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Le retour du service militaire serait-il une bonne chose ?
Le retour du service militaire serait-il une bonne chose ?
©REUTERS/Stephane Mahe

A la dure

Service militaire adapté : pourquoi l’Education nationale aurait tout intérêt à s’inspirer de l’armée pour rattraper les jeunes en difficulté

Lors de sa conférence de presse du jeudi 5 février, François Hollande s'est exprimé sur les questions d'éducation. Il a annoncé la mise à l'étude en métropole du "service militaire adapté" pour les jeunes en difficultés, dispositif d'aide à l'insertion professionnelle déjà présent dans les DOM TOM.

Jean-Louis  Auduc

Jean-Louis Auduc

Jean-Louis AUDUC est agrégé d'histoire. Il a enseigné en collège et en lycée. Depuis 1992, il est directeur-adjoint de l'IUFM de Créteil, où il a mis en place des formations sur les relations parents-enseignants à partir de 1999. En 2001-2002, il a été chargé de mission sur les problèmes de violence scolaire auprès du ministre délégué à l'Enseignement professionnel. Il a publié de nombreux ouvrages et articles sur le fonctionnement du système éducatif, la violence à l'école, la citoyenneté et la laïcité.

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Atlantico : Avec la fin du service militaire, a-t-on surinvesti l'école de responsabilités, dans la mesure où l'on a désormais uniquement compté sur elle pour insuffler les principes d'autorité, d'effort, de civisme et d'appartenance à l'ensemble national ?

Jean-Louis Auduc : La principale responsabilité de l’école, qu’elle peine d’ailleurs à accomplir, c’est de ne laisser personne au bord du chemin dans l’apprentissage du lire, écrire, compter et de la compréhension du monde. C’est cela qui construit sa légitimité et celle de ses personnels aux yeux de la société. En sachant que les compétences exigibles nécessaires pour affronter le monde d’aujourd’hui s’accroissent de plus en plus comme le montre très bien le recul en 2014 de 3,2% (après moins 8% en 2013) des   entrées en apprentissage dues pour la quasi-totalité à la chute très importante des propositions des entreprises au niveau CAP alors qu’elles se développent très fortement au niveau BAC+2 et au-delà.

L’école doit également, mais en relation avec l’ensemble des institutions de la société, permettre au jeune de se construire son parcours de passage de l’enfance « irresponsable » à l’adolescence « co-partage de responsabilité avec la famille » et à l’âge adulte « âge des responsabilités ». Elle ne l’a sans doute pas assez joué, notamment parce que l’éducation civique est la seule matière enseignée dans le second degré qui n’a jamais fait l’objet d’une formation et d’une qualification spécifique de ceux qui doivent l’enseigner, alors que c’est indispensable !

Concernant le travail des autres institutions de la République, connaissez-vous beaucoup de collectivités locales qui  célèbrent la sortie de l’enfance à 13 ans, âge de la responsabilité pénale ou à 18 ans, âge de la majorité sociale et civique ?

Le principe de précaution est devenu la norme à tous les étages de la société française. Quelles conséquences a-t-il eu sur les enfants dans leur rapport à l'autorité et aux limites ?

Le principe de précaution inhérent à toute activité a eu des conséquences redoutables dans le domaine éducatif  d’autant plus qu’il a été lié à un processus d’indifférenciation des âges qui a plus pesé sur les garçons que sur les filles

Pèse  sur les garçons la disparition de tous rituels d’intégration sociaux à un moment donné de leur vie et le flou régnant entre 16 et 25 ans autour de l’entrée dans l’âge adulte.

Cette société d’adolescence où l’on est préado, et post-ado, où se développe pour les trentenaires la notion « d’adulescence  », ni tout à fait ado, ni tout à fait adulte, elle heurte, on le comprend bien, beaucoup plus la construction de l’identité masculine que celle de l’identité féminine où la rupture enfant/adulte est marquée par des transformations corporelles et le fait d’être devenue en capacité d’être mère. Nous vivons aujourd’hui une société marquée par la confusion des âges, où on demande le plus souvent à ceux qui la composent de devenir mature de plus en plus tôt pour rester jeune de plus en plus tard. La société semble avoir des difficultés à accepter qu’on puisse grandir et devenir adulte.

Dans la construction de sa personnalité, le jeune, spécifiquement le garçon, parce qu’il vit moins dans son corps le passage à l’âge adulte que les filles qui lorsqu’elles sont réglées savent qu’elles peuvent potentiellement être mère, a toujours eu besoin de rites d’initiation, de transmission et d’intégration. Ceux-ci ont été longtemps religieux (confirmation, communion solennelle) et civiques (les « trois  jours » ; le service national). Aujourd’hui, il n’existe quasiment plus de rites d’initiation et de transmission, ce qui, la nature ayant horreur du vide, laisse le champ libre à des processus d’intégration réalisés dans le cadre de « bandes », de divers groupes, voire par des sectes ou des intégrismes religieux.

Les familles se rendent-elles compte lorsqu’elles veulent d’un environnement totalement « aseptisé » qu’un travail bien encadré sur les limites, les dangers, les risques calculés, peut permettre d’éviter que des jeunes n‘aillent rechercher ailleurs des transgressions, des sensations extrêmes, des violences contre soi-même : véhicules motorisés lancés à grande vitesse, voire prises de substances « grisantes » comme l’alcool, des médicaments ou des drogues… et que quelques plaies ou bosses, des déchirures ou des vêtements un peu abîmés, peuvent être le prix à payer pour que le jeune se confronte, en étant encadré par des professionnels, à l’aventure, aux risques, à ses limites, et n’essaient pas de le faire seul ou en bande, sans contrôle ?

En effet, transgresser, c’est pour l’adolescent le moyen, une manière de prospecter les limites, de les tester, de se mesurer aux interdits. Il est donc important que l’adulte ne se laisse pas prendre à ce jeu de transgression qu’expérimente l’adolescent. Il ne s’agit pas d’être laxiste, mais de travailler  sur les limites et les régulations possibles.

Quand on interdit au  nom du « principe de précaution » dans une cour de récréation les jeux de balles, la possibilité de grimper ici ou là,  dans un centre de loisirs, les campements « sauvages », les rallyes d’orientation nocturnes, bref tout ce qui peut amener à travailler avec le jeune les peurs et les dangers, qu’on ne s’étonne pas des résultats !

Pour quelques cas médiatisés, on empêche l’adolescent de se préparer à gérer efficacement son passage à la maturité.  

Si l'on considère comme acté le fait qu'aucun retour à un équivalent généralisé du service militaire ne sera effectué, de quelle marge de manœuvre le corps enseignant dispose-t-il pour faire valoir les principes susmentionnés auprès des écoliers, collégiens et lycéens ? Et si le principe de précaution n'était pas aussi fort, quelle marge de progression pourrait-on observer chez ces derniers ?

Je ne suis pas si  pessimiste. Il y a quinze ans nous étions quelques-uns à « prêcher dans le désert  » contre l’erreur que représentait la suppression du service national. Aujourd’hui, beaucoup de personnes se rendent compte du coût pour la société que cela a représenté et en cherchent une substitution…

Il faut travailler dans le sens d’un moment obligatoire de trois ou six mois où le jeune sera au service du collectif et verra que l’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers.

Il faut que dans les établissements scolaires et autour puissent se développer des actions, des pratiques autour du bien commun, du sens commun , de l’intérêt général pour que le jeune puisse prendre conscience de ce qu’apporte le collectif. Cela doit se faire autour de l’école et pas diminuer le temps scolaire des  apprentissages qui a besoin d’être revalorisé.

Pourquoi ne pas s’inspirer de pays où le temps de présence obligatoire en établissements scolaires est beaucoup plus important que le nôtre (autour de 36 heures) est divisé entre 2/3 d’apprentissage en classe et 1/3 d’activités collectives dans et autour de l’établissement scolaire ? En France, quand on parle de temps de présence, on ne parle que du temps en classe ……

Faut-il finalement revenir au service militaire, et ainsi soulager l'école du fardeau citoyen qu'on veut lui faire porter ?

Revenir à un service « national » universel obligatoire doit être une piste de travail. Il faut en revenir à ses principes :

  • un brassage géographique et social pour donner du sens et un sentiment commun d’appartenance à une nation
  • un impôt-temps de quelques mois qui montre que si on a des droits, on a aussi des obligations au service de la nation
  • un rite d’entrée pour le s garçons et les filles dans l’âge adulte, l’âge des responsabilités qui  doit les amener à se poser la question :  « Que serions-nous prêts à défendre ou à considérer comme nécessaire de défendre ou de promouvoir ? »
  • Et puis, on pourrait se poser la question : ne faut-il pas comme c’était le cas avec le service militaire , donner à la fin de leur service la possibilité aux jeunes de passer gratuitement le permis de conduire. Cela éviterait les millions de conducteurs sans permis ou avec des permis falsifiés...

Propos recueillis par Gilles Boutin

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