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En Inde, les employeurs font travailler les enfants chez eux, parce que le travail à domicile n'entre pas dans le champ des lois du travail.
En Inde, les employeurs font travailler les enfants chez eux, parce que le travail à domicile n'entre pas dans le champ des lois du travail.
©Reuters

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Des enfants chez un sous-traitant d'Apple en Chine : que trouveraient les multinationales si elles faisaient vraiment des audits de leurs activités dans les pays émergents ?

Des géants de l'industrie comme Apple communiquent fréquemment sur leur volonté de combattre le travail des enfants dans leurs entreprises du Tiers-monde. Une stratégie efficace sur le plan de l'image, mais peu efficace en termes de résultats...

Bénédicte  Manier

Bénédicte Manier

Bénédicte Manier est journaliste à l'AFP, spécialisée dans les questions sociales, et le développement. Elle est l'auteur de Quand les femmes auront disparu. L'élimination des filles en Inde et en Asie, aux éditions La Découverte (2008) et  Le travail des enfants dans le monde, La Découverte, 2011

 

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Atlantico : Le géant américain Apple vient récemment de communiquer sur sa volonté de combattre le travail des adolescents dans ses usines basées en Chine. Cet épisode n'est-il pas l'arbre qui cache la forêt des conditions de travail souvent contestables dans les pays émergents ?

Bénédicte Manier : Beaucoup de pays de sous-traitance n'offrent en effet pas les conditions sociales en vigueur dans les pays occidentaux et que le Bureau international du travail (BIT) a définies comme les cinq normes minimales de travail : absence de travail des enfants, de travail forcé et de discrimination, droit à la négociation collective et à la liberté syndicale. Soit parce que les lois des pays émergents n'encadrent pas ces droits, soit, le plus souvent, parce qu'elles sont mal appliquées.

Le contrôle du caractère "humain" de ces entreprises est organisé la plupart du temps par les marques elles-mêmes. Comment expliquer qu'aucune autorité publique ne supervise ce type de comportements ?

Dans les années 90, le BIT avait avancé l'idée d'un contrôle public : il voulait que les traités de commerce international comportent une clause obligeant les firmes à respecter les cinq normes minimales du travail en cas de délocalisation dans les pays en développement ou émergents. Mais ces pays, justement, ont refusé tout contrôle sur ce plan. Il n'existe donc qu'une forme d'adhésion volontaire au respect des droits sociaux, lors de la signature d'accords de commerce. Autrement dit, tout est laissé à la bonne volonté des Etats ou des firmes. Et en général, les Etats ne contrôlent rien.

De leur côté, les firmes ont multiplié les chartes de responsabilité sociale et environnementale (RSE), pour leur image. Certaines ont signé avec les syndicats d'assez bons accords de RSE, comme Danone par exemple. Mais beaucoup n'ont agi que sous la pression, à la suite d'articles de presse ou de campagnes d'ONG dénonçant les conditions de travail chez leurs sous-traitants. Et de nombreux codes de conduite ne sont encore que de l'affichage, avec des lacunes sur l'âge minimal au travail, ou des formules ambiguës qui ne les engagent pas beaucoup. De plus, les contrôles sont souvent effectués en interne ou via des cabinets d’audits liés à ces firmes, sans transparence, sans indépendance. Si bien qu'aux Etats-Unis, par exemple, le General Accounting Office (Cour des comptes américaine) a averti le public que l’adoption de telles chartes n'offrait aucune garantie réelle.

De manière plus générale, a-t-on déjà vu des grandes entreprises occidentales faire concrètement évoluer les conditions de travail dans les pays où elles s'implantent ? 

Le mieux qu'on puisse trouver dans ce domaine, ce sont les entreprises certifiées par la norme SA 8000, créée en 1997 par l'organisation sans but lucratif Council on Economic Priorities1. Cette norme implique le respect des normes minimales du BIT. Mais des travaux indépendants ont montré que même cette certification ne garantissait pas toujours le respect des droits sociaux. Comment expliquer qu'en Chine par exemple, certaines usines soient certifiées, alors que dans ce pays, la notion de « liberté syndicale » ne veut rien dire ? 

Par ailleurs, il est souvent difficile de contrôler l'ensemble d'une chaîne de fabrication. Dans le cas de sous-traitances en cascade, le donneur d'ordre ne sait pas vraiment ce qui se passe chez le dernier petit sous-traitant du bout de la chaîne. Des enfants peuvent intervenir à un stade ou un autre, mais de manière presque invisible, au milieu d'une multitude d'intervenants.

Apple affirme que le travail des mineurs dans ses usines avait été rendu possible par la falsification des pièces d'identité par les autorités locales. Cet argument est-il recevable et peut-on remédier à un tel problème ?

C'est possible. D'une manière générale, les falsifications sur l'âge sont courantes dans les pays où la corruption est répandue. Elles peuvent aussi venir des jeunes eux-mêmes : au Cambodge ou en Chine, des jeunes mentent sur leur âge pour se faire embaucher, parce qu'ils ont besoin de travailler pour aider leur famille pauvre. C'est notamment le cas des enfants des Mingong chinois (migrants intérieurs installés sans autorisation dans les villes). Dans de nombreux pays d'Asie, des trafiquants de main d'oeuvre apportent aussi des enfants aux usines en les faisant passer pour plus vieux qu'ils ne sont.

Mais en dehors de ce problème, bien d'autres éléments viennent, localement, favoriser l'emploi d'enfants. En Inde par exemple, les employeurs font donc travailler les enfants chez eux, parce que le travail à domicile n'entre pas dans le champ des lois du travail. En Chine, de nombreuses écoles organisent aussi des programmes travail-école de plusieurs semaines en usine. Des élèves qui n'ont pas l'âge légal de 16 ans sont ainsi soumis à un vrai travail, souvent dans des conditions inacceptables. Mais c'est légal. Et ces partenariats sont fréquents, parce qu'ils rapportent de l'argent aux écoles.

Peut-on croire alors à la réelle volonté des multinationales d'améliorer les conditions de travail dans leurs entreprises ?

Leur objectif premier, en s'implantant dans les pays émergents, est de rationaliser leurs coûts grâce aux faibles salaires et à la productivité élevée des sous-traitants de ces pays. Peu d'entreprises se préoccupent donc des conditions de travail. Seules certaines affichent la volonté d'au moins respecter les droits sociaux essentiels. C'est déjà ça. Mais pour toutes les autres, les conditions de travail chez les sous-traitants ne s'amélioreront sans doute que sous la pression de l'opinion

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