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87% des dirigeants français jugent qu'il est plus difficile aujourd'hui qu'il y a 10 ans de faire tourner son entreprise.
87% des dirigeants français jugent qu'il est plus difficile aujourd'hui qu'il y a 10 ans de faire tourner son entreprise.
©Reuters

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Qui veut encore créer des entreprises en France ?

Un sondage OpinionWay pour l'Association progrès du management révèle que 87% des dirigeants français jugent qu'il est plus difficile aujourd'hui qu'il y a 10 ans de faire tourner son entreprise.

Olivier Babeau

Olivier Babeau

Olivier Babeau est essayiste et professeur à l’université de Bordeaux. Il s'intéresse aux dynamiques concurrentielles liées au numérique. Parmi ses publications:   Le management expliqué par l'art (2013, Ellipses), et La nouvelle ferme des animaux (éd. Les Belles Lettres, 2016), L'horreur politique (éd. Les Belles Lettres, 2017) et Eloge de l'hypocrisie d'Olivier Babeau (éd. du Cerf).

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Atlantico : La semaine dernière, la question de l'entrepreneuriat est revenue sur le tapis de l'actualité. Marc Simoncini regrette que la création d'entreprise ne soit pas encouragée. Au même moment, un sondage a révélé que 87% des dirigeants français jugent qu'en 10 ans, faire tourner son entreprise est devenu bien plus compliqué. En quoi l'entrepreneuriat est-il aujourd'hui menacé en France ?

Olivier Babeau : Disons que l’entrepreneuriat doit, en France, surmonter trois sortes de handicaps. Le premier est le handicap culturel. La façon dont l’économie en général et l’entreprise en particulier sont enseignées dans les collèges et lycées n’est guère favorable à la vision entrepreneuriale. L’entreprise y est avant tout abordée comme un lieu de conflit, un lieu de rapport de forces. Si cette vision sociologique du monde de l’entreprise traduit évidemment une réalité importante, il est dommage qu’elle fasse perdre l’occasion de proposer aussi aux étudiants une vision plus positive de l’entreprise vue comme une aventure non seulement passionnante mais aussi socialement utile. Un autre aspect de notre problème culturel est notre faible tolérance au risque : en 2002[1], une étude avait montré que seulement 46% des Européens contre 25% des Américains étaient d’accord avec l’assertion selon laquelle "une activité économique ne doit pas être entreprise s’il existe un risque qu’il puisse échouer". Or, monter une entreprise est par définition une activité risquée !

Le second handicap est réglementaire. Si créer une entreprise est en soi relativement aisé, l’entrepreneur qui se développe se heurte rapidement à l’effarante complexité de nos administrations et surtout à la jungle impénétrable de notre droit du travail. Cela génère de considérables pertes de temps et d’énergie dont l’entrepreneur a pourtant bien besoin : alors qu’il n’a pas assez de ses journées pour lutter pour la survie de sa société, il doit en plus constamment batailler pour se mettre en règle.

Le dernier handicap est fiscal. De plus en plus, le système français se traduit par une privatisation des pertes et une collectivisation des bénéfices de l’entrepreneur. En cas d’échec - et ils sont nombreux car, en moyenne, une entreprise sur deux disparaît dans les cinq ans -, l’entrepreneur est le seul à payer l’ardoise, souvent lourde. En cas de réussite, après des années de travail acharné, on lui explique qu’à présent il doit être "solidaire", ce qui revient avec nos niveaux actuels de prélèvements à le spolier du juste fruit de son travail. Il ne s’agit pas de dire qu’il ne faut pas de taxation, mais qu’il faut être attentif à la position du curseur à partir de laquelle l’effet devient clairement désincitatif.

Les plus grandes entreprises prendraient trop de place sur le territoire et empêcheraient l'évolution des PME, qui pourtant embauchent le plus. Les PME souffrent-elles d'un manque de soutien ?

Il faut se garder de cette opposition facile entre grandes et petites entreprises. La réalité est que les PME travaillent avec les grands groupes et s’en servent comme porte-avion pour se développer à l’export. Il ne s’agit donc pas de condamner les grands groupes, qui savent aussi être de formidables locomotives pour les filières dans lesquelles ils sont présents. Le vrai manque des PME est en fait très connu : c’est un manque chronique de financement. Nos PME et Entreprises de taille intermédiaire (ETI) manquent des fonds propres qui sont nécessaires pour pouvoir investir et se développer. On peut ajouter que la France ne parvient toujours pas à drainer efficacement l’épargne vers ces entreprises (à l’exception du dispositif ISF-PME par exemple).

Faut-il craindre, comme le pense Marc Simoncini, un accident industriel d'ici 10 ans ? Les Français préfèrent-ils investir ailleurs qu'en France ?

Il y a en effet matière à être préoccupé. D’abord parce que nous allons avoir de plus en plus de mal à attirer les talents et les capitaux. La réputation de la France comme terre d’accueil économique a connu une dégradation dramatique. Selon un sondage[2] effectué auprès des dirigeants de 52 filiales d’entreprises américaines cumulant plus de 39 000 employés, 40% d’entre eux considèrent la France comme une "mauvaise" destination d’investissement. Ce chiffre était de 15% en 2011 et de 10% en 2010. La chute est effrayante. L’affaire à rebondissements des "75%" est à cet égard une vraie absurdité économique car les pauvres rentrées fiscales de l’hypothétique taxe finalement mise en place seront des gouttes d’eau à côté des pertes fiscales et d’activité économique qu’elles induisent.

L’exil des talents est une réalité incontestable. Il suffit d’être un tant soit peu connecté avec le milieu des entreprises et des entrepreneurs pour en voir mille exemples éloquents. L’administration de Bercy reconnaît d’ailleurs elle-même que les exilés fiscaux sont majoritairement des cadres et des dirigeants. Ces départs représentent une perte d’intelligence et de dynamisme catastrophique. Selon le récente rapport de la fondation Concorde, le départ de plusieurs milliers d'entrepreneurs aurait fait perdre un million d'emplois directs en vingt ans.

Comment le gouvernement doit-il revoir sa politique ?

Je crois que le gouvernement est en train de comprendre à son corps défendant qu’il doit passer à une politique de l’offre. C’est-à-dire une politique d’encouragement à la production, ce qui inclut tout un ensemble de mesures : allégement des coûts, simplifications administratives, passage à une logique d’encouragement de l’activité économique au lieu d’une logique de ponction-sanction, etc. Si nous voulons conserver tant bien que mal notre niveau de vie et de protection, nous n’avons pas d’autre choix que de devenir attractifs pour l’activité économique. La politique menée devrait être avant tout la déclinaison de cet objectif.

Pour en revenir à l’éducation et à l’entrepreneuriat, on pourrait imaginer de célébrer les grands entrepreneurs au même titre que l’on célèbre les grands inventeurs. Il ne s’agirait évidemment pas de tomber dans l’hagiographie ou le culte de la personnalité (comme on a pu parfois le voir à propos de Steve Jobs), mais de souligner le rôle joué par certaines personnes dans certaines évolutions majeures de notre tissu économique. Les entrepreneurs sont les aventuriers de notre époque, et leurs actions ont la même portée exemplaire (voire éthique !) qu’autrefois les grands explorateurs. Ils ont d’ailleurs souvent les mêmes qualités : ténacité, persévérance, patience, pugnacité, capacité à convaincre et à faire adhérer les autres à sa vision, etc. Cela permettrait en outre d’encourager les élèves à acquérir une vision critique du projet d’entreprise tel qu’il évolue avec le temps chez ces grands créateurs. Tout lycéen devrait connaître les grands moments du développement de Google et Facebook et être capable d’en commenter les choix stratégiques, voire d’en critiquer les évolutions.


[1] Global Entrepreneurship Monitor, étude réalisée par un consortium d’université

[2] Chambre de commerce américaine et Bain&Company, cité par Le Monde du 19/12/2012.

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