Quand les Chinois prennent pied dans les entreprises occidentales : ce qu'ils viennent vraiment y chercher | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Quand les Chinois prennent pied dans les entreprises occidentales : ce qu'ils viennent vraiment y chercher
©

Bientôt tous Chinois ?

Quand les Chinois prennent pied dans les entreprises occidentales : ce qu'ils viennent vraiment y chercher

Le protocole d'accord entre Dongfeng et PSA Peugeot Citroën acté, le constructeur chinois entre au capital du groupe français. Les marques et les technologies européennes sont de plus en plus convoitées par les Chinois.

Atlantico : La montée des investissements chinois à l’étranger s’impose comme une évidence depuis plusieurs années. En Europe, les Chinois sont même plus actifs que ne le sont les Européens en Chine. Pourquoi les marques et les technologies du Vieux continent sont-elles si convoitées par les Chinois ?

Jean-François Di Meglio : C’est une contre-vérité : les Britanniques et les Français ont en particulier une forte empreinte en Chine. Schneider, PSA, avant les investissements croisés de ce jour, Alstom, Airbus, Carrefour, Saint-Gobain ont des capitaux très importants investis en Chine. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui font que les déficits commerciaux sont un chiffre en trompe-l’œil. La France ré-importe parfois des produits fabriqués en Chine avec des capitaux français, comme les Américains le font avec les filiales de leurs propres groupes.

Les marques et les technologies du « Vieux continent » comme par exemple la chimie de Rhodia (Adisseo) rachetée par Blue Star, quelques industries mécaniques de luxe ou de pointe (bateaux Ferreti en Italie, hi-fi Bang & Olufsen, moteurs Beaudouin en France, Mc Cormick France pour les tracteurs) intéressent les Chinois soit parce qu’elles permettent des avancées sur la base de technologies maîtrisées par les Chinois de façon élémentaire mais sur lesquelles on peut « superposer » des brevets avancés « compatibles » ou des améliorations particulièrement adaptées au marché chinois (le cas de la fiabilité des moteurs diesel de bateaux, très lents mais très fiables et endurants dans le cas des moteurs Beaudoin). Cela dit, il ne faut pas parler de « convoitise » : cette démarche est prudente, consciente des difficultés, et les investissements réels sont une fraction des capacités réelles d’investissement des groupes chinois. Les investissements chinois à l’étranger, même en stock (par exemple moins de trois milliards d’euros en France seule, y compris après l’investissement dans PSA) sont une fraction  même des flux annuels reçus par la Chine (un peu moins de 100 milliards d’USD par an). 

Antoine Brunet : Il faut comprendre où on en est. La République Populaire de Chine dispose de 5.300 Mds $ de réserves de change (en y incluant les fonds des Sovereign Wealth Funds) pendant que Hong Kong dispose de 800 Mds $. La Chine a donc accumulé, grâce à ses excédents commerciaux colossaux et répétés, une formidable puissance financière. Mais, ainsi qu’elle l’a déclaré fortement début 2012, la Chine refuse absolument d’utiliser cette puissance financière pour devenir le banquier du monde. Elle sait très bien que si elle prêtait massivement à l’Europe du sud ou à l’Europe de l’est ou à l’Ukraine, à la Turquie, à l’Inde ou à l’Argentine, elle s’exposerait à ne pas être pleinement remboursée. Dans cette logique, loin de se transformer en banquier du monde (ce que trop de naïfs attendaient), la Chine en réalité préfère se transformer en prédateur du monde.

Elle se propose d’utiliser une partie de ses énormes réserves de change à acquérir les actifs de la planète qui ont la double caractéristique d’être stratégiquement intéressants et d’être disponibles à l’achat. Elle rejette les titres de dette gouvernementale ou de dette bancaire comme peu intéressants (sauf si elle peut espérer grâce à eux mettre à terme sous son contrôle le pays entier). Elle préfère se concentrer sur les gisements de ressources naturelles y compris ceux de ressources touristiques (c’est le sens qu’il faut donner au rachat de Club Med par Fosun). Elle préfère aussi se concentrer sur l’achat d’entreprises industrielles parce qu’elles sont porteuses de brevets, de centres de recherche, de savoir-faire managerial et de marques commerciales, toutes choses qui ne peuvent qu’accroître davantage la part des entreprises sino-chinoises sur le marché mondial des produits manufacturés.

Les Etats-Unis qui, depuis début 2011, se considèrent en guerre froide avec la Chine, font obstruction à des rachats par la Chine (deux grandes exceptions cependant : après avoir laissé Lenovo racheter la branche ordinateurs d’IBM en 2005, ils viennent début 2014 de le laisser racheter la branche serveurs d’entrée de gamme d’IBM ; ils ont début 2014 laissé Google vendre la branche smartphones de Motorola au même Lenovo).

Le Japon, qui a toujours été réticent au rachat de ses entreprises par des entreprises étrangères et qui est en tension diplomatique récurrente avec la Chine depuis 2010 fait lui aussi fortement obstruction aux tentatives chinoises.

Il reste l’Europe. Depuis début 2012, la Chine, à la faveur de la crise de l’euro, a totalement déverrouillé la réticence européenne à des rachats par des entreprises chinoises (le plus souvent étatiques). Comment y a-t-elle réussi ? Lorsque Bruxelles cherchait en 2011 des capitaux étrangers pour financer le dispositif MES de financement des pays de l’Europe du sud, c’est l’Allemagne et Madame Merkel qui furent désignés pour négocier avec Pékin. On n’a jamais su quel deal avait été alors conclu. Mais on apprît en novembre 2011 que, parmi les contreparties exigées par Pékin, il y avait l’engagement européen à ne plus faire obstacle aux achats d’entreprises européennes par Pékin. Et l’on vit, dès début 2012, Me Merkel laisser Pékin s’emparer de belles PME industrielles allemandes qui étaient en parfaite santé.

Au total, il ne faut donc pas s’étonner de voir maintenant Pékin multiplier les opérations de rachats industriels en Europe.

Pékin concentre ses achats d’entreprises industrielles en Europe parce que c’est seulement en Europe que les autorités le laissent agir et s’emparer d’actifs industriels.

La prise de participation du chinois Dongfeng dans le capital de PSA Peugeot Citroën est-elle révélatrice de la stratégie globale de la Chine dans la reprise des entreprises européennes ? Ou est-ce là un cas particulier ?  

Jean-François Di Meglio : C’est sans doute un acte annonciateur plutôt en rupture avec ce qui s’est fait jusqu’ici, c’est-à-dire une longue négociation et un partenariat de plus de dix ans, pratiqués, traversés de difficultés, d’embûches. Peu d’exemples de ce type existent. L’investissement croisé est productif et couronne le résultat de ces efforts dans le temps : PSA fait plus de profits en Chine seule qu’ailleurs dans le monde. Citroën fabrique plus de voitures là-bas qu’en France, et Peugeot juste un peu moins.

Antoine Brunet : Encore une fois, Pékin a jeté son dévolu sur l’Europe puisque celle-ci est plus ouverte à des rachats que les Etats-Unis ou le Japon. Pour les PME industrielles, le mouvement est lancé en Allemagne, en Italie et en France. Pour les grosses sociétés cotées en bourse, Pékin est encore obligé de patienter et d’attendre des opportunités de déconfiture pour se présenter comme le chevalier blanc. C’est ainsi qu’il avait déjà pu s’emparer de Volvo Automobiles en 2010 et c’est ainsi qu’il s’empare de PSA maintenant. On peut gager que si récemment, Microsoft ne s’était pas présenté pour racheter la division téléphonie de Nokia, ce serait une entreprise chinoise qui aurait emporté la mise. Sauf à ce que le deal passé par Me Merkel avec la Chine soit remis en cause, il y aura beaucoup d’autres sociétés industrielles européennes cotées qui seront mangées par Pékin.

Doit-on avoir peur d'une main mise de la Chine sur nos entreprises ? Si oui, pour quelle raisons ?

Jean-François Di Meglio : Il faut surtout mettre la Chine en garde contre l’absence de réciprocité dans ce qui est toléré de part et d’autre. L’Europe ne met que peu de barrières aux investissements, alors que même des barrières peuvent parfois être source de dialogue, d’étapes à franchir. La Chine a mis dès le début des barrières, qui subsistent encore (dans l’assurance, la banque, les télécoms) qui freinent l’expansion des entreprises internationales sur son territoire. C’est aussi parce que la Chine n’a pas mis tous ses secteurs domestiques au diapason international et qu’une entrée des étrangers seraient dommageable (banque par exemple, et système financier), alors que nous nous sentons (parfois à tort) plus forts.

Antoine Brunet : Si on la laisse faire, la Chine continuera à s’approprier nos entreprises industrielles. Même si l’entreprise chinoise absorbante daigne maintenir sur place quelques unités de production, nos ex-entreprises industrielles cesseront de jouer leur rôle antérieur. Elles se trouveront filialisées et répondront à la stratégie de Pékin et plus du tout aux ambitions de notre collectivité nationale.

Comme par ailleurs nos PME industrielles et nos startups voient leur développement asphyxié par la sur-compétitivité qui émane des produits made in China, on ne voit pas comment pourra se maintenir notre tissu industriel à mesure que le capital chinois absorbe d’autres grandes sociétés cotées.

Peut-on dresser une typologie des reprises chinoises en Europe, et de ce qu'elles engendrent ?

Jean-François Di Meglio : Il y a au moins trois sortes d’investisseurs : le vin est souvent le fait (hors coopératives de Bordeaux rachetées par un groupe agro-alimentaire puissant en Chine) de Chinois enrichis qui « se font plaisir » comme pour l’immobilier. Par ailleurs, il y a aussi beaucoup de rachats « à la barre » d’entreprises en faillite qui offrent une plate-forme de redéveloppement (c’est l’équivalent de ce que la Chine a fait pendant une époque à Hong Kong en rachetant des coquilles vides cotées et y introduisant des actifs chinois, les fameux « backdoor listings »), et enfin il y a des initiatives de grands groupes chinois comme Blue Star, cité plus haut, le fonds souverain chinois investissant aux côtés de GDF Suez pour se développer dans des pays tiers. Il n’y a sûrement pas un seul type d’investisseur, et cette typologie est appelée à se diversifier.

Antoine Brunet : Outre l’industrie du tourisme, la Chine manifeste un intérêt majeur pour nos entreprises de l’alimentaire et du vin. On voit bien là encore le comportement prédateur qui inspire la Chine. Pour le vin, elle multiplie les acquisitions directes de domaines, particulièrement dans le bordelais. Pour l’alimentaire, il y a l’exemple très inquiétant des coopératives laitières. Si l’accord conclu par Synutra (Chine) avec celle de Bretagne (Carhaix) n’est à notre connaissance pas très inquiétant, celui conclu postérieurement par Boostime (Chine) avec celle de Normandie (Isigny) l’est beaucoup plus. La contrepartie chinoise a en effet subordonné son contrat d’approvisionnement à une entrée significative au capital de la coopérative, ce qui signifie qu’un jour, cette société chinoise pourrait facilement devenir propriétaire de territoires agricoles immenses et très fertiles situés sur notre territoire national.

Ce sont nos actifs les plus valables qui sont ainsi menacés d’être aliénés successivement à la Chine, à mesure que la France s’affaiblit en accumulant les déficits commerciaux avec la Chine. Les Marocains peuvent témoigner que, pour avoir laissé des intérêts français s’emparer de leurs actifs économiques les plus précieux, le Maroc a fini par perdre sa souveraineté et par devenir pendant 50 ans environ  un protectorat de la France.

Peut-on faire un parallèle avec le Japon, qui fut la superpuissance conquérante des années 80 ? La Chine peut-elle connaître le même sort ?

Jean-François Di Meglio : La Chine a étudié le Japon et en particulier ce qu’elle considère comme l’une des causes de son abaissement, à savoir l’imposition par les étrangers après les accords du Plaza d’un taux de change défavorable qui a suscité des bulles successives, génératrices de crises boursière, immobilière et financière au Japon de 1991 à une époque très récente.

Antoine Brunet : Le comportement du Japon des années 80 était exactement à l’opposé de celui actuel de la Chine. Face à une pénétration alors fulgurante des entreprises japonaises sur le marché mondial, les Etats-Unis et l’Europe avaient réussi à contraindre les entreprises japonaises exportatrices à délocaliser leur production aux Etats-Unis et en Europe, et cela sans que Tokyo s’y oppose.

C’est ainsi qu’on avait vu en particulier Toyota venir y construire des usines neuves (Toyota Valenciennes en France). Ces entreprises japonaises procédaient alors à de vrais investissements aux Etats-Unis et en Europe, y dynamisant l’activité industrielle et l’emploi.

A ce jour, on n’a vu ni Huawei ni ZTE, dont les parts du marché européen de la téléphonie et de l’équipement téléphonique progressent de façon fulgurante, venir construire des usines significatives en Europe. C’est à notre avis à tort que l’on considère que la participation de Dongfeng dans PSA constitue un investissement chinois en France. Il ne s’agit pas d’un investissement. Il s’agit d’une prédation, ce qui n’est pas la même chose.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !