Seins nus et slips de bain : la plage comme vous ne l'avez jamais vue ! | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Consommation
Sur la plage ensoleillée ...
Sur la plage ensoleillée ...
©Reuters

Se rincer l'oeil

Seins nus et slips de bain : la plage comme vous ne l'avez jamais vue !

La plage, symbole de l'été. Mais aussi "sorte d’utopie où les gens pensent être tous égaux face au soleil", comme le résume le sociologue Jean-Didier Urbain qui revient sur l'évolution des comportements sur les bords de mer.

Jean-Didier Urbain

Jean-Didier Urbain

Jean-Didier Urbain est sociologue, spécialiste du temps libre, des vacances et des voyages.

Il est l'auteur de Le voyage était presque parfait (Payot, 2008) et L'envie du monde (Breal, 2011)

 

Voir la bio »

Atlantico : Comment les comportements à la plage ont-ils évolué avec le temps ?

Jean-Didier Urbain : Plusieurs révolutions ont eu lieu. Entre le XIXème et le XXème siècle, il y a eu des changements radicaux. Au tout début, ce qui a lancé les bains de mer c’est l’argument médical. Les gens allaient à la plage pour leur santé. A cette époque, la mer n’était pas une partie de plaisir, et ce jusqu’à la Première guerre mondiale. C’était une sorte de « bain remède », avec des gens qui, de surcroît, n’étaient que des baigneurs et non pas des nageurs, qui au désagrément de se mouiller, avaient peur de l’eau. La mer était dans l’esprit des gens de cette époque un remède qui s’apparentait à l’huile de foie de morue. Mais c’est ce qui a paradoxalement lancé le littoral.

Le premier grand changement intervient au cours de l’entre deux-guerres quand la plage devient enfin un plaisir, à la fois pour se baigner mais aussi parce que les gens redécouvrent leurs corps. Cela correspond à l’éclosion du naturisme, une révolution des mœurs qui s’est produite dans les années 1920. S’est ensuivi la découverte du bronzage, le culte du corps, la présentation de soi, ce qui a permis au bain de mer et à la plage de devenir un plaisir et plus seulement un remède. On ne s’amuse plus seulement dans les casinos et dans l’arrière-pays mais aussi dans les vagues. Il a fallu plusieurs décennies pour que ce plaisir devienne collectif et naturel.  

La dernière révolution commence dans les années 1950, avec le club Méditerranée, et s’achève avec les seins nus à Saint-Tropez, dans les années 1960. L’explosion de 1968, et la libération des mœurs a contribué à ce que la plage devienne un lieu de jouissance. En effet, la sexualité osait enfin s’afficher sur les plages.

Et la plage aujourd'hui ?

Elle est dans la même optique mais avec un retour de la plage médicale. Notamment avec le développement de la thalassothérapie. Ce sont des lieux de remise en forme, où la mer sert de support pour se remettre sur pied.

Il existe dorénavant une peur du soleil. Avant, le soleil était considéré comme bon pour la santé et pour la peau, mais désormais il est considéré comme dangereux, car il donne des cancers. De nos jours, nous constatons que les corps se rhabillent un peu plus. Notamment chez les plus jeunes, avec le délaissement du slip de bain pour les shorts.

Pourquoi allons-nous à la plage : pour se détendre, draguer, se rincer l’œil ?

Il y a un peu de tout. La plage dès son invention servait à se rincer l’œil. Dans la mesure où toute bonne station balnéaire, quand elle se construisait au XIXème siècle, se devait d’avoir une promenade ou une jetée pour que les vêtus regardent les dévêtus et vice-versa.

La plage c’est : voir et être vu. Il existe d’ailleurs des plages spécialisées en fonction de nos comportements : des plages familiales, qui sont des grands lieux de regroupement, des plages sportives, autour de la planche à voile, du surf, du jet-ski - qui sont aussi des lieux de drague -, les plages gays, les plages naturistes.

La plage est-elle un endroit narcissique ?

Oui, c’est le seul endroit où nous pouvons voir si nous sommes encore capables de plaire. La plage, c’est tout un jeu de regard. Nous voyons bien dans le regard de l’autre ce que nous sommes au fond, ce que nous sommes devenus ou ce que nous sommes restés. Si on attire l’œil de l’autre, et pourquoi, ou au contraire si on fait sourire. Le langage du regard est très important sur la plage. Le corps est un signe à lire avec le regard de l’autre.

La plage est-elle un endroit sexuel ?

C’est un lieu très sensuel. C’est une espace de toucher, de douceur, de palpation, nous palpons le sable, ce qui accentue la sensualité du toucher. C’est un espace sensuel qui peut se sexualiser.

C’est aussi un lieu de rencontre. Nous n’allons pas seulement à la plage pour prendre un bain de mer, mais aussi pour prendre un bain de foule. Le corps parle pour nous et nous montre si tel ou tel corps est à prendre ou pas. C’est intéressant d’analyser les comportements dans une cellule familiale. Les adolescents se mettent généralement le plus loin possible du noyau familial pour faire comprendre qu’ils sont indépendants, et prêt à saisir la perche qu’on leur tendra.

Les comportements varient-ils selon la plage où nous nous trouvons, que ce soit au bord de la Méditerranée, sur la côte basque ou en Bretagne ?

Les rythmes de vie varient déjà selon les marées, sur les plages où ce phénomène se produit. La promiscuité et les activités ne sont donc pas les mêmes. Sur une plage à marée, nous pouvons faire  de la pêche à pied, faire du vélo, du char à voile, du cerf-volant. La place pour les exercices sportifs est plus grande.

Ces activités sont plus difficiles à effectuer sur des plages restreintes comme les plages de la Méditerranée qui sont des plages de lézard, moins actives, plus centrées sur le soleil et sur la torpeur, car ce sont des plages généralement plus chaudes et plus ensoleillés.

Notre maillot de bain, nos accessoires de plage sont-ils le reflet de la classe sociale à laquelle nous appartenons ?

La plage est une sorte d’utopie où les gens pensent être tous égaux face au soleil. C’est un espace qui se veut communautaire où tout le monde est logé à la même enseigne. Il est vrai que les signes de distinction sont raréfiés, ils sont moins nombreux que lorsque nous sommes habillés.

Mais il existe toujours des signes qui marquent nos différences. Cela peut être la montre, le sac de plage… Le corps nous distingue aussi. Par exemple, l’épilation est un signe distinctif, tout comme les tatouages qui est une façon de récrire son corps, faute de vêtement nous nous rhabillons avec des écritures et ainsi les gens communiquent leurs affinités culturelles, politiques, ou leur classe sociale car les tatouages peuvent être des emblèmes de métier.

La plage est-elle un endroit de liberté totale ?

La plage est un lieu de détente parce que nous en avons l’illusion. Par exemple, un sociologue, Jean-Claude Kaufmann, a analysé que le sein nu est a priori le symbole du corps libéré et que des codes sociaux existent autour du topless. Il est en général accepté sur la plage mais uniquement si le sein ne bouge pas.

La femme est sein nu quand elle est allongée, assise, lorsqu’elle ne bouge pas, mais quand elle est en mouvement, elle remet son haut de maillot ou elle tient ses seins. Cela veut dire que le sein en mouvement est un sein obscène alors que le sein immobile est un sein décent. La plage n’est donc pas si libertaire que cela. Chassez les règles sociales et elles reviennent au galop. On abolit un interdit vestimentaire, et un autre interdit voit le jour. Mais la société fonctionne comme cela.  

La plage fonctionne donc selon les mêmes codes sociaux et les mêmes valeurs que dans la vie normale ?

A bien des égards oui. Mais la plage c’est la ville sans les murs. Autrement dit, tout le monde voit tout le monde, c’est donc un rêve de transparence.

On montre son corps mais en échange l’autre me montre le sien. Nous ne sommes plus que notre corps. Nous ne sommes plus cadre à la BNP ou notaire à Châteauroux. C’est ce qui est très différent sur la plage.

Par exemple, lorsque nous analysons les tribus familiales sur la plage, elles reprennent totalement les codes de la vie domestique. Le père arrive avec le parasol, la mère décide de l’installation d’un centre autour de ce même parasol, on dispose les sièges côte à côte et le couple s’installe face à la mer, comme si ils regardaient la télévision.

Que pensez-vous des plages privées ?

Les plages privées détruisent une des fonctions sociales essentielles de la plage, qui est de donner la possibilité aux gens de classes sociales différentes de se mélanger. Même si il est vrai que les classes sociales varient selon les plages. Dans le Languedoc-Roussillon et sur la Manche, ce sont plutôt les classes moyennes, sur la Côte d’Azur et en Normandie ce sont plutôt les classes élevés. Mais à l’intérieur même de la Côte d’Azur, il y a aussi des classes populaires. Mais il est vrai que la séparation sociale existe toujours. La plage privée constitue une discrimination évidente qui va à contre-courant du rêve de la plage qui est d’être heureux tous ensemble.

La plage est-elle un lieu de paix où il n’existe pas de conflits ?

Ce qui m’a toujours frappé, c’est qu'à la plage, beaucoup de gens sont concentrés dans un tout petit espace, mais qu’il existe au final très peu de conflits. Les gens s’entendent bien ensemble. Cela doit être l’effet du soleil. Mais aussi que le contrat social tacite est respecté et que la plage reste un lieu de paix. Nous n’allons pas à la plage pour nous taper dessus. Nous partageons le même soleil, les mêmes vagues, le même sable…

Reste qu'il ne faut pas idéaliser les choses. Des distances entre les gens existent. Mais des rencontres se font aussi, des rencontres qui seront moins évidentes dans la vraie vie. La plage c’est un monde plein de hasards. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !