exemple Jean- Claude Michéa dans les réflexions qu’il mène depuis des années sur la perte d’identité du socialisme : « Le libéralisme économique intégral (officiellement défendu par la droite) porte donc en lui la révolution permanente des moeurs (officiellement défendue par la gauche). »

La répétitivité et l’affadissement des discours sur la sensualité ont également à voir avec une prise de distance généralisée vis-à- vis du monde sensuel. La pacification politique, le primat de la sécurité, la défiance à l’égard des passions ont des effets anesthésiants. Sans cesse stimulées par des signaux audio et vidéo, la vue et l’ouïe – les deux sens les moins charnels – ont pris l’ascendant sur le goût, et surtout sur l’odorat et le toucher. Les corps, soumis à une infinité de stimulations externes (consommer, embellir, faire du sport, etc.) sont dépossédés d’eux-mêmes. Car l’injonction contemporaine à jouir de la vie selon des principes bien davantage hédonistes et consuméristes que sensuels est le plus souvent un moyen de canaliser les désirs et les énergies, avec une visée normalisatrice. Chacun doit être capable de rendre compte de ses manières d’accéder à des plaisirs qui ne dépassent pas les limites de ce qui est décrété acceptable ; l’éthique de la transparence, aujourd’hui triomphante, repose sur une limitation des libertés communes et sur un autocontrôle des individus.

Extrait de "Les fruits défendus", de Thomas Bouchet, publié chez Stock, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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