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Le président américain Joe Biden s'exprime lors d'une conférence de presse à l'issue du sommet de l'OTAN à Bruxelles, le 14 juin 2021.
Le président américain Joe Biden s'exprime lors d'une conférence de presse à l'issue du sommet de l'OTAN  à Bruxelles, le 14 juin 2021.
©Brendan SMIALOWSKI / AFP

Guerre en Ukraine

Quels que soient ses défauts, il n’y a pas d’alternative à l’OTAN

Un sommet de l’Otan puis du G7 se tiendront ce jeudi 24 mars, suivis d’un Conseil européen jeudi et vendredi. Les Vingt-Sept et leurs homologues doivent notamment se pencher sur l’accueil des réfugiés et le soutien humanitaire à l’Ukraine. Joe Biden souhaite dissuader Vladimir Poutine de s’en prendre aux Etats membres de l’alliance militaire, notamment les pays limitrophes de l’Ukraine, de la Biélorussie et de la Russie, comme la Pologne ou les pays baltes.

Nicolas Tenzer

Nicolas Tenzer

Nicolas Tenzer, directeur de la publication du bimensuel Desk Russie (https://desk-russie.eu/), spécialiste des questions internationales et stratégiques, est enseignant à Sciences Po Paris. Il dispose aussi d'un blog sur les questions internationales et stratégiques : Tenzer Strategics (https://tenzerstrategics.substack.com/). Il est également l'auteur de trois rapports officiels au gouvernement et de 22 ouvrages. Il est non-resident senior fellow au Center for European Policy Analysis (CEPA).

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Atlantico: Un nouveau sommet de l’OTAN se tient à partir de ce jeudi à Bruxelles. Dans le contexte international et au regard  de ce qu’est l’OTAN aujourd’hui qu’attendre du sommet qui commence ?

Nicolas Tenzer : J’espère me tromper, mais je n’en attends pas d’avancées déterminantes dans la défense concrète de l’Ukraine. Les pays de l’Alliance vont peut-être encore acter le renforcement de leurs livraisons d’armes, encore accroître leur positionnement de troupes à la frontière de l’Ukraine dans les pays membres de l’organisation, j’espère aussi réaffirmer leur résolution à poursuivre Poutine et tous ses complices pour crimes de guerre, redire la politique de la porte ouverte envers la Finlande et la Suède qui sont de plus en plus prêtes à rejoindre l’Organisation, se réengager à la défense collective en faveur des pays de l’Alliance les plus menacés par le régime russe, notamment les Etats Baltes. Comme vous le voyez, cela fait beaucoup de « re ». Chacun sait que le saut déterminant devrait consister à protéger concrètement l’Ukraine par un bouclier antimissile performant et un riposte graduée sur les éléments russes pénétrés illégalement en Ukraine et qui commettent des crimes de guerre. A part un revirement de doctrine du président Joe Biden – qui avait plus que maladroitement annoncé que les Etats-Unis n’interviendraient pas en Ukraine –, on ne voit pas les trente aller dans ce sens. La force de l’organisation tient à la présence des Etats-Unis :: sa faiblesse tient à ce que ses membres ne disposent pas de l’ensemble des moyens d’action si ceux-ci bottent en touche. Mais j’espère être heureusement surpris.

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Atlantico : Lorsque Emmanuel Macron avait déclaré que l’OTAN était en état de mort cérébrale, beaucoup avaient réagi, d’aucune confirmant le diagnostic, d’autres le critiquant. Interrogé sur ces propos au vu de la situation en Ukraine, Emmanuel Macron a dit que le déclenchement de la guerre par la Russie avait été un électrochoc. Jugez-vous qu’effectivement l’OTAN est sortie de son état de mort cérébrale à l’occasion de cette crise ?

Nicolas Tenzer : Replacer la phrase d’Emmanuel Macron dans son contexte est essentiel pour comprendre de quoi cette phrase est le signe. Si elle lui fut tant reprochée, c’est sans doute moins en raison de la stimulation intellectuelle qu’elle était censée produire qu’en raison de la position du président français à ce moment-là de « réengagement » avec le régime russe. S’il avait eu une politique plus claire à cet égard, elle aurait été moins critiquée. Elle est en partie injuste car l’organisation militaire intégrée n’avait cessé de progresser et d’ouvrir de nouveaux fronts dans la guerre larvée contre les puissances révisionnistes – y compris la désinformation et les différentes formes de cyberguerre. Mais elle a aussi quelque part de vérité puisque l’OTAN éprouvait des difficultés à « vendre » le concept d’ennemi, facilitant le travail des propagandistes pour lesquels, depuis la disparition de l’URSS, elle aurait perdu sa raison d’être. Surtout, elle pâtissait d’un problème d’action.

Les choses sont certes plus claires maintenant pour certains dirigeants et le grand public. A vrai dire, pour moi et quelques autres, elle l’était depuis longtemps. Depuis les crimes de guerre en Tchétchénie jusqu’à ceux commis en Géorgie, comme l’a jugé l’année dernière la Cour européenne des droits de l’homme, de ceux, encore plus massifs, en Syrie jusqu’à ceux en Ukraine en 2014 et les années suivantes, il était clair pour qui voulait l’entendre que le régime de Poutine était bien un ennemi qui irait le plus loin possible dans la destruction de l’ordre international si l’on ne l’arrêtait pas. Et de fait, l’OTAN – c’est-à-dire les gouvernements des pays membres de l’Alliance atlantique puisque l’organisation elle-même n’a aucune autonomie en tant que telle – n’a rien fait ce qui a conduit Poutine à gagner toutes ses guerres depuis 22 ans. Les documents de l’OTAN pointaient certes la menace russe, mais n’osait pas la qualifier de l’ennemi. Malgré l’annexion en 2008 de 20 % du territoire de la Géorgie, l’OTAN a continué à discuter avec la Russie – cela ne s’est arrêté qu’en 2014 après l’invasion d’une partie de l’Ukraine. La mort cérébrale était sans doute là, mais n’en blâmons pas l’organisation en tant que telle.

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L’autre problème majeur de l’OTAN est la contrepartie de ce pour quoi elle a été bâtie : son fameux article 5. C’est évidemment la base de la garantie de sécurité qu’elle apporte. Le problème est que cet article institue en même temps une division entre les pays qui en font partie et ceux qui n’y appartiennent pas. Or, l’OTAN a refusé, au sommet de Bucarest, le processus d’adhésion (membership Action Plan – MAP) à Tbilissi et à Kiev, ce qui fut un péché mortel, en raison du blocage de l’Allemagne et de la France. Du coup, l’organisation n’a pas adapté son traité à ce qu’elle pourrait et devrait faire lorsque l’attaque contre des pays non membres, de fait, porte atteinte à la sécurité de ses membres. L’Ukraine en est un cas d’école tragique.

Atlantico : L’OTAN en tant qu’alliance politique, ce qu’elle est au-delà du simple fait militaire, a-t-elle encore une cohérence idéologique ? Ses membres partagent-ils suffisamment la même vision du monde pour agir de concert ?

Nicolas Tenzer : Globalement oui, mais il est vrai que le problème se pose avec la Turquie qui commet de nombreuses violations des droits fondamentaux. On pourrait parler d’autres pays, comme la Hongrie, qui ont un sérieux problème avec la règle de droit et aussi, pour ce dernier, une attitude parfois bien complaisante envers le régime russe. Mais il reste que, sur le plan de la politique internationale, la Turquie, dans la guerre d’agression avec l’Ukraine, a été du bon côté. Elle le fut aussi largement en Syrie, dans son opposition au régime Assad, malgré un flirt inquiétant avec certains groupes terroristes islamistes. Nous avons eu aussi, nous Alliés, une politique parfois peu cohérente avec Ankara, ce que j’ai eu d’autres occasions de détailler.

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En revanche, votre question est essentielle parce que le grand public oublie généralement cette dimension de l’Alliance qui a somme toute préexisté à l’Union européenne. Les Etats membres de l’Organisation oublient aussi de mentionner cette composante et cela pourrait justifier quelques problèmes de « faiblesse cérébrale ». Mais là aussi, n’en blâmons pas l’organisation elle-même.

Atlantico : L’Europe a compris avec le conflit en Ukraine qu’elle avait toujours besoin de se défendre. Est-ce que cela veut dire qu’elle doit persévérer dans l’OTAN ou chercher une autre voie ?

Nicolas Tenzer : Là aussi, elle aurait dû le comprendre plus tôt. Tout ce qui va dans le sens d’un renforcement du budget de l’Europe consacré à la défense va dans le bon sens. Il en va de même pour la création d’éléments de mise en commun. Il est certes important que l’Union européenne puisse disposer des capacités d’agir quand Washington ne souhaite pas s’engager – on l’a vu en Syrie en 2013. Toutefois, cela ne règle pas plusieurs problèmes de fond.

Le premier, bien connu, est que les questions de l’unité de la politique étrangère est nécessaire pour qu’une action puisse être enclenchée. On est loin aussi d’avoir clarifié la question de la chaîne de commandement. Beaucoup sont peu diserts aussi sur les opérations que l’Europe de la défense, si elle voit le jour, pourrait entreprendre.

Le second tient à ce que, précisément, certains font mine de penser que l’Europe de la défense pourrait remplacer l’OTAN, ce qui est impensable même à un horizon de 20 ans. On ne voit pas l’Europe de la défense s’impliquer dans des garanties de défense collective au sens de l’article 5 du traité de Washington.  Cela supposerait d’ailleurs que la France, seule puissance nucléaire de l’UE depuis le Brexit, révise sa doctrine de dissuasion – ni les Français, ni la plupart des autres pays européens, dont l’Allemagne, n’y sont prêts. Enfin, il faut tuer le mythe d’une armée européenne qui, conceptuellement et opérationnellement, est un pur non-sens. La sécurité de l’Europe reste donc fondée sur l’OTAN. Que se passerait-il si un autre Trump déclarait un jour à nouveau l’organisation « obsolète » ? Nul n’a aujourd’hui de réponse crédible, sauf hypothétique et à très long terme, à apporter.

Nicolas Tenzer est le directeur du journal en ligne Desk Russie et enseignant à Sciences Po Paris. Auteur de 22 livres et d’articles dans la presse internationale, il est aussi blogger sur les questions internationales et de sécurité sur Tenzer Strategics et non-resident senior fellow au Center for European Policy Analysis (CEPA).

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