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Expérience, programme cohérent, maîtrise de soi... les atouts de François Fillon sont nombreux.
Expérience, programme cohérent, maîtrise de soi... les atouts de François Fillon sont nombreux.
©MARTIN BUREAU / AFP

Le vent en poupe

Quand François Fillon marque des points : le troisième homme pourrait-il créer la surprise ?

Depuis le débat de la primaire et un passage remarqué dans "L'Emission politique", François Fillon semble marquer des points, à tel point qu'il est convaincu d'être au second tour. Mais pour créer la surprise lors du scrutin du 20 novembre, l'ancien Premier ministre, qui a déjà le programme le plus abouti et cohérent, doit s'emparer de la question sociale.

Saïd Mahrane

Saïd Mahrane

Saïd Marhane est rédacteur en chef au journal hebdomadaire Le Point. Il couvre particulièrement l'actualité politique.

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Roland Hureaux

Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de La grande démolition : La France cassée par les réformes ainsi que de L'actualité du Gaullisme, Les hauteurs béantes de l'Europe, Les nouveaux féodaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours.

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Atlantico : Après une bonne performance lors du débat de la primaire de la droite et du centre, et une prestation remarquée lors de son passage dans L'Emission politique, François Fillon semble marquer des points. Comment pourrait-il transformer ce nouveau souffle ? Quels sont ses atouts ?

Saïd Mahrane : François Fillon a sur ses rivaux un avantage qui serait décisif si nous étions dans un contexte démocratique normal, où l’anti sarkozysme ne serait pas une motivation de vote en faveur du mieux placé, en l’occurrence Juppé : il est constant, refuse d’adhérer à l’air du temps et, surtout, s’emploie à parler à la raison des Français et non à leurs passions. J’ai retenu une chose fondamentale lors de son passage dans L’Emission politique : pour la première fois depuis longtemps, un politique ne s’est pas laissé imposer un rythme et un ton dans une émission. C’est lui qui, pour ainsi dire, a dirigé les débats, de bout en bout, refusant de se prononcer sur des scénarios relevant de la pure fiction, refusant de céder au sentimentalisme, notamment face à cette femme homosexuelle, certes touchante, mais qui n’a pas réussi à faire dire à l’ancien Premier ministre ce qu’elle voulait entendre ; refusant de se bidonner devant le sketch d’une humoriste. Son surmoi est réel. 

Roland Hureaux :Les atouts de François Fillon sont nombreux : d'abord de vraies convictions fondées sur une vraie expérience, une sincérité, ce qui se sent toujours à la télévision ou en réunion, des idées claires, avec lesquelles on peut ne pas être d'accord, mais qui sont charpentées et se  traduisent par un programme qui a la réputation d'être bon.

Il a aussi, au moins parmi les grands candidats, une offre clairement démarquée en matière de politique étrangère où il a pris, quoique avec discrétion, ses distances vis-à-vis du consensus atlantique.

An dehors de Jean-Frédéric Poisson, il est le seul à ne pas tenir la loi Taubira pour intouchable : il parle de la réécrire, ce qui lui a valu le soutien de la tendance "Sens commun" des Républicains dont les troupes sont sinon nombreuses du moins enthousiastes et mobilisées.

Il est enfin le seul candidat dont on peut penser qu'il maintiendrait l'unité du parti en cas de victoire. On peut avoir des doutes à cet égard si Sarkozy ou même Juppé l'emportaient, l'un parce qu'il s'est fait au fils des ans, à tort ou à raison, beaucoup d'ennemis et que François Bayrou a annoncé que, dans ce cas, il se présentait, l'autre pare qu'il est nettement déporté vers la gauche dans un contexte où le vent souffle très fort à droite.

C'est pourquoi Fillon n'a pas d'autre objectif pour le moment que d'arriver en finale : il sait qu'alors il aurait plus que d'autres toutes les chances de l'emporter.  

Pour passer à la vitesse supérieure il ne manque qu'une chose à François Fillon : que cet homme sage soit capable de déraper au moins une fois, de faire, exprès ou pas, scandale.

Nous sommes dans une société médiatique tellement policée, tellement contrôlée qu'il devient impossible de passer la rampe en restant dans la mesure. Si vous ne dites que des choses raisonnables, personne ne vous écoute et les journaux ne parlent pas de vous. Ce sont les dérapages qui vous propulsent: Nicolas Sarkozy aurait-il gagné en 2007 s'il n'avait parlé de nettoyer les banlieues au karcher ? François Bayrou aurait-il fait un très bon résultat s'il n'avait sans trop y réfléchir giflé un gamin insolent ?

Il ne suffit pas de faire scandale, naturellement, il faut aussi que la population se reconnaisse dans ces dérapages qui doivent être signifiants et toucher de vrais problèmes, ce qui est le cas de ceux que je vous signale.

Outre-Atlantique, même si Trump n'a pas encore gagné, il a pu se hisser en tête de la primaire républicaine en jouant sur le scandale. Evidemment ce n'est pas le genre de Fillon qui est si policé. Mais il doit trouver le moyen de sortir de la routine d'une manière ou d'une autre.

Y a-t-il matière à cela ?

François Fillon s'est posé en défenseur des chrétiens d'Orient, ce qui est très bien ; il a marqué sa volonté de prendre ses distances vis-à-vis des monarchies du Golfe qui font tant pour corrompre les élites françaises : c'est encore mieux. Il a écrit un excellait livre sur le terrorisme. Mais il n'a jamais dit que  depuis cinq ans, la France fournit des armes aux terroristes de Syrie, notamment Al Nosra, branche syrienne d'Al Qaida,  que le discours officiel qualifie de manière mensongère de modérés, ni que des soldats français entraînent des djihadistes, les mêmes qui se réjouissent bruyamment des attentats en France quand ils ne les organisent pas.

Fillon pourrait certes être mis en cause comme Premier ministre, mais il était tout même bien moins engagé  dans ces affaires troubles que ses deux rivaux, Sarkozy et Juppé, et encore moins que Hollande et Fabius qui ont mis les bouchées doubles. Dans la tradition française, le premier ministre se consacre aux affaires intérieures : rappelez vous le petit père Combes interrogé sur une question internationale  : "Messieurs, laissons cela à Monsieur le président de la République et à  Monsieur le ministre des affaires étrangères !" Je pense aussi  que les Français  seront reconnaissants au premier qui leur dira la vérité sur ce sujet scabreux.

Or personne ne l'a fait jusqu'ici, au moins parmi les figures de premier plan : serait-ce un tabou qu'il  ne faut pas briser ? Mais le vrai leadership se mesure précisément à la capacité de briser les tabous : c'est le sens de la légende d'Alexandre tranchant le neuf gordien. Le général de Gaulle savait si admirablement mettre les pieds dans le plat quand il le fallait.

Si Fillon ne fait pas quelque éclat d'ici le scrutin de la primaire, le classement opéré par les sondeurs risque d'être confirmé. 

Selon un sondage Harris Interactive pour France Télévisions, Alain Juppé est crédité de 40 % des intentions de vote au premier tour le 20 novembre, contre 31 % pour Nicolas Sarkozy. François Fillon avec 14 % d'intentions de vote figure à la troisième place (+ 4 points depuis septembre). Pour autant, il conteste son statut d'outsider et a déclaré être "convaincu" d'être au second tour. A trois semaines du scrutin, peut-on s'attendre à une percée de François Fillon ? 

Saïd Mahrane : Pour espérer une percée, François Fillon ne doit pas sous estimer la dimension protectrice de la politique. Le mot social a été banni du vocabulaire politique et du sien en particulier. A l’ancien Premier ministre, qui voit en Thatcher un modèle, de lui redonner une définition conforme aux enjeux de notre époque. Philippe Séguin, qu’on présente parfois à tort comme un gauchiste égaré à droite, savait parler de la question sociale tout en ayant le souci de la bonne gestion. Je me souviens d’un échange avec lui peu de temps avant sa mort. Il me disait que l’équilibre des finances publiques était une affaire de souveraineté qui nous épargnerait l’humiliation, comme c’est le cas aujourd’hui, de présenter notre budget à Bruxelles pour validation. Il y a une attente sociale très forte dans notre pays, et d’abord dans cette malheureuse France périphérique, totalement enclavée. Or on préfère se déchirer sur la seule question de l’identité, heureuse ou gauloise, qui est selon moi un biais politique permettant d'évacuer la question sociale, la plus urgente, car trop ardue à régler. Dès lors, qui s’est emparée du sujet ? Marine Le Pen.

Roland Hureaux : J'ai beaucoup de doutes sur la valeur de ces sondages.

D'abord parce que les sondeurs se sont complément plantés dans la primaire écologiste : ils avaient mis Cécile Duflot en tête et elle s'est effondrée. 

Ensuite parce que les chiffres ne correspondent pas à ce que l'on entend dire : dans le milieu concerné par cette primaire, presque tout le monde dit du bien de François Fillon. Beaucoup moins de ses principaux concurrents.

Juppé est cependant fort chez les fonctionnaires, corps politisé qui va participer plus que d'autres aux primaires. Certaines propositions des autres candidats peuvent les inquiéter.

Enfin parce que les sondages pour une primaire comme celle-là est un exercice très difficile car on ne sait pas exactement qui va venir voter. Beaucoup de gens sont intéressés par cet exercice mais ils ont rarement pris la peine de se renseigner sur les lieux, le jour et l'heure du vote. En fait on ne sait pas du tout qui va participer à la primaire.

Il est tout à fait possible que, dans la réalité, François Fillon ait un résultat meilleur que celui que lui accordent les sondages. Dans ce cas, un bon résultat pour lui ne serait pas une percée, mais une mise au jour du vrai rapport de forces.

Mais je pense que s'il veut véritablement bousculer le jeu à quelques semaines de l'élection, François Fillon doit faire ce que je disais : une forme ou une autre d'éclat qui, non seulement fasse du buzz mais surtout touche à un problème vivement ressenti par les Français : j'ai parlé du terrorisme mais il y en a peut-être d'autres.

Si, comme l'indiquent les sondages, François Fillon arrivait en troisième position, que pourrait-il en tirer politiquement ? Alors qu'il est considéré comme le candidat ayant le programme le plus abouti et cohérent, pourrait-il, en cas de victoire d'Alain Juppé, se voir offrir un portefeuille ministériel, voire Matignon ?

Saïd Mahrane : Je pense que l’expression de son gaullisme se manifeste d’abord en matière de politique étrangère, notamment dans son rapport aux Etats-Unis. Il ne serait pas un usurpateur au Quai d’Orsay. Pour un ancien Premier ministre, le ministère des Affaires étrangères, en ces temps troublés, est un poste éminemment gratifiant. Seulement, je crois savoir que Jean-Pierre Raffarin, autre Premier ministre, qui entretient de fortes relations avec la Chine, s’y voit déjà.

Roland Hureaux : Je vois mal François Fillon qui a déjà donné pendant cinq ans, dans des conditions pas faciles, revenir à Matignon avec qui que ce soit.

D'autre part ses divergences avec Juppé sont grandes, plus qu' avec Sarkozy, au moins en matière de politique étrangère.

Cette primaire des Républicains est vraiment très curieuse : alors que le monde n'a jamais été aussi prêt d'une troisième guerre mondiale, compte tenu des tensions entre Washington et Moscou, la ligne de front  passe au sein de la droite française, entre les atlantistes tout prêts à suivre les Américains et très violemment anti-Russes et ceux qui ne font pas confiance à Washington et voudraient au contraire que la France se rapproche de la Russie qu'ils tiennent pour un partenaire historique essentiel. Juppé est clairement dans le premier camp et François Fillon dans le second. Poisson aussi. La positon de Sarkozy est plus difficile à cerner : ce qui est sûr c'est qu' il n'est plus l'homme des Américains comme il l'était en 2008. Le Maire, Copé, NKM sont moins clairs aussi mais globalement plus atlantistes que Fillon.  

Cette situation a un impact sur le déroulement de la primaire : les réseaux pro-américains sont en France beaucoup plus puissants que les réseaux pro-russes, qui existent aussi bien sûr. Cela sert quelqu'un comme Juppé en qui les Américains  ont une grande confiance et dessert François Fillon. La positon de uns et des autres dans les sondages n'a peut-être pas d'autre explication.

Mais ces divergences poseront  un vrai problème au cas  où Fillon serait amené à se rallier à Juppé ou l'inverse. Un soutien de Fillon à Juppé au second tour de la primaire sans qu' aucun rapprochement de leurs points de vue n'apparaisse serait désastreux pour l'image de Fillon. Il lui fait éviter l'effet Mariton.

Un geste fort de la part de Juppé serait de laisser entendre que Fillon pourrait être ministre des Affaires étrangères. Cela serait un signal  que Juppé ne fait pas de l'alignement  atlantique un absolu, et serait un gage pour Poutine, lui garantissant que la nouvelle équipe ne lui sera pas forcément hostile.  D'ailleurs avoir, dans un pays comme la France et dans un contexte aussi tendu, un président hostile à Poutine serait désastreux pour la paix en Europe.

Si transaction il y a, que peuvent négocier l'un et l'autre ? Ils n'ont pas à se préoccuper que de leur sort personnel : il y a aussi celui de leurs équipes, et en   particulier de leurs candidats aux investitures pour les législatives. Sarkozy a voulu aller vite en investissant dès le mois de juin dernier environ 480 candidats sur 570 sièges. Juppé a dit que s'il gagnait la primaire, certaines de ces investitures seraient réexaminées. Il est clair que tous les candidats à  la primaire ont un plus ou moins grand nombre de poulains qu'ils se feront un devoir de promouvoir ou de protéger.

Vous envisagez l'hypothèse où Juppé serait en tête, nous avons évoqué l'hypothèse que Fillon fasse une percée dans la dernière ligne droite, mais n'enterrons  pas trop vite Sarkozy : on a rarement vu que quelqu'un qui tient l'appareil perdre  ce genre d'élection. Tout est donc possible. 

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