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Mais qui sont ces 3 grandes stars du cinéma français qui ont refusé d’intégrer Artmedia, l’une des plus grandes agences artistiques européennes ?
©AFP

Bonnes feuilles

Mais qui sont ces 3 grandes stars du cinéma français qui ont refusé d’intégrer Artmedia, l’une des plus grandes agences artistiques européennes ?

Pendant trois ans, Michel Pascal a recueilli les confidences inédites des plus grands noms de la profession, mais aussi celles des patrons et des hommes politiques. Aucun scénariste n'aurait osé imaginer les complots, les pièges, les hasards qui ont forgé les individus, les films et les compagnies pendant cet âge d'or. Extrait de "Histoire secrète de cinéma français", de Michel Pascal, aux Éditions Robert Laffont (1/2).

Michel Pascal

Michel Pascal

Journaliste, critique et chroniqueur de cinéma, Michel Pascal a travaillé pour Le Point, Europe 1, Canal +, et France 2. Depuis 30 ans, il a rencontré, filmé et interviewé les plus grands artistes, financiers et producteurs, faisant de lui un témoin privilégié du cinéma français.

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Le bébé Artmedia a vu le jour à Montparnasse, au tournant des années 1960. Serge Rousseau, Michèle Méritz et Gérard Lebovici – lui aussi comédien à ses heures sous le nom de Gérard Roch – sont allés voir Claude Berri jouer au théâtre dans la pièce Tchin-Tchin de François Billetdoux. Après le spectacle, les quatre partent dîner à la Coupole, pas celle d’aujourd’hui, celle où rôdent encore les fantômes des artistes de l’après-guerre. La bande à Berri en a fait un de ses repaires favoris, avec sa faune d’écrivains, de cinéastes et de comédiens. 

Tous ont en commun d’être passés par les bancs du cours Simon. Mais ils ont surtout en commun, sans le savoir encore, la même trajectoire qui leur fera abandonner le jeu l’un après l’autre. 

Michèle Méritz, que l’on a vue dans le second rôle féminin du Beau Serge de Claude Chabrol aux côtés de Bernadette Lafont (elle est Yvonne, la femme de Gérard Blain), est un peu dans la même situation que Gérard Lebovici : tentée par la comédie mais déçue que ça ne marche pas mieux. Dans la vie, elle est la compagne du réalisateur Philippe de Broca, qui vient de finir Les Jeux de l’amour. Leur ami commun s’appelle Jean-Pierre Cassel. Il débute dans le métier. 

Dans le trajet en 2 CV qui ramène la petite bande chez Berri, au 40 bis, rue du Faubourg-Poissonnière, l’idée jaillit. Et c’est Berri qui la lance. Il adore ça, lancer des projets. Il le fera dix fois par jour jusqu’à sa mort. Là, il se trouve que c’est son père qui y a pensé en premier. «Puisque vous ramez un peu comme acteurs, pourquoi vous n’ouvrez pas une agence ? Imprésario, c’est un métier magnifique. S’occuper d’acteurs, d’auteurs, de réalisateurs, c’est un sacerdoce ! » S’il savait! 

Et Claude Berri poursuit dans ses Mémoires : «À trois heures du matin, ils étaient convaincus, l’agence Artmedia était née. Michèle apporterait dans la corbeille Philippe de Broca et Jean-Pierre Cassel, Gérard son sens des affaires, moi je serais leur client, un petit client, mais tout de même. » 

Michèle Méritz a déjà un pied dans la production, outre ses petits rôles : elle travaille sur les films de Godard, Truffaut ou Demy. Quant à Jean-Pierre Cassel, il amènera les prochains films dans lesquels il joue, un Édouard Molinaro et un Jean Renoir. 

Serge Rousseau ne fait pas partie de l’aventure à ses débuts. Il préfère rester sur les plateaux. On le verra à l’écran dans les films de François Truffaut, de Costa-Gavras ou de Pascal Thomas. Il est le promeneur mystérieux de Baisers volés, celui qui rôde autour de Jean-Pierre Léaud et de Claude Jade et ne se dévoile qu’à la fin pour affirmer qu’il est «l’homme définitif, celui qui hait le provisoire» et qui va rendre heureuse l’héroïne, loin des trahisons de la vie. Le film date de 1968.

Rousseau ne rejoindra l’agence qu’en 1970, à la demande de Jean-Louis Livi, lorsqu’elle change de nom et devient Artmedia, après s’être appelée «Agence MéritzLebovici » pendant les premières années. C’est lui qui ira débusquer d’immenses talents en devenir, comme Gérard Depardieu ou Jacques Villeret, quand ils passent de la scène au cinéma. 

Les débuts sont folkloriques. Gérard Lebovici, fils d’un vendeur de «poils et brosses» en crin et blaireau, importés de Chine via l’Angleterre, mort en déportation à Auschwitz, a hérité de l’atelier de son père boulevard Malesherbes près de la rue Jouffroy. Il le garde et il maintient cette activité tout en devenant agent. L’un équilibre l’autre. Pas question de se ruiner, «Lebo » est déjà un homme d’affaires trop avisé pour prendre le moindre risque. « Il n’y avait ni week-ends ni vacances, on travaillait tout le temps», se souviennent les partenaires des débuts. 

En digne fils de son père, Gérard Lebovici arpente les tournages été comme hiver avec les photos de ses poulains sur des planches-contacts ou dans des dossiers : Bertrand Blier se souvient de l’avoir vu débarquer sur les films de Georges Lautner comme un VRP, avec sa valise de photos et son imper. «Tenez, de qui avez-vous besoin? Regardez ce que j’ai à vous offrir! » Et il ouvrait ses albums pour révéler les visages du cinéma français qui étaient en train de commencer leur carrière chez Artmedia... 

Tout en restant dans une économie très serrée, Lebovici lance un défi à sa petite équipe : «Je nous donne sept ans maximum pour être les premiers du métier en France. » Il fixe trois étapes, en trois, cinq et sept ans. Pari gagné. Ce sera tellement vrai qu’Artmedia deviendra très vite la première agence artistique d’Europe et pas seulement de France. Les Américains lui feront les yeux doux pour tenter d’entrer dans son capital, ce que Gérard Lebovici refusera toujours, ne voulant pas abdiquer son indépendance. Artmedia commence avec moins de douze artistes en portefeuille : elle regroupera plus de 80% du métier à son apogée, déchaînant les foudres, les critiques et les jalousies. 

Les bureaux suivront son ascension. D’abord l’immeuble actuel de LVMH à l’angle de l’avenue George-V et des Champs-Élysées, occupé à l’époque par la compagnie TWA, où Lebovici s’installe face au Fouquet’s. Viendront ensuite la rue Marbeuf, puis l’avenue George-V où Artmedia occupait trois niveaux, le rez-de-chaussée, le cinquième et le deuxième étage dédié à son partenaire, Alain Vannier, pour Roissy Films et les ventes à l’étranger. Gérard Lebovici rachète aussi l’hebdomadaire Le Film français, l’équivalent français de Variety, qu’il installe avenue George-V. Il se l’offre avec son argent personnel, comme on se paye une danseuse. Il se battra pour améliorer son contenu, qu’il trouve trop faible par rapport au grand frère américain. Déçu, il finira par le revendre. 

«Le cinéma se passe sur les Champs, il faut rester près des Champs! » répétait toujours le patron. L’équipe se gonfle doucement : recommandé par son amie Françoise Arnoul, Jean-Louis Livi, qui n’a que vingt-trois ans, et qui est aussi le neveu d’Yves Montand, amène en 1964 à Lebovici ses talents de comptable qu’il vient d’exercer sur le film de Jacques Demy, Les Parapluies de Cherbourg. Dans son minuscule bureau – «un placard», dit-il – le futur gérant de la société devra aussi tenir les comptes des «poils et brosses» au tout début. Suivront plus tard Isabelle de La Patellière et Bertrand de Labbey pour la musique, bien avant Dominique Besnehard. 

Artmedia va grandir grâce aux conseils avisés de bonnes fées qui s’appellent Françoise Arnoul et Mag Bodard. Elles ont pour le jeune et beau Lebo les yeux de Chimène. Sa silhouette en impose, et sa passion des femmes ne le dessert pas, au contraire. Malgré son air souvent bougon, son menton volontaire, son allure hautaine et distante, sa démarche peu élégante – il avait les pieds plats et ce grand marcheur en souffrait dans ses Weston –, il a un sourire enjôleur et dégage un charme fou qui séduit ceux qui l’écoutent. Ce petit monde se retrouve lors des fameux dimanches après-midi de Pierre Lazareff, le patron de France-Soir qui réunit le Tout-Paris dans sa propriété de Louveciennes. 

C’est là que se nouent les rachats et les absorptions qui donneront à la future Artmedia toute son ampleur. Ce sera d’abord la reprise de l’agence André Bernheim qui gère entre autres Jean-Claude Brialy ou Marcel Achard. Puis la fusion avec l’agence Cimura quand sa directrice, Blanche Montel, prend sa retraite. La liste des vedettes s’allonge sérieusement pour Gérard Lebovici : Jean-Paul Belmondo, Yves Montand, Simone Signoret, Françoise Dorléac, mais aussi Romy Schneider, Catherine Deneuve, Philippe Noiret ou encore Jean-Louis Trintignant entrent dans ses registres. Désormais Lebo, grand joueur devant l’Éternel, peut disputer d’homériques parties de poker avec Montand. Entre 1964 et 1966, Artmedia prend tout le monde ou presque. On verra arriver plus tard la relève : Miou-Miou, Patrick Dewaere, Francis Huster, Nathalie Baye, Isabelle Adjani et Isabelle Huppert. Sans oublier les réalisateurs, Resnais, Truffaut, Sautet, Polanski, Annaud, Corneau, et les auteurs, de Jorge Semprun à Jean-Loup Dabadie, Michel Audiard et Pascal Jardin. 

Seuls deux ou trois noms célèbres, qui se gèrent eux-mêmes ou ont déjà leurs propres agents, résisteront aux sirènes de Lebovici : Jean Gabin, Lino Ventura et Alain Delon font partie de ces rares exceptions.

Extrait de Histoire secrète de cinéma français, de Michel Pascal, aux Éditions Robert Laffont

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