La France a déjà créé plus d'usines en 2014 qu'en 2013 : mais qu’est-ce qu’elles fabriquent ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Une unité de production de fil de carbone américaine a été créée en Isère.
Une unité de production de fil de carbone américaine a été créée en Isère.
©Hexcel

Les temps modernes

La France a déjà créé plus d'usines en 2014 qu'en 2013 : mais qu’est-ce qu’elles fabriquent ?

Malgré la conjoncture morose, les usines françaises sont plus nombreuses à voir le jour. Petit tour d'horizon de ce qu'elles savent fabriquer, prouvant au passage que la France n'est pas encore un pays désindustrialisé.

Jean-Pierre Corniou

Jean-Pierre Corniou

Jean-Pierre Corniou est directeur général adjoint du cabinet de conseil Sia Partners. Il est l'auteur de "1,2 milliards d’automobiles, 7 milliards de terriens, la cohabitation est-elle possible ?" (2012).

Voir la bio »

Atlantico : D'après la société Trendeo, depuis janvier 2014, 119 usines ont été créées en France contre 90 sur la même période en 2013, et les fermetures de sites ont reculé, passant de 204 à 153. Quelles sont ces usines qui ouvrent leurs portes, et dans quels secteurs d'activités ?

Jean-Pierre Corniou : Schumpeter avait raison : le renouvellement du tissu économique est un processus permanent de destruction/création qui s’accélère avec la vitesse de diffusion de l’innovation. Dans une économie ouverte comme l’est devenue l’économie européenne, ce processus est de moins en moins temporisé par les règles et pratiques sociales. Les photographies périodiques que produisent les statistiques rendent faiblement compte de l’intensité des modifications qui affectent le tissu économique sans publicité. C’est un mouvement continu, constitué plus par de multiples micro-décisions émanant de petites entreprises, ou de départements de grandes entreprises, que par de grands mouvements qui frappent l’opinion. Ainsi sur les douze derniers mois, les créations d’entreprise ont augmenté de 2,3% par rapport aux douze mois précédents, phénomène qui s’est même accéléré au dernier trimestre (+4,9%). Après plusieurs années de glissade continue et de destruction d‘emplois, 146 000 dans l’industrie entre 2009 et 2013, les créations d’usine ont effectivement connu une croissance significative améliorant le solde création/suppressions puisqu’on dénombre un solde négatif de 34 en 2014, contre 114 en 2013 et 139 en 2012. C’est indiscutablement encourageant même si ces données brutes doivent être analysées dans le détail.

Quelles compétences requièrent-elles ?

Il est clair que les ouvertures de sites sont plus créatrices d’emploi qualifiés, ouvriers et techniciens, car la technicité des outils nouveaux le requiert alors que les suppressions frappent surtout une main-d’oeuvre plus ancienne, moins mobile et moins qualifiée.

Concrètement, que produisent ces nouvelles usines, et quels marchés visent-elles ?

La respiration du tissu industriel traduit une grande diversité de situations et de secteurs. Il y a des investissements très techniques. On observe ainsi, tirée par l’essor de l’industrie aéronautique, la création d’une unité de production de fil de carbone américaine de 200 milions € en Isère  (Hexcel) et d’une usine japonaise à Lacq (Toray) de production de la matière première nécessaire aux fibres de carbone. Le secteur des matériaux composites indispensables à l’allégement de structures en aéronautique et automobile est en vive croissance de 8% par an en France, l’enjeu étant une baisse significative des prix. En électronique, le chinois Huawei a décidé d’investir 1,5 milliard € en France sur cinq ans et de créer 650 emplois directs et 2000 emplois indirects.

Mais aussi les entreprises agro-alimentaires, qui sont de moins en moins traditionnelles mais se modernisent et innovent rapidement, restent très actives. Les industries agro-alimentaires sont le deuxième employeur français, représentant 6% du marché mondial. 60% d’entre elles innovent et l’industrie consacre 7% du chiffre d’affaires à l’innovation, le SIAL étant à Paris le plus grand salon spécialisé dans l’alimentation du monde 

Malgré le climat actuel de désindustrialisation, a-t-on trop tendance à oublier que la France reste un pays manufacturier ? Verre, cosmétique, agroalimentaire... que produisent nos usines aujourd'hui ? Sur quels produits sont-elles leaders, ou au moins incontournables ?

Sur les huit premiers mois de 2014, l’indice de la production industrielle publié par l’INSEE a été en dents de scie : quatre mois positifs (+2,9% en cumul), quatre mois négatifs (-3%). Les tendances sont loin d’être stabilisées et il est très prématuré d’en tirer des conclusions qui ne pourraient être que fragiles ! La balance commerciale industrielle a été déficitaire  de 90 milliards d’euros, hors énergie, en 2013. Mais dans une économie ouverte comme l’est devenue l’économie européenne, le processus d’adaptation constante est de moins en moins temporisé par les règles et pratiques sociales mais dicté par la vitesse d’adaptation au marché. De fait les chefs d’entreprise sont conduits à innover en intégrant de nouveaux produits, de nouvelles machines, de nouveaux processus de production et de supply chain qui transforment les organisations existantes et poussent les acteurs à s’adapter à un nouveau contexte technique et à développer de nouvelles qualifications.

Si globalement l’économie française peut donner l’image d’une activité vieillissante et de moins en moins performante, à travers notamment le nombre croissant de demandeurs d’emploi et le solde négatif de la balance commerciale, l’analyse des flux montre une situation beaucoup plus contrastée.

Une nouvelle économie émerge et s’appuie sur l’innovation et la créativité. Mais contrairement à beaucoup d’idées reçues, l’innovation ne se limite pas aux technologies de pointe comme l’aéronautique. Tous les secteurs industriels et de services peuvent et doivent innover et dans toute activité l’économie française est capable de faire naître des champions.

Ainsi la réalité économique et industrielle de la France recouvre des situations méconnues de performances remarquables  qui ont peu d’écho dans l’opinion.

Prenons le secteur des revêtements de sols techniques pour le logement, les lieux recevant du public, salles de sport ou milieux hostiles. Qui est conscient que c’est un domaine français d’excellence avec Tarkett, entreprise de 130 ans, connue sous le nom de Sommer-Allibert avant de prendre le nom de sa filile suédoise, leader mondial, réalisant 2,5 milliards € de chiffre d’affaires avec 11 000 salariés dans le monde. Si d’autres marques sont plus connues du grand public comme Seb, Legrand, Somfy, Schneider Electric c’est également au prix d’investissements continus en recherche et développement comme dans leur outil de production français et international. Bien évidemment les secteurs gagnants aujourd’hui sont l’aéronautique et l’agro-alimentaire alors que l’immobilier et la construction ont baissé de 4% en nombre d’entreprises créées.

D'après le Groupe des fédérations industrielles, la France accuse un retard de 5 à 7 ans sur l'Allemagne en matière de modernisation des usines. En quoi cela affecte-t-il la production nationale par rapport à ses concurrents ?

Pour moderniser, il faut investir et pour investir il faut la capacité financière de la faire, soit par l’autofinancement en dégageant une marge suffisante, soit en empruntant auprès de banquiers prêts à soutenir des projets. Ces deux leviers ont été défaillants au cours des dernières années. Les entreprises françaises moyennes et petites sont très dépendantes du crédit et ont beaucoup souffert depuis 2008. Il est évident que cela se traduit par une dégradation de la productivité mais aussi par un manque d’innovation dans les produits et services que permettent de nouveaux procédés et de nouvelles machines. Le bon signal pour les industriels est que, grâce au Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), le coût horaire du travail dans l’industrie serait passé en France au dessous de l’Allemagne : 36,8 € contre 38,5 €. La moyenne de la zone euro est de 31,3 €. Certes ce différentiel ne suffit pas, à lui seul, à stimuler la compétitivité coût mais indique une tendance positive qui encourage les industriels. Le pacte de responsabilité devrait en tout état de cause regonfler en 2015 la marge des entreprises et stimuler la confiance, et donc, ultimement, l’investissement.

Comment les usines françaises s'adaptent-elles aux coûts de production élevés en France pour rester compétitives ? Où en est-on de la robotisation ?

On observe que les coûts de production ne sont pas diaboliquement plus élevés en France que dans les pays européens immédiats qui sont nos compétiteurs. Mais l’équipement en robots est très inférieur à l’Allemagne (34 000 en France contre 162 000 en Allemagne) et à l’Italie (63 000)  mais ramené au pourcentage par salarié les écarts sont moins spectaculaires (755 robots pour 10 000 salariés en Allemagne contre 695 en France). Toutefois l’âge moyen de ces équipements est de 19 ans, et les robot sont moins exploités dans l’industrie agro-alimentaire, le travail des métaux et la chimie pour se concentrer dans l’automobile ! L’outil industriel est de façon générale moins compétitif.

Lire également : Pourquoi la France a besoin de (beaucoup) plus de robots tout en devant se préparer aux destructions d’emplois non qualifiés qu’ils entraîneront

Il faut aussi souligner que la concurrence ne se joue par seulement sur les prix de la main-d’oeuvre de production mais aussi sur l’image de qualité, de service, de fiabilité et de créativité. La fiabilité des délais, la qualité de l’information fournie, l’usage pertinent des technologies numériques sont aussi des éléments décisifs sur lesquels les industriels français doivent encore progresser. La compétitivité est le résultat d’une analyse globale par le client.

Propos recueillis par Gilles Boutin

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !