Fiction : quand des terroristes faisaient trembler le sommet de l'Etat | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Faits divers
Fiction : quand des terroristes faisaient trembler le sommet de l'Etat
©

Bonnes feuilles

Fiction : quand des terroristes faisaient trembler le sommet de l'Etat

Inspiré librement d’un événement qui ébranla le sommet de l’Etat, ce roman plonge au cœur d’une affaire à ce jour encore non résolue. Entre les mois de décembre 2003 et Mars 2004, une bombe est retrouvée sur les rails de la SNCF dans le centre de la France. Le groupe AZF réclame alors 4 millions d’euros. Extrait de "AZF, une affaire au sommet de l'Etat" (1/2).

Arnaud Ardoin

Arnaud Ardoin

Journaliste reporter de télévision sur la Chaîne Parlementaire Assemblée Nationale (LCP-AN), Arnaud Ardoin anime et coordonne l’émission quotidienne « Ça vous regarde » traitant de tous les sujets de société. Après être passé par France 2, France 3, M6, il a aussi réalisé plusieurs documentaires et magazines TV.

Voir la bio »

Le ministre croqua à pleine bouche un chocolat praliné feuilleté aux amandes enrobé de chocolat noir 70 %, un cru sélectionné venu de Madagascar. Il avait déjà ingurgité compulsivement plusieurs centaines de grammes de ce nectar de cacao, spécialement fabriqué pour lui par l’un des pâtissiers les plus célèbres de la capitale. Sa gourmandise préférée, son antidépresseur et surtout, son meilleur antidote à la colère n’agissait pas aujourd’hui. Une rage violente montait en lui comme une vague de feu, lui comprimait les poumons et lui serrait la gorge. Même à dose massive, les précieux glucides ne produisaient aucun effet.

L’origine de la fureur ministérielle, une petite enveloppe kraft marron, posée sur sa grande table. À l’intérieur, un article de presse collé sur un rectangle de papier : l’édito de Jacques-André Muzillac. Désormais, non seulement toute la France savait que des bombes extrêmement dangereuses menaçaient les grandes lignes de son réseau ferré, mais en plus, le ministre se voyait administrer une leçon de déontologie par ce baron de province :

Nous avons fait notre métier. Il a fallu que nous rendions publique cette information pour que les usagers du rail et les cheminots apprennent avec stupéfaction que, depuis plusieurs semaines, ils couraient un possible danger, que les pouvoirs publics en avaient connaissance et pourtant n’en avaient rien dit. Nous comprenons que certaines enquêtes méritent la discrétion. Pas celle-ci.

Le ministre regarda la boîte de chocolats avec autant d’avidité qu’un drogué, sa seringue remplie d’héroïne. Puis il jeta l’article à terre de toute sa force. La feuille virevolta jusqu’au sol, offrant un spectacle de légèreté, de grâce, qui décupla la fureur du ministre. Comment avait-on pu lui désobéir ? Comment ce Muzillac pouvait-il lui tenir tête ? Il fallait réagir vite, des têtes allaient tomber, mais lesquelles ?

Se bousculèrent alors les idées les plus folles, les plus machiavéliques. La paranoïa le submergeait. Il ruminait cette idée depuis des semaines : le Château cherchait à lui barrer la route et tous les moyens étaient bons.

Malgré les sourires du président pendant les conseils des ministres, les dagues étaient sorties, il le savait, il le sentait. Personne ne pourrait l’empêcher de se lancer dans la bataille présidentielle, pas la défaite aux régionales qui se profilait et sûrement pas cette grotesque affaire de bombe, histoire de le ridiculiser. Les Français ne tomberaient pas dans le panneau. Il résuma sa pensée à voix haute englobant Muzillac et le président dans sa hargne : « Il va me le payer ce fils de pute. Pourquoi n’a-t-il pas respecté l’embargo, bordel de merde ? »

Puis il continua son monologue silencieusement : « Il va me le payer, qu’est-ce qui lui prend, à ce con de province, de ne pas respecter l’embargo, qu’est-ce qu’il veut se prouver ? Quel lien a-t-il avec le vieux du Château ? C’est par là qu’il faut creuser, ils se tiennent… pour me tuer ! C’est évident : ils cherchent à ridiculiser la police en montrant qu’elle est incapable d’arrêter ces terroristes. »

Ses tempes cognaient, il sentait sa migraine revenir.

Et puis, il n’avait pas prévenu le patron de la SNCF qui allait très mal le prendre… L’incident déclenchait un enchainement de conséquences incontrôlables. Au fond de la pièce, une télévision allumée sur une chaîne d’informations débitait ses nouvelles, son coupé. Il plongea la main dans la boîte de chocolats pour la énième fois, sans penser à son poids… Puis, il revint s’asseoir à sa table et demeura immobile un moment. Sa rage ne s’était pas calmée, elle s’était seulement tapie au fond de lui, prête à jaillir à nouveau. Son téléphone personnel vibra, il l’ignora. Pas envie de parler à sa femme. Il se pencha sur la petite table chargée d’appareils téléphoniques de couleurs différentes qui flanquait son bureau et forma un numéro.

– Alain ? C’est moi. Dis-moi, quels sont les journalistes au courant pour les lettres AZF ?

Avec le ministre, le directeur de la police nationale ne s’énervait jamais, cela n’aurait servi à rien. Ils se connaissaient depuis l’enfance, comme des frères. Dans leurs relations professionnelles, il affectait un calme et une déférence immuable. Il se voulait toujours rassurant : il contrôlait tout. C’était ce qu’il devait dire au président.

– Mais alors, qui a balancé ? Alain, c’est la question que je te pose.

Le ministre en écoutant la réponse était agité de tics. Son interlocuteur ne pouvait voir qu’une autre explosion de colère était imminente.

– Je sais, je connais ce Serge Blayau, c’est lui qui a récupéré l’information mais qui lui a donné ce tuyau ? Qui a balancé ? Le ministre se retenait difficilement…

– Non. Il ne s’agit pas de « on va voir » ! Une fois suffit. Ça va donner des idées aux autres. Qui a balancé ? martela-t-il à nouveau. Il laissa l’autre lui répondre plus longuement et rétorqua :

– Non, pour l’instant on fait juste un contre-feu mais on ne bouge pas. Laissons le Château sortir du bois parce qu’ils reçoivent les mêmes lettres, je te le rappelle.

Le directeur de cabinet entra. Il observa son ministre longuement, avec un mélange de compassion et de sévérité… Celui-ci prit conscience de sa présence dans un sursaut.

– Quoi ? Vous m’avez fait peur… Je suis extrêmement en colère, Christian… Le haut fonctionnaire prit la réflexion comme un euphémisme.

– Vous avez vu l’article ? Depuis des années l’homme supportait ses humeurs, et bâtissait pierre à pierre sa victoire pressentie à l’élection présidentielle. Assis, le dos raide, la tête légèrement inclinée, il tenait un document.

– Nous avons préparé un communiqué, dit-il sans répondre, pour informer les rédactions qu’une bombe avait été retrouvée sur les rails et que nous faisions le nécessaire avec la SNCF… Histoire de limiter l’impact. C’est le seul moyen d’éviter la contagion et surtout de reprendre la main sur cette affaire. Il parlait lentement, sans aucune hésitation, donnant l’impression de parfaitement maîtriser son sujet, le président aimait son professionnalisme, sa rigueur et son calme…

– Monsieur le ministre, je voulais vous dire que deux autres éléments sont de nature à nous inquiéter. C’était une formule qu’il utilisait souvent.

– D’abord, et je vous le livre d’une manière abrupte, nous venons de recevoir une cinquième lettre, postée de Roubaix. Vous la trouverez en première page de ce dossier… Il prenait soin de bien articuler et de garder un ton neutre.

– Je vous passe les détails de cette très longue lettre qui est actuellement examinée par les renseignements généraux, mais le groupe nous explique la manière dont ils ont organisé leur plan. La première bombe est marquée du chiffre 018, c’est-à-dire qu’elle sera activée le 18 février. Machinalement, le ministre jeta un regard sur son agenda posé sur le bureau

– Nous sommes le 13 ! Ça nous laisse six jours ! s’exclama-t-il.

– Oui, mais la suite est encore plus intéressante. Le conseiller ralentit son débit.

– La bombe sera active de zéro heure à 24 heures, de nouveau 31 jours plus tard en cas de non-explosion. Et les 6667suivantes se succèderont à raison de 2 à 4 par semaine, en un mot, ce groupe nous met une pression maximale. Il prenait son temps car il le savait, la suite allait être encore plus pénible.

– Ensuite, ils nous proposent un moyen de communiquer. Tout est expliqué dans le paragraphe…

– Quoi ? Eh bien, allez-y ! rétorqua, le ministre

– Si vous jugez qu’il est préférable de payer, faites paraître l’annonce ci-dessous dans la rubrique “messages personnels” du journal Libération.

Extrait de "AZF, une affaire au sommet de l'Etat", Arnaud Ardoin (Editions du rocher), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !