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Martine Aubry
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Tribun(al)

Rumeurs : la stratégie risquée de Martine Aubry

Martine Aubry et son mari Jean-Louis Brochen ont décidé d'attaquer un blogueur en diffamation pour avoir colporté des rumeurs sur la vie privée et la santé de la candidate, et présenté son mari comme "un défenseur des provocateurs salafistes et communautaristes". Une stratégie judiciaire susceptible de lui mettre le web à dos ?

Jean-Noël Kapferer

Jean-Noël Kapferer

Jean-Noël Kapferer est professeur à HEC et expert européen des marques

Il est l'auteur de Rumeurs : Le plus vieux média du monde (1987, rééd. 2010, Points), Luxe oblige (avec Vincent Bastien, Eyrolles, 2008) et vient de sortir Réinventer les marques ( Editions Eyrolles, 2013) dans lequel il consacre un chapitre aux personnages-marques, et analyse l'exemple de David Beckham.

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Atlantico : La stratégie judiciaire de Martine Aubry vous semble-t-elle judicieuse pour couper court aux rumeurs ?

Jean-Noël Kapferer : Ce qu'a fait Martine Aubry est tout à fait justifié, car même si elle est loin d'être sûre de gagner, il est important d'envoyer des messages clairs dans cette zone de non-droit qu'on appelle Internet. Tout journaliste qui aurait publié et signé le quart de ces informations publiées sur le web se serait déjà vu assigné depuis longtemps. Internet est une zone dans laquelle, pour l'instant, le droit hésite et fluctue : il a par exemple fallu des années pour qu'eBay soit condamné pour recel de contrefaçons ! Tant que les grands politiques ne bougent pas, le droit ne peut pas évoluer.

Une personnalité politique qui risque d'être président de la République se doit donc de marquer un hola par un acte médiatique, qui est bien plus important que le simple dépôt de plainte. En effet, les poursuites judiciaires n'ont de sens que si elles sont médiatisées, et on le voit bien avec la multiplication des plaintes des avocats de DSK dans l'affaire Tristane Banon, qui n'ont aucune chance d'aboutir mais permettent d'exister médiatiquement.

La rumeur sur Internet n'est-elle pas la simple transposition du bouche à oreille qui, lui, n'est pas réprimé ?

Internet est la bombe atomique du bouche à oreille, avec une diffusion mondiale et immédiate. Autrefois, pour qu'une rumeur atteigne un taux de pénétration de 40% de la population [4 adultes sur 10 en ont entendu parler, ndlr], il fallait près de cinq ans de bouche à oreille !

Aujourd'hui, nous sommes rentrés dans une campagne électorale, et il est important de pouvoir répondre à toute question sur le fond en donnant une réponse sur la forme, de pouvoir dire « oui, j'ai répondu à ces allégations, j'ai saisi mes avocats pour qu'ils y mettent fin », afin qu'on ne lui reproche pas son silence.

N'est-ce pas une entreprise sans fin que de vouloir répondre à toutes les allégations, démultipliées sur le net ?

Si, mais cela permet au moins de clarifier le débat. Une société ne peut pas vivre selon un « deux poids, deux mesures » entre une information contrôlée et sujette à des lois hors ligne, et dans le non-droit sur Internet. C'est le cas du marché noir et de l'économie réelle, des mafias et des sociétés légales... Internet est récent, et il n'y a pas de raison pour qu'il ne soit pas régulé. Même si le réseau est né sur le principe du peer to peer, une société doit être fondée sur des principes : peut-on dire tout et n'importe quoi en public ? Or, un blogueur est une personnalité publique, au même titre que Luc Ferry. L'ancien ministre s'est fait taper sur les doigts, pourquoi pas les autres ?

On est aujourd'hui dans un début de régulation d'un espace qui permet pour l'instant à chacun de dire tout et n'importe quoi sans risques.

Mais pour Martine Aubry, le risque politique est très grand. Elle aurait pu adopter la stratégie du « je ne veux pas répondre, je suis au-dessus de ça » : c'est ce qu'avait fait Valéry Giscard-d'Estaing face aux accusations du Canard Enchaîné sur les diamants de Bokassa, et il l'a regretté, car cela a joué sur sa campagne de 1981. En effet, la rumeur se nourrit toujours de l'incertitude : si les rumeurs sur DSK continuent, c'est parce qu'on ne connaît toujours pas sa thèse officielle sur ce qu'il s'est passé dans la chambre d'hôtel.

L'incertitude peut se clore de trois façons : l'aveu, le déni et l'attaque ; ou la lassitude de l'opinion à toujours entendre la même chose. Or, Martine Aubry ne peut pas se permettre d'attendre que ça passe les bras croisés, car l'enjeu de la primaire est à un ou deux mois, et l'élection pourrait se jouer à quelques voix !

Toutefois, par ce geste, Martine Aubry ne risque-t-elle pas de se mettre à dos une bonne partie des internautes ?

Si les internautes décident pour qui ils vont voter seulement en fonction du fait qu'on ait le droit de dire n'importe quoi, sans contraintes et sans vérifications sur Internet, c'est dramatique en termes de maturité politique pour les électeurs. Et personne n'a intérêt à se faire élire par des immatures ! Une élection présidentielle se joue sur des choix de sociétés, pas sur le droit ou non de poursuivre un blogueur !

Par associations d'idées, les internautes peuvent penser qu'une action de ce type pourrait porter atteinte, à terme, à la liberté d'expression sur le net, sur des sujets autrement plus importants que les rumeurs politiques...

Même les Chinois et les Iraniens n'arrivent pas à museler Internet, alors... Certes, ce genre d'idées peut exister dans l'esprit de certaines personnes, mais en manière de politique, il faut arbitrer entre différents risques. Martine Aubry a choisi un risque offensif, car elle a besoin de se présenter comme une femme d'action, qui décide et qui sait dire "stop". Elle a besoin de se construire cette image de présidentiable, en ne laissant pas dire n'importe quoi sur elle.

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