Serotonine : quand Houellebecq donne raison à Musset ("Les plus désespérés etc") | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Culture
Serotonine : quand Houellebecq donne raison à Musset ("Les plus désespérés etc")
©Thomas SAMSON / AFP

Culture-Tops

Serotonine : quand Houellebecq donne raison à Musset ("Les plus désespérés etc")

"Les plus désespérés sont les chants les plus beaux": "Sérotonine", le dernier livre de Michel Houellebecq est, sans conteste, son roman le plus désespéré mais il est, sans doute, également l'un de ses deux ou trois meilleurs textes, avec "Les particules élémentaires" et "Soumission".

Valérie de Menou pour Culture-Tops

Valérie de Menou pour Culture-Tops

Valérie de Menou est chroniqueuse pour Culture-Tops.

Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).  Culture-Tops a été créé en novembre 2013 par Jacques Paugam , journaliste et écrivain, et son fils, Gabriel Lecarpentier-Paugam, en Master d'école de commerce, et grand amateur de One Man Shows.

Voir la bio »

LIVRE

SEROTONINE

De MICHEL HOUELLEBECQ

Ed. FLAMMARION

352 pages

RECOMMANDATION

           EN PRIORITE

THÈME

Florent-Claude Labrouste, ingénieur agronome quadragénaire, fumeur compulsif et roulant en 4X4, a quitté les laboratoires Monsanto pour un obscur service du ministère de l’agriculture. Il rédige des notes sensées défendre les petits producteurs et  destinées à l’administration européenne. Comme tout héros Houellebecquien, sa vie professionnelle et sa vie personnelle sont un désastre. Partageant sa vie avec une jeune  japonaise égoïste et libertine, il hésite entre l’idée de la défenestrer de leur tour du quartier Beaugrenelle ou de fuir. Il opte pour une disparition promptement organisée –toute sa vie tient dans un ordinateur- mais son mal-être s’aggrave.  Le voilà donc sous antidépresseur : le « Captorix », qui libère une hormone régulatrice de l’humeur, la sérotonine, mais anéantit sa libido.

Il entame alors une pérégrination existentielle et sentimentale, dans la France de nos territoires, celle du monde rural et du quotidien tragique de nos agriculteurs d’aujourd’hui, à la recherche de ses amours ratés et d’un sens à sa vie.

POINTS FORTS

- La presse a largement commenté les scènes du roman qui évoquent le mouvement des gilets jaunes, anticipé par Houellebecq, et que les politiques n’avaient pas vu venir. L’auteur est, une nouvelle fois,  conforté dans son rôle d’entomologiste de notre société.

 - Une analyse cynique et cruelle des maux de notre monde occidental : un monde déshumanisé où  règne une grande solitude, à Paris comme en province.

 - De très belles pages sur la beauté de la campagne normande.  Cette errance conduit d’ailleurs le héros à retrouver un ami d’agro,  descendant d’une vieille famille aristocrate, pris à la gorge par les quotas laitiers et qui essaie de sauver ses terres familiales jusqu’au désespoir. Un chevalier des temps modernes lié au monde paysan en révolte contre la technocratie.  

-  Dans les 100 premières pages, qui posent le décor dans une ambiance à la Houellebecq, pur jus,  quelques savoureux coups de griffe aux retraités hollandais naturistes, aux bobos parisiens écoresponsables, aux supermarchés.  Puis suit une galerie de destins brisés comme cette actrice ratée devenue alcoolique et définitivement paumée, ou le drame des parents du héros, un couple mythique,  mirage d’un monde qui n’existe plus.

- Pour la première fois chez Houellebecq, le personnage principal  est un vrai personnage romantique. Il prend conscience, insidieusement, qu’il est rongé d’amour par une fille qu’il n’a pas vue depuis 10 ans et qu’il a perdue par stupidité. Son profond tourment sera d’ailleurs étonnamment confirmé par une analyse sanguine.

POINTS FAIBLES

Comme dans tous les romans de l'auteur, il faut parfois faire abstraction de ses références incessantes au sexe. Les scènes de pédophilie et de zoophilie n'étaient vraiment pas indispensables.

EN DEUX MOTS

Le roman le plus désespéré de Houellebecq et le plus poignant parce que l’espoir semble vain.

Il  est d’autant plus transperçant qu’il fait écho à la souffrance ambiante et à la fracture avec nos territoires qui s’est récemment révélée dans la douleur.

Par la voix de son héros, porte-parole de la détresse sociale, Houellebecq nous infuse son amour pour notre pays, un véritable cri de compassion qui retentit contre les donneurs de leçons et contre la mondialisation.   

Un roman qui fait mal.

UN EXTRAIT

Ou plutôt deux:

 - « Le monde extérieur était dur, impitoyable aux faibles, il ne tenait presque jamais ses promesses, et l’amour restait la seule chose en laquelle on puisse encore, peut-être, avoir foi » page 180

 - « J’avais toujours proposé des mesures de protection raisonnables, des circuits courts économiquement viables, mais je n’étais qu’un agronome, un  technicien et on m’avait toujours donné tort, les choses avaient toujours au dernier moment basculé vers le triomphe du libre-échangisme, vers la course à la productivité, alors j’ouvris une nouvelle bouteille de vin, la nuit était maintenant installée sur le paysage, Nacht ohne Ende, qui étais-je pour avoir cru que je pouvais changer quelque chose au mouvement du monde ? » page 251

L’AUTEUR

On ne présente plus Michel Houellebecq, romancier culte, observateur aigu de notre société et de ce qui la gangrène. Il en ausculte toutes les failles autour de thèmes récurrents tels que le capitalisme, la vie urbaine, la solitude et la dépression.

Saisissant tous les malaises de notre époque, qu’ils soient économiques ou psychologiques, il est considéré comme un visionnaire.

Après des études d’agronomie, puis une formation à l’Ecole Louis Lumière, il deviendra informaticien à l’Assemblée nationale.

Son premier roman « Extension du domaine de la lutte » publié en 1994,  décrivant la souffrance économique et la misère sexuelle retentira comme un coup de tonnerre dans le milieu littéraire. Suivront « Les particules élémentaires » en 1998, « Plateforme », « La possibilité d’une île » et « La carte et le territoire », récompensé par le Goncourt en 2010.

En janvier 2015, son roman  « Soumission », imaginant la France sous régime musulman, est reçu comme un choc, juste au moment de l’attentat islamiste contre Charlie Hebdo.

« Sérotonine » est  son septième roman. 

UN PLUS CULTURE-TOPS, en forme de suggestion: découvrez, si vous ne l'avez pas encore fait, Michel Houellebecq poète, à travers, par exemple, son recueil "non réconcilié. Anthologie personnelle 1991-2003" (Poésie/Gallimard).

Certains, dans l'équipe de Culture-Tops et ailleurs, le considèrent comme le plus grand poète français vivant. Je vous laisse en juger.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !