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Quand les robots seront nos chirurgiens, anesthésistes, radiologues, infirmiers…
©Reuters

Bonnes feuilles

Quand les robots seront nos chirurgiens, anesthésistes, radiologues, infirmiers…

Réparer l'homme, oui ; l'augmenter, pour quoi faire ? Si, en matière de connaissance, il est « interdit d'interdire », en matière de manipulation, il peut s'avérer nécessaire de refuser certaines retombées des découvertes issues de nos laboratoires et de nos observations. Pour Guy Vallancien, le transhumanisme éclairé s'appuiera sur cinq piliers indissociables : partager les informations afin de décider dans une conscience accrue des enjeux qui concernent notre avenir commun ; participer activement et sans état d'âme au développement de l'intelligence artificielle et à la construction des robots, à la condition qu'Homo Artificialis soit seulement adapté à nos besoins; soulager et réparer celles et ceux qui subissent maladies, traumatismes physiques, psychiques et sociaux innombrables ; refuser catégoriquement les dérives qui tendraient à augmenter l'homme au seul bénéfice d'un surcroît de puissance et de longévité ; et, enfin, promouvoir l'éducation nécessaire pour être en capacité de décider au-delà des seules opinions fluctuantes et irrationnelles. Guy Vallancien mène une réflexion éthique et philosophique sur les dérives de la robotique médicale, et signe un essai érudit qui plaide pour un nouvel humanisme articulé autour de « l'objet numérique à l'intelligence supérieure » que sera Homo Artificialis.

Guy Vallancien

Guy Vallancien

Guy Vallancien est un chirurgien français, professeur d'urologie à l’université Paris Descartes, membre de l'Académie nationale de médecine et de l'Académie nationale de chirurgie. Il a fondé et préside la Convention on health analysis and management (CHAM) et l'École européenne de chirurgie.

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Défense et médecine : deux champs de recherches et d’applications de la robotique aux possibilités considérables dans leurs capacités à penser et à agir qui, grâce à leurs retombées domestiques et civiles, pénètrent chaque jour plus intimement nos vies. Comment ces objets froids pourront-ils aider l’humanité à sang chaud dans un sens qui la serve ? Jusqu’à quel point ces nouveaux outils nous accompagneront-ils sans passer le cap d’une domination qui nous relèguerait au rang d’esclaves ? Au-delà des élucubrations les plus fantaisistes qui circulent via les réseaux sociaux, les films et livres de science-fiction à la sauce hollywoodienne, générant peurs ou sourires, nous devons dès maintenant poser les bornes des relations que nous allons entretenir et développer avec les robots humanoïdes, Homo Artificialis, jusqu’à leur statut juridique y compris. Du secret au nom du respect de la personne malade, aux acteurs que seront les robots chirurgicaux, anesthésistes, radiologistes, biologistes et infirmiers, de l’intelligence artificielle capables de poser le bon diagnostic et de choisir la bonne thérapie, à la prédiction génomique ; des mégadonnées jusqu’à la connexion entre le corps et des objets multiples, nous naviguons au quotidien dans un environnement numérique de plus en plus prégnant. Les médicaments issus des nanotechnologies transforment l’approche médicale classique. L’imagerie et la biologie rendent les maladies muettes, détectées avant que les symptômes ne parlent.

L’examen clinique devient inutile dans nombre de cas, précédé par la puissance diagnostique de ces systèmes qui rendent l’homme transparent. Découverte d’affections parfois graves sans que mes mains, mes yeux ou mes oreilles n’aient à intervenir pour suspecter ou détecter le mal, troublant mon univers classique de médecin formé à la belle « clinique », cet art de l’observation et de la détection des maladies sur des anomalies physiques parfois quasiment invisibles, à peine palpables ou audibles. Par-delà l’intrusion de l’homme artificiel dans notre univers quotidien et dont nous reverrons les conséquences possibles sur le monde du travail, la possibilité de communiquer à la vitesse de l’éclair entre professionnels de santé, entre malades et professionnels et entre les malades eux-mêmes regroupés en communautés éclairées est en passe de transformer l’ordre médical et sanitaire. L’émergence des blockchains rompant les hiérarchies pour offrir une sécurisation et une privatisation maximales des échanges directs entre contractants, ajoutée aux changements dans l’évaluation sans cesse plus précise des risques par les assureurs, rebat les cartes pour décider de ce que sera notre avenir. La science ne fait pas de pause, elle ne connaît pas le septième jour où le créateur contempla avec satisfaction l’univers qu’il avait forgé. Sa vocation est de comprendre les mécanismes physiques, chimiques et biologiques sans rechercher de causalité première.

Elle décrypte le comment mais ne s’intéresse pas au pourquoi. C’est la raison pour laquelle le progrès bouleverse tant les mentalités : il ne s’encombre pas de psychologie ni de cellules de crises, soutiens aux âmes perdues qu’il ignore. Une telle accumulation de flux d’informations et d’algorithmes en tous genres transforme tout aussi violemment le paysage connu de la protection sociale et sanitaire en un vaste champ expérimental instable qui explique, là encore, les peurs dont s’alimentent les sectes antisciences, trop heureuses d’en rajouter pour faire vivre leurs officines de malheur. Ces évolutions technoscientifiques magistrales, qui n’en sont qu’à leurs balbutiements, nous obligeront très vite à des choix difficiles car socialement à hauts risques. Or les responsables politiques, des élus locaux au plus haut niveau de l’État, n’ont pas intégré, du moins pour l’immense majorité d’entre eux, ces changements qui chamboulent déjà l’organisation de nos systèmes de soins classiques. Ils se trouvent désarçonnés devant la mutation colossale qui s’opère sous nos yeux. On les observe, mal à l’aise, craignant de s’impliquer à fond dans une économie de la santé de plus en plus complexe qui prend une part grandissant à vue d’oeil dans le budget de l’État et des ménages. Soumis au diktat du peuple qui lui-même s’affole à l’idée de perdre son emploi, ils reportent les décisions qui fâchent, sans même entrevoir que tout retard de leur part aggravera la douleur de la cicatrisation. Les citoyens s’inquiètent d’échouer à joindre le « bon docteur » de jadis, nuit et jour, en frappant à la porte de son cabinet au bout du village. Ils recherchent des solutions bâtardes (médecins étrangers) et inopérantes (primes d’installation) pour préserver un statu quo définitivement voué à disparaître alors que les technologies numériques sont là pour aider les villageois dont les préoccupations restent immédiates, non spéculatives, sans références à un avenir plus serein dans lequel les robots auraient leur place. Leurs ennemis déclarés sont bien ces techniques nouvelles et la mondialisation qui les accompagne alors que plus personne ne vit sans Smartphone, dont le faible coût serait dix fois supérieur s’il n’était conçu aux États-Unis et assemblé en Chine avec des pièces venant de Corée du Sud ou de Taiwan. 

Extrait de Homo Artificialis de Guy Vallancien, publié chez Michalon

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