S'il n'y a pas que les calories, qu'est-ce qui nous rend gros alors ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Consommation
Les calories ne seraient pas l'unique raison de l'obésité qui sévit aux Etats-Unis.
Les calories ne seraient pas l'unique raison de l'obésité qui sévit aux Etats-Unis.
©Reuters

Nutrition

S'il n'y a pas que les calories, qu'est-ce qui nous rend gros alors ?

Des chercheurs américains ont démontré que, depuis 2003, la quantité moyenne de calories absorbées quotidiennement par un Américain s'est réduite. Pourtant, aux États-Unis, l'obésité ne cesse de progresser. Les calories n'étaient donc pas les seules coupables ?

Catherine Grangeard

Catherine Grangeard

Catherine Grangeard est psychanalyste. Elle est l'auteur du livre Comprendre l'obésité chez Albin Michel, et de Obésité, le poids des mots, les maux du poids chez Calmann-Lévy.

Elle est membre du Think Tank ObésitéS, premier groupe de réflexion français sur la question du surpoids. 

Co-auteur du livre "La femme qui voit de l'autre côté du miroir" chez Eyrolles. 

Voir la bio »

Une étude américaine démontre que les adultes, depuis une dizaine d'années, absorbent moins de calories dans la journée. Pourtant, l'obésité reste en progression. Si ce n'est pas une question de calories, qu'est-ce qui nous rend gros ?

Catherine Grangeard : Tout le monde s’accorde pour dire que l’obésité est plurifactorielle et cette étude américaine du CDC (Centre de contrôle et de prévention des maladies) le confirme à sa manière. Nous allons développer quelques-uns des points qu’il faut avoir en tête  :

Toutes les calories ne se valent pas. A la fois la qualité et la quantité sont à considérer. Non seulement si l’alimentation est déstructurée, elle peut l’être en termes d’équilibre, de répartition entre glucides, lipides, protéines, etc… mais aussi les produits industriels, même à valeur énergétique identique que des produits naturels non transformés, ne sont pas assimilés de la même façon, n’ont pas les mêmes intérêts nutritionnels et leurs conséquences diffèrent. La rapidité d’ingestion des aliments joue également, comme les heures auxquelles on se nourrit par exemple. Mais en fait, l’obésité rend modeste ! Plus on travaille sur ces questions, plus on se rend à l’évidence : on ne sait finalement pas grand-chose ! 

L’étude ANSES rendue publique en novembre 2010 accable les régimes, et tous les régimes, parce qu’ils font nettement grossir ! Le corps stocke plus dès que la famine cesse. Peut-être la succession de périodes de disette auto-imposée est l’une des causes… Il est grand temps de s’attaquer aux régimes, ennemi public numéro 1 dès le printemps, (vous verrez les magazines d’ici peu !). Jean-Michel Lecerf, le médecin qui a dirigé les travaux ANSES préconise un rapport permanent d’équilibre alimentaire pour résoudre ces problèmes d’excès de poids. Problèmes bien réels, je vous renvoie à l’étude Obépi, 2012, en France : 32% adultes en surpoids + 15 % obésité soit 47 % de nos concitoyens adultes en excès de poids.

La société a-t-elle une part de responsabilité dans ce constat alarmant ? De quel ordre ?

La société envoie un message paradoxal : un idéal de beauté qui frôle la maigreur, idéal incarné par les mannequins mais aussi une hyperconsommation encouragée par la publicité, omniprésente et envahissante, par la multiplicité des offres partout dans la rue, dans les hypermarchés, des rayonnages entiers de différents yaourts, etc… Il est difficile de s’y retrouver ! Ce qui est bon pour la société, dans son ensemble, pour faire revenir la croissance, c’est la consommation, et ce qui est bon pour l’individu, à l’inverse, c’est la frugalité… Alors, le message paradoxal crée des dysfonctionnements. La profusion de nourritures, lors d’une réception sera le signe de bienvenue, par exemple… La faim n’est plus le guide, ce sera alors l’envie. La société en montrant un idéal de beauté bien éloigné des mensurations de la population crée un désir de ressembler à ces mannequins décharnés. Aussi, des jeunes filles, n’ayant aucun besoin de maigrir se mettent au régime et entament alors une carrière d’obésité. Il n’y a pas d’obèse qui n’ait suivi de régime !

Il ne faut pas non plus oublier que lorsqu’un fast-food s’installe à proximité d’un lycée, la cantine se vide ! Des études montrent que la convivialité associée au fast-food rend les lycéens négligés par ceux qui choisissent l’équilibre alimentaire de la cantine, qui est préférable. Récemment, en Grande-Bretagne, une décision a été prise pour interdire l’ouverture de fast-food à proximité des établissements scolaires. En France, souvenons-nous, la loi Evin avait pris une telle mesure pour les débits de boissons alcoolisées… Effectivement, la société peut beaucoup pour prévenir les causes les plus criantes et prendre les mesures d’interdiction qui s’imposent. Dans le domaine de la publicité, il a été décidé, très hypocritement, d’ajouter la mention  "l’abus nuit à la santé" mais les spots sont toujours diffusés lors des programmes destinés aux enfants. Alors, l’envie est éveillée et les achats s’ensuivent !

Il faut enfin ajouter qu’il n’y a pas que les calories dans la vie ! Il y a l’activité physique aussi ! Et pas seulement à considérer sous l’angle du sport. Il est clair que nos sociétés ont réduit les efforts physiques et du même coup, on ne se dépense plus : on en arrive à préconiser de prendre sur son temps libre pour aller se dépenser physiquement… Avouons que c’est amusant tout de même. Mais on ne peut pas ne rien faire de notre corps ! Alors que ce soit en marchant plus, en courant, en nageant, qu’importe, il nous faut bouger plus et manger moins, ou mieux…

Comment enrayer l'obésité ? Un suivi psychologique serait-il la solution ?

Soma et psyché. Effectivement, soigner l’excès de poids sans s’occuper de ce qu’il traduit, sans au préalable se pencher sur les raisons obscures d’un rapport excessif à la nourriture, c’est aller vers l’échec. "On marche aussi au moral !" Alors, quand les compensations se font ressentir comme la seule réponse à notre portée, comme le seul moyen de briser les soucis, alors il est dur de lutter contre le désir d’avaler quelque chose qui, pourtant, ne nous est pas conseillé. Nous sommes tous pareils, c’est le degré qui diffère. Certains se contentent d’un petit chocolat, d’autres descendent la plaquette… C’est contre l’excès, la démesure, "l’hubris" disaient les Anciens, qu’il s’agit de lutter. Le désir lui sera toujours présent. N’essayons pas de l’enfouir. Voyons ce qu’il exprime… C’est ce que nous faisons en psychanalyse avec la personne obèse comme avec tout un chacun, car avant d’être une obèse, elle était une simple personne, avec son histoire et ses raisons "pas raisonnables" mais explicables, si on peut s’exprimer ainsi. Que tout le monde aille en thérapie ? Je ne sais pas, d’ailleurs dès que l’on dit "tout le monde" ça me fait peur. Aucun totalitarisme n’a de justifications à mes yeux. En revanche, ouvrir les oreilles des soignants, de tous ceux qui sont dans l’enseignement, dans le monde du sport, que ce soit en prévention ou en guérison, afin que les personnes souffrant d’obésité ne soient pas toujours ramenées à leurs assiettes ou à leurs baskets, oh oui ! Comme tout un chacun, ces personnes ont le droit de s’exprimer et si on les écoute, la seule possibilité d’expression de leur mal-être, ne sera plus l’expression corporelle…

Aux États-Unis, 35% des habitants souffrent d'obésité. En France, ils seraient environ 15%. Cette maladie est-elle en train de se "banaliser" ? 

L’obésité est mal perçue, l’excès de poids se banalise par le nombre de personnes mais il n’y a pas d’acceptation de se trouver en excès de poids. C’est pour cela que les gens se mettent au régime ! Regardez les chiffres d’affaires de ce secteur… Quant à l’obésité, les quolibets sont révélateurs du rejet. Ce n’est pas perçu comme une souffrance mais comme une honte. Les enfants sont horriblement discriminés par leurs caractéristiques physiques, dont l’excès de poids. "baleine, gros lard, hippopotame, grosse vache" écoutez comment on les traite à la récré ! J’en passe, et des pires… Chez les adultes, avez-vous constaté que lorsque l’on veut aggraver l’insulte, on ajoute "gros" devant ? "gros débile !" ou plus souvent "gros con !"… Les mots disent beaucoup sur nos états d’esprit. La société refuse ce qu’elle crée. Il y a de plus en plus de personnes en excès de poids. Mais, ce qui est rare est chéri…

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !