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Le New York Times faisait récemment écho de 55 000 images tirées des geôles de Bachar al Assad
Le New York Times faisait récemment écho de 55 000 images tirées des geôles de Bachar al Assad
©(Photo Carter-Ruck and Co.)

Eloge barbare et mortifère

Publicité pour la mort : la tragique évolution des photos de guerre

Les clichés de guerre se font de plus en plus nombreux, et de plus en plus violents. Le New York Times faisait récemment écho de 55 000 images tirées des geôles de Bachar al Assad. Un hommage barbare et cruel qu'on retrouve de plus en plus souvent. La photographie de guerre, qui dénonçait la violence, devient aujourd'hui un outil de propagande.

Etienne  Augé

Etienne Augé

Étienne Augé est spécialisé en propagande et diplomatie publique. Il a enseigné la communication et le cinéma de masse pendant dix ans au Liban et en Europe centrale. Il est aujourd'hui "Senior lecturer" en communication internationale à l'Université Erasmus de Rotterdam, et vient de publier son premier roman, Loubnan.

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Atlantico : Le New York Times est revenu récemment (ici) sur cette "obsession" des combattants à prendre des clichés souvent de plus en plus violents. Pourquoi ? Est-ce que l'image représente le meilleur outil de propagande ? En quoi ?

Étienne Augé : Une des différences majeures entre les médias occidentaux et une chaîne de télévision comme Al Jazeera, c'est la violence et la mort. Al Jazeera montre de façon naturelle les morts d'une guerre, alors que nos médias les censurent. La violence a tendance à se retirer des informations en Occident, pour se réfugier dans les films et les jeux vidéo. D'une certaine façon, c'est nous qui avons un problème avec la violence, pas les acteurs des guerres. Les conflits tuent, mais nous avons tendance à paradoxalement les voir comme des jeux vidéo. 

En ce qui concerne les combattants, il faut marquer les esprits. L'image a une capacité émotionnelle supérieure aux mots. L'image n'est pas toujours le meilleur outil de propagande car il lui faut un contexte pour être comprise. C'est une arme à double tranchant. Une photo d'une grande violence peut soit galvaniser, soit au contraire écœurer. L'important est donc le message qu'on veut transmettre avec la photo. 

Une image marque les esprits, certes. Néanmoins, en quoi la violence d'une photo peut-elle servir le bourreau ? Ne risque-t-elle pas, au contraire, de retourner l'opinion publique contre lui ?

Exactement. Tout dépend du public auquel s'adresse l'auteur de la violence. C'est comme les images des enfants palestiniens déguisés en soldats partant combattre Israël. L'Occident est révulsé par cette corruption de l'innocence alors qu'au Moyen-Orient, cet engagement des enfants pour la cause est perçu comme un signe de mobilisation de chacun contre l'ennemi israélien. Lorsqu'il s'agit de communication de masse, il faut s'adresser à chacun avec un langage adéquat. Une image ne signifie rien en tant que telle. Ce qui importe, c'est le contexte qui permet de l'interpréter. Chris Marker dans ses Lettres de Sibérie en a fait une démonstration remarquable. 

Comment expliquer cette omniprésence des photos de guerre, en tant qu'outil de propagande ? Les clichés violents ne servaient-ils pas, à l'origine, à dénoncer la violence plutôt qu'à en faire l'apologie ?

L'Occident se méfie des photos de guerre. Lors de la guerre du Vietnam, certains clichés ont eu un effet dévastateur sur l'opinion publique américaine qui a perçu l'horreur des bombardements au napalm et la violence d'une guerre superflue. Par la suite, l'armée américaine a constitué des unités de journalistes "embedded", c'est-à-dire intégrés "pour leur sécurité" dans les unités de combat. ça permet de contrôler l'information et d'éviter un nouveau Vietnam médiatique avec des images trop violentes qui démoraliseraient la population civile. Aujourd'hui, avec le phénomène des guérillas et surtout des médias sociaux, un tel contrôle est devenu impossible. Faire la guerre, c'est aussi se battre sur le terrain des médias et des opinions publiques. Montrer la guerre telle qu'elle est permet de sensibiliser l'opinion, dans un sens ou dans un autre. 

Comment justifier le fait que la photo de guerre ne soit plus utilisée comme avant ? Pourquoi, par le passé, personne n'avait accès à ces clichés et pourquoi, maintenant, certains sont fier de les exhiber ?

D'une part, les zones de guerre étaient plus contrôlées en cas de guerre "traditionnelle", ce qui n'est pas le cas avec les guérillas. L'armée américaine depuis le Vietnam verrouille les zones de guerre et la France est connue pour sa "Grande Muette", une armée française qui a du mal à communiquer.

D'autre part, les nouvelles technologies qui permettent de prendre une photo avec son smartphone et de l'envoyer instantanément bouleversent le journalisme traditionnel et le témoignage en cas d'événements dramatiques. N'oublions pas la culture du moi qui encourage l'usage du selfie, du usie et du besoin incessant de prendre en photo nos assiettes de sushis ou les couchers de soleil. Les combattants ont également un ego, et prendre en photo leurs "exploits", même s'ils sont particulièrement sanguinolents est autant une façon de frapper l'opinion que de se mettre en avant. Souvenons-nous des photos d'Abou Ghraib, qui rappellent que les soldats sont des hommes avant tout. Pour un combattant, montrer ce qu'il est en train de faire, c'est exister pour une cause mais aussi en tant qu'individu. Les armées traditionnelles doivent d'ailleurs contrôler la communication de leurs unités, que ce soit sur Twitter et Facebook, et l'armée israélienne a établi des codes très strictes concernant la diffusion d'images à titre privé.

Quels sont les problèmes soulevés par le libre accès à des clichés qu'on s'évertuait à garder secrets, auparavant ? Existe-t-il un risque réel pour les internautes, et tout autre forme de public, à être confronté à ces images ?

Je ne vois pas de risque réel, sinon d'être confronté à la réalité. Des jeux comme GTA V sont déjà ultra violents, sans parler de certains films dont le but est d'horrifier le spectateur par la violence. Évidemment, ces images nous font perdre le contrôle car elles nous présentent une réalité brute que nous refusons dans nos sociétés "civilisées" et policées. Mais je pense qu'édulcorer les guerres dans les journaux télévisés, en prétextant qu'on veut préserver la sensibilité des spectateurs, est un symptôme inquiétant. Les guerres tuent, elles créent des dégâts physiques et psychologiques considérables, il est important de ne pas les dématérialiser en considérant qu'elles peuvent être ramenées à un ensemble de chiffres. Une guerre, c'est une attaque contre l'humanité. Montrer les horreurs de la guerre n'est pas forcément souhaitable, mais les nier est, à mon sens, encore pire.

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