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Des citoyens américains manifestent après le verdict dans le procès de Derek Chauvin, le policier responsable de la mort de George Floyd à Minneapolis.
©Stephen Maturen / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Réalité hexagonale

Racisme systémique : la France et les États-Unis n’ont pas la même histoire, pas les mêmes problèmes 

Dans la foulée de la condamnation de Derek Chauvin pour le meurtre de George Floyd, Joe Biden a déploré que le racisme systémique soit une tâche sur l’âme de la nation américaine. Si le racisme existe aussi en France, importer une vision américaine ne correspondant pas à la réalité hexagonale ne peut qu’accroître la confusion plutôt que d’aider à améliorer les choses

Michel Wieviorka

Michel Wieviorka

Michel Wieviorka est directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociale (EHESS). Il a notamment publié Pour la prochaine gauche aux Editions Robert Laffont et Evil chez Polity. 

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Atlantico : Dans la foulée de la condamnation de Derek Chauvin pour le meurtre de George Floyd, Joe Biden a déploré que "le racisme systémique" soit une tâche sur l’âme de la nation américaine. Si on peut comprendre qu'un président américain utilise l'expression "racisme systémique", ce concept est-il vraiment transposable à la France, pays dont l'histoire et la culture sont différentes ?

Michel Wieviorka : L’histoire du « racisme systémique » est d’abord américaine, et elle s’inscrit elle-même dans l’histoire longue du racisme aux Etats-Unis –un phénomène structurel, fondateur, logé au plus profond de la société.

La retombée du mouvement pour les droits civiques, vers le milieu des années 60, s’y est soldée par la radicalisation de militants noirs, notamment au sein du Black Power. Des progrès avaient amélioré sensiblement la situation pour les Noirs américains, mais n’empêchaient pas le racisme de perdurer. S’il devenait inconvenant d’être raciste explicitement, l’accès au logement, à l’éducation, à la santé, à l‘emploi, aux loisirs, etc., étaient marqués par la ségrégation et la discrimination, et on comptait déjà en proportion un nombre considérable de Noirs en prison. L’expression « racisme institutionnel » a alors signifié qu’il n’est plus nécessaire que des personnes s’affichent comme racistes pour que le rejet et l’injustice demeurent la règle pour les Noirs -un phénomène lié au fonctionnement de la société et du marché, mais aussi à celui de bien des institutions. La présidence de Donald Trump l’a haussé au plus haut niveau de l’Etat.

En France, le racisme n’est au cœur ni de l’histoire de la nation, même s’il y trouve sa place, notamment avec l’expansion coloniale puis la décolonisation,  ni du fonctionnement de la société, même s’il s’y rencontre. Le racisme institutionnel existe, quand des mécanismes marchands ou sociaux aboutissent à des discriminations qu’aucun acteur ne revendique explicitement, dans l’accès au logement, et dans l’habitat par exemple. Il peut se rencontrer dans des secteurs relevant de l’Etat. Mais il n’en est pas une composante structurante, et lorsqu’il se manifeste, les responsables le combattent.

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Il est excessif d’appliquer à l’Etat français l’idée d’un racisme institutionnel qui serait structurel, il l’est aussi d’en nier complètement  l’existence, par exemple dans la police. 

La violence policière aux Etats-Unis est-elle la même que celle que l'on trouve en France ? Quelles différences ?

Aux Etats-Unis, plus de mille « African-Americans » sont chaque année tués par des policiers, le plus souvent par balle : deux fois et demie plus que des Blancs en pourcentage des populations noire et blanche. Ce type de chiffres a pu être contesté, le plus souvent dans la presse de droite ou sur des réseaux sociaux, mais s’il s’agit de comparaison, un point est certain : le racisme au sein des forces de l’ordre françaises n’est qu’exceptionnellement meurtrier. Il est plutôt inscrit dans une culture policière, dans le vocabulaire, dans certains comportements brutaux, et le plus souvent étouffés ou en tous cas minimisés par la hiérarchie.

Le fait d'utiliser des concepts américains peu appropriés pour parler du racisme en France représente-t-il une entrave à la lutte contre le racisme ?

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Quand on n’aime pas une idée, on l’accuse de contribuer à l’américanisation de la France ! C’est une facilité : les idées circulent dans tous les sens, et si elles sont adoptées ailleurs que là où elles ont vu le jour, c’est qu’elles semblent pertinentes à qui les importent. D’ailleurs, l’origine américaine d’une idée ne l‘est pas nécessairement : elle a pu au préalable être importée aux Etats-Unis.

Ceux qui critiquent les concepts mobilisés par les chercheurs sont souvent ignorants du sens de ces concepts, et de la façon dont ils sont utilisés, en tous cas s’il s’agit de sciences sociales. Le débat public se construit alors avec d’un côté des critiques disqualifiant sans trop en connaître le contenu et les véritables usages les études post-coloniales ou l’idée d’intersectionnalité, et d’un autre côté des acteurs qui ne sont pas davantage des chercheurs, mais des idéologues pour qui la référence à ces études ou cette idée constitue un signe de ralliement.

Le sort de l’idée de race mérite évidemment examen. Au départ, en France, elle renvoie au projet qui se veut scientifique d’établir l’existence d’une pluralité de « races » et de les hiérarchiser. De là, il y aurait dans chaque supposée « race » des caractéristiques naturelles fondant elles-mêmes des inégalités intellectuelles ou morales. Mais depuis quelques dizaines d’années, en provenance des Etats-Unis, c’est juste, la « race » est tenue dans certains milieux pour une « construction sociale » visant à disqualifier et discriminer certains groupes. A partir de là, des membres de ces groupes peuvent être tentés de s’approprier leur « race », d’en faire leur propre identité, et de considérer d’autres groupes humains comme des « races » -la guerre des races n’est pas loin.   

La lutte contre le racisme ne peut s’accommoder durablement du relativisme, qui repose, au plus loin de tout principe universel, sur la défense et la promotion d’une identité singulière, avec une forte probabilité que celle-ci devienne ethnique, ou raciale : l’antiracisme devient alors lourd de racisme. Cette perversion s’observe ici et là, en France, comme aux Etats-Unis. Si elle fait éventuellement appel à des catégories « américaines », elle est en fait un mal, et un malheur qui doivent être envisagés en eux-mêmes, et dans leur contexte national. Le problème n’est pas dans les emprunts éventuels à des idées ou des mots américains, mais dans les dérives qu’ils viennent mettre en forme.

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Michel Wieviorka publie "Racisme, antisémitisme, antiracisme, Apologie pour la recherche. Rapport à Madame Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation" aux éditions La Boîte à Pandore.

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